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Korydwenn

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J'en ai vu défiler des familles depuis que je suis ici. Des grandes, des petites, des recomposées, d'autres qui se sont décomposées. J'ai assisté à de grandes joies et à de grandes peines. C'est ainsi, c'est mon métier.

La première famille à venir vivre ici était composée d'un couple de commerçants et de leurs trois enfants. Des gens sympathiques, des gamins bien élevés. Ils me traitaient bien. J'étais toute jeune à l'époque. Je débarquais dans le milieu. Sans eux, je n'aurais jamais eu la place que j'occupe actuellement. Je leur en suis tellement reconnaissante. Puis les enfants ont grandi et ont quitté le foyer. Les deux vieux ont poursuivi leur petite vie paisible, bien que ce ne fût plus tout à fait pareil. Et puis, Monsieur est brusquement décédé d'un arrêt cardiaque. C'est arrivé juste là, près du potager. Il s'est effondré subitement. Madame ne s'en est jamais remise. Vivre ici toute seule, avec moi pour seule compagnie, était trop douloureux. Alors ses enfants l'ont placée en maison de retraite. Tu parles d'une maison ! Ça ne s'apparente en rien à un foyer ! Mais c'était mieux pour elle, qu'ils disaient.

Rapidement après, un jeune couple a emménagé. Ils étaient jeunes et amoureux, ils avaient des projets plein la tête. Comme j'aimais les entendre parler d'aménager les combles, d'agrandir le séjour ! J'étais persuadée qu'ils resteraient ici pour toujours et j'imaginais déjà des rires d'enfants résonner entre ces murs. Malheureusement, Monsieur s'est montré davantage porté sur la boisson et les femmes que sur les petites soirées familiales. Ce sont rapidement des cris et des pleurs qui ont résonné. J'ai perçu les mots « séparation », « divorce » et « vente de la maison ». Très rapidement, l'affaire a été bouclée. Ils sont partis, chacun de leur côté, et je n'ai plus jamais entendu parler d'eux.

Ce fut alors une autre famille qui a emménagé. Un couple ordinaire avec deux enfants ordinaires. Ils avaient aménagé la décoration des pièces de façon totalement impersonnelle. De toute façon, travaillant tous deux beaucoup, ils étaient peu présents. Actifs, ils sortaient souvent le week-end. Parfois, ils recevaient des amis. Notre relation était purement fonctionnelle. Et puis, au bout de quelques années, ils se sont lassés et ont décidé d'acheter une maison plus spacieuse. Ils sont partis sans se retourner, sans aucun égard pour moi. Une autre page venait de se tourner.

Une autre famille est arrivée. Un jeune couple avec deux petits garçons. J'avais vieilli et, un peu déçue par leurs prédécesseurs, je ne souhaitais pas m'attacher à eux. Mais ce sont finalement eux qui se sont attachés à moi. Dès leur arrivée, ils se sont attelé à la réfection des murs et du sol. Ils voulaient tout remettre à neuf. Ils y ont passé des heures et toutes leurs économies. Ils y ont mis tout leur cœur. La décoration avait été choisie avec goût. Les enfants étaient heureux de leur nouvelle chambre et de la cabane en bois que leur père avait construite dans le grand chêne au fond du jardin. Madame a réaménagé le potager et planté des fleurs. Au fil du temps, ils ont su créer un climat chaleureux. J'étais touchée par leurs attentions. Et moi aussi, j'ai commencé à m'attacher à eux. Malheureusement, la vie joue parfois de mauvais de tours. La maladie a touché Monsieur. Il faisait de longs séjours à l'hôpital. Les enfants étaient tristes, Madame était dépassée. De mon côté, j'étais bien peinée de voir cette gentille famille endurer tous ces malheurs. Un soir, Madame est rentrée de l'hôpital et a fait asseoir les garçons sur le canapé du salon pour leur annoncer que leur papa ne reviendrait plus jamais. Ce soir-là, j'ai partagé leurs larmes. J'imaginais déjà que Madame allait vendre pour partir loin de tous ces souvenirs qui lui rappelaient sans cesse des moments heureux à jamais perdus. Mais elle n'a pas baissé les bras. Elle a travaillé plus durement encore pour continuer à vivre ici. De mon côté, je tentais de la soutenir du mieux que je pouvais en me montrant encore plus chaleureuse et accueillante qu'à l'ordinaire.

Puis, la vie a repris son cours. Un nouveau Monsieur s'est installé. Le repas de noce, organisé ici, célébrait une renaissance pour ce foyer. De nouveaux enfants sont venus agrandir la famille et la joie de vivre respirait à nouveau. J'étais heureuse et contre toute attente, je me sentais moi aussi, comme un membre de cette famille.

Les années ont passé, les enfants ont grandi et ont quitté le foyer, un à un. Monsieur et Madame ont vieilli. Moi aussi. C'est le cycle de la vie. Monsieur est décédé, Madame est restée. Nous avons longtemps vécu seules elle et moi. Elle aimait me parler, me raconter ses souvenirs. Et j'aimais l'écouter. Puis un jour, elle est partie à son tour.

Les enfants, trop attachés à ces murs et aux souvenirs qui y étaient associés, ne souhaitaient pas vendre. Mais travaillant tous trop loin, aucun ne voulait y vivre. Les années passant, les ronces et les mauvaises herbes ont envahi le jardin. Le toit a commencé à montrer des signes de faiblesses. Je me sentais seule, abandonnée. Oubliée comme tous les souvenirs abrités sous ce toit.

Puis il y a eu du remue-ménage un matin de mai. J'ai vu débarquer tous les enfants désormais adultes avec leur propre famille. « Regarde, ma chérie ! C'est ici que Papy a grandi. » a dit l'aîné en tenant par la main, une petite fille aux cheveux tressés.

Ils se sont tous mis au travail avec entrain. Ils ont nettoyé, retapé, débroussaillé. Alors, je me suis dit qu'ils avaient enfin décidés de vendre le terrain pour se débarrasser des frais que je leur occasionnais. Mais ils sont revenus le week-end suivant, puis celui d'après. Parfois ils réparaient quelques bricoles, parfois ils se contentaient d'être juste ensemble. Ils ont passé l'été au jardin, ils ont ri, se sont rappelés de vieux souvenirs. Cet hiver, ils sont venus célébrer Noël autour de la grande table du salon.

Depuis, j'attends chaque week-end et chaque vacances avec impatience. Car je sais qu'ils vont arriver pour se retrouver ensemble, en famille. Les enfants joueront dans la cabane perchée dans le grand chêne, pendant que les adultes, attablés, partageront leurs anecdotes du passé et leurs projets d'avenir. Oh, je sais bien que je vais de nouveaux assister à de grandes joies et à de grandes peines. C'est ainsi, c'est mon métier. Voyez-vous, je ne suis qu'une vieille bâtisse.

PRIX

Image de Eté 2016
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Geny Montel · il y a
Les murs racontent... Très bien écrit !
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Richard · il y a
vraiment, vraiment, j'adore le sujet!!!! c'est presque un rêve d'enfant... en plus l'écriture est génial! bravo pour vous!!! juste déçu du nombre de vote!
invitation dans "mon château" une autobio... ce mur a de grand secret... ;-)

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Philshycat · il y a
Très bien écrit !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Nadine Gazonneau · il y a
Des murs qui parlent sont des murs qui ont une âme. Que d'histoires passées dans votre belle masure!!! belle sensibilité pour saisir l'instant les émotions des êtres qui vous ont habité(e). Vous avez le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Pat Louqick · il y a
Simple comme la vie, quand on s'en détache suffisamment...
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Utilisateur désactivé · il y a
Comme ce que vous dites est vrai! Vous avez su trouver les mots, alors bravo et mon vote!
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Manon Manon · il y a
Bravo pour ce joli texte, très touchant....
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Harper OL · il y a
Très joli texte. et j'imagine que la maison l'est aussi. Bravo.
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Harper OL · il y a
Très joli texte. et j'imagine que la maison l'est aussi. Bravo.
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Skelton · il y a
Très beau texte, très touchant, sur le temps qui passe, les souvenirs les choses qui changent. Des instants de vie sous l'œil d'une maison, c'est elle qui raconte, et on se met à sa place. Je rejoins les commentaire précédents, cela me fait aussi pensé à "quatre murs et un toit" de Bénabar.
En tout cas, j'ai beaucoup aimé, et je vote sans hésiter.

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