VI - Le passé

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

Si la lueur vacillait en lui, c’est qu’il voyait sans doute toujours dans la masse grouillante des corps faillibles une certaine beauté. Une beauté qu’il avait savouré jadis dans les bras de tant de garçons avant de se laisser aller dans ceux de sa femme. Pourquoi avoir délaissé tout cela, nom de Dieu ? Il se voyait crasseux, vieux, déjà mort et il ne comprenait plus. C’était donc irréversible ? Sentir que l’amour charnel n’était qu’une éternelle et basse duperie, que l’amour lui-même n’existait pas. Il aurait pu claquer sa volupté dans des bordels comme ces types chics des villes qui crament l’existence jusqu’au bout, qui brûlent la vie comme un savoureux cigare et qui, jusque dans le déclin moral le plus patent, conservent cette fulgurante dignité qu’on appelle l’élégance. Mais il n’en était rien. Il s’était laissé aspirer par les limbes et combattre des torrents d’hypocrisie ne lui disait plus rien. Type chétif qui, seul dans son pavillon rabougri, jouissait des excréments de la solitude et faisait de temps à autre des détours au cimetière comme on va au cinéma le dimanche... Il sentit qu’il aimait toujours. Fou. Hallucinant. Soporifique. Enfoncé dans son canapé, il vit distinctement les paysages de sa jeunesse : des corps nus courant naïvement et s’éclaboussant sur une plage déserte à grands renforts de rires et de cris. La beauté. Toute cette candeur qu’il avait aimé. Était-ce enfoui à jamais ? Et les coups de foudre ? Les tourments niais ? Non, pas la peine. Courir derrière le passé, c’était une vacherie épouvantable. On pouvait tout faire, ça ne revenait jamais comme il fallait. Tout paraissait plus terne, plus morne. Sacré vacherie ! Inutile de suer pour du vent. Jouir de l’instant. Être là, enfoncé pour la énième fois dans ce foutu canapé et profiter d’être là. Dehors, la pluie coulait à flots, perçante, démoniaque. Elle ne concordait pas avec son humeur. Il se sentait passablement optimiste pour une fois et considérer le moment présent comme une option lui parut être bon signe. Il aima, c’était certain. Sur, il le pouvait toujours après tout. Un peu de volonté dans la fange ne pourrait lui nuire. Mais quoi ? Ce monde de veaux était irrécupérable ! Accorder de l’importance à l’homme était le premier pas vers un sérieux qui ne l’était pas. Vraiment, ce n’était pas crédible. Ces corps sublimes alors ? Tant de naturel qu’aucun relent nauséabond n’était venu polluer...Il se trompait. Certain. A ce stade, les souvenirs devenaient des mirages merveilleux, des duperies aromatisées et voilà tout. On regrettait tellement de ne plus être un jeune corps qu’on s’inventait des beautés à l’eau de rose quand bien même ce n’eut été en fait que de la merde. Et gare ! Le blasphème contre ce produit fantasmé, c’était une profanation intolérable ! Il fallait que la jeunesse ait eue un sens, que la vieillesse ait une explication. La vie était une perpétuelle croisade, une spiritualité au-delà de tout ! Allez, va ! On se prosternait, on priait. Toutes les contorsions étaient bonnes à prendre. La cause en valait la peine : la vie quoi... La vie ! Comment songer qu’après tout, ce n’était peut-être qu’un malentendu ? Il se sentit subitement prisonnier. Sa cervelle chauffait. Ne pas penser, juste savourer. S’abrutir. Il se dirigea vers la salle de bain et ouvrit d’un geste brusque la miteuse armoire à pharmacie. Il avala deux infimes capsules. Des somnifères. Il aurait pu vider le paquet entier et claquer sur le champ mais non. Il n’était pas à la hauteur de ses ambitions. Deux capsules. Ça devrait suffire. S’appuyant au lavabo, il songea au sommeil artificielle qui l’attendait. C’était terrifiant, innommable. Tous les hommes devraient pouvoir rêver en dormant. La tête partait. Les membres devenaient mous. En chancelant, il se dirigea vers la chambre et s’effondra sur le lit. Les draps étaient défaits. Déjà, il n’avait plus la force de penser et n’était pas conscient du bonheur que c’était que de ne plus pouvoir penser.

Il s’endormit, ronflant, immonde mais serein. La broyeuse avait cessée de fonctionner pour quelques heures. Demain serait peut-être un jour meilleur après tout ?
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