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Vétusté

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Peter Reijnen

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Le coupé Peugeot rouge s'arrêta en crissant des pneus juste devant le vieux tracteur 'Société Française'. C'était une machine agricole d'un autre temps, un monocylindre. On pouvait y mettre de l'huile de vidange, comme combustible. Pof, pof, pof, chantonnait le moteur, imperturbable. Les improbables volutes bleues et sa grande roue servant de masse flanquée sur le côté gauche du moteur, lui donnaient un petit air de locomotive.
Un homme d'une quarantaine d'années se dépêtra, non sans quelques difficultés, de la voiture, déjà trop basse pour sa bedaine bien entretenue. Il s'approcha du vieux paysan, encore assis sur son puant engin.
« Bonjour, c'est bien vous Monsieur Labeyre? » Il lui tendit sa main moite d'assureur. A peine avait-il touché la main calleuse, noircie par la suie et le fumier, de cet homme qui ressemblait à un ermite, qu'il la retira promptement, cachant du mieux qu'il pût, son dégoût à ce contact protocolaire.
« Xavier Poutoux, votre agent AXA, je passe vous voir pour le sinistre que vous avez déclaré la semaine dernière »
Il ôta ses RayBan à la monture dorée. Le vieil homme y vit les yeux ternes d'un homme déjà fatigué, prématurément usé par une vie sédentaire, passé devant des écrans de cotations boursières, boursouflé par la malbouffe, l'épiderme chargé de tous les mensonges que sa compagnie lui obligeait de proférer quotidiennement. Le vieil homme y vit un prisonnier des temps modernes, d'une façon intuitive, naturellement, sans préjugés. Juste terre à terre...
« Ah, milladiou, c'est donc vous enfin! Zavez pas inventé la poudre, chez AXA! »
M.Labeyre, d'un geste précis, ôta son béret usé, luisant même par endroits, et, de la même main, se gratta le crâne chauve du petit doigt. Il coinça une cale en bois sous le frein à mains. Puis, en se retenant de toutes ses forces au volant du tracteur, il entama la longue et douloureuse descente de la machine. Il devait s'aider de la main droite pour soulever sa jambe gauche par dessus le déflecteur enveloppant les pédales. Puis il prit son bâton de buis pour prendre appui par terre, et descendit ainsi finalement du marche pieds.
« Ils m'ont refait la hanche, le mois dernier, mais je sais pas si ça a bien marché. Ca lance milladiou, ça lance! »
Feignant son meilleur regard empathique, l'assureur lança;
« Vous ne coupez pas le moteur de votre tracteur? »
« Eh, non, pour la batterie! » cria le paysan.
Une meute de chiens gravitait autour de la scène. Tous les mêmes, des espèces d'épagneuls 'bretons', coupés et re-coupés, aux tâches marrons. Petits et grands, jeunes et vieux. 'Quel horrible bande d'incestueux' pensa l'assureur.
« Où a donc eu lieu l'incendie, M.Labeyre? » demanda-t-il avec une certaine autorité.
« Eh beh, comme je vous avais dit, dans la cuisine, là-bas, à la maison, quoi » répondit le vieil ermite.
L'assureur essaya de ne laisser traîner trop son regard sur l'accoutrement de son client. Le bleu de travail grossièrement raccommodé avec de la ficelle. La chambre à air d'un pneu de mobylette faisait office de ceinture. Le pull tricoté couleur rouille avait plus de trous que de matière. Il portait des galoches en plastique, sans chaussettes. Ce qu'il vit des chevilles de son client, était noir...

A une vingtaine de mètres de là, se dressait une grande maison, sur deux étages. Elle était envahie de lierre et semblait abandonnée. Bourgeoise à une époque, très certainement. Les murs étaient lézardés en maints endroits. Tous les volets à persiennes de l'étage étaient fermés. Un large escalier en pierre d'une demi douzaine de marches creusées par l'usure du temps, menait à la terrasse qui donnait sur l'entrée, en son centre. La terrasse aussi était envahie de végétation. Rosiers à petits pompons, seringats, lauriers roses, un pêcher des vignes, une treille avec un vieux pied de vigne... tout s'entremêlait en abondance. Bien que négligé, un équilibre naturel semblait régner.
Un très gros câble électrique, probablement une chute, récupérée d'un chantier E.D.F., servait de main courante aux escaliers.
M. Labeyre se hissa péniblement de marche en marche, en soufflant et en respirant avec difficulté. M. Poutoux suivait. Discrètement, de deux doigts, il fermait ses narines. Il ne supportait déjà plus cette puanteur, ce mélange acariâtre de sueurs accumulées et de serpillière mouillée.
Une fois devant la porte d'entrée, l'assureur vît les centaines de bouteilles usées d'huile de tournesol en plastique jaune, jonchées sous la fenêtre, ainsi que des dizaines de 'cubitainers' de vin bon marché, vides. 'Simplement balancés par la fenêtre' pensa-t-il, ébahi.
Il suivit son client et rentra dans la maison. A nouveau, il ôta ses lunettes de soleil. Bizarre, il ne voyait toujours rien, ou presque. La maison était noire, tout était noir. Tout de suite sur la droite, une porte, noire, elle aussi.
« C'est la cuisine. C'est ici que ça a brûlé » toussota le vieil homme. Il n'avait pas encore entièrement récupéré de la pénible ascension.
« Mais tout est noir, comme couvert de goudron » dit l'assureur. « Ca n'est pas dû quand même au petit incendie que vous avez eu ? »
« Non, non, c'est rien ça. C'est le cantou qui fume, et à force, avec le temps, évidemment, ça noircit... » dit le paysan.
Sous le linteau du vaste cantou, pendouillaient même de fines stalactites de goudron. Tout, tout, tout était couvert d'une couche plus ou moins épaisse de suies, de cette immonde mélasse noirâtre... 'Mon Dieu, comment est-ce possible', pensa Xavier. 'J'aimerais voir les poumons du mec... Putain, mais quel boulot de merde, qu'est-ce que je fous chez ces bouseux, ces attardés, ces pedzouilles...' Fustigea-t-il encore, intérieurement.
« Bien, dites-moi comment cela s'est passé. Quels sont les appareils endommagés? " Demanda l'assureur, reprenant ses esprits ainsi que le protocole habituel applicable lors de la visite d'un sinistré.
« Choudi, comme je l'ai eu dit à votre secrétaire, pardi. Ma pauvre mère était assise dans le cantou, comme toujours, à énoiser les noix pour l'usine de Périgueux et en même temps, elle surveillait la soupe sur le feu. Du lapin et des fayots, je crois. Mais, à son âge, pensez-vous, elle n'avait plus toute sa tête. Elle ne parlait plus depuis la mort de Dédé, son pauvre mari. Elle n'avait jamais soif, elle était sèche comme un balai de brande. » Labeyre se tut un instant.
« Et puis alors, quel rapport avec notre sinistre ? » demanda Poutoux, qui n'en pouvait plus. Ses yeux s'étaient quelque peu habitués à la faible luminosité de la cuisine. En son milieu, une grande table fermière. Il n'y avait aucun espace de libre sur le vaste plateau. Diverses strates témoignaient de la chronologie du cumul. Des almanachs de la Poste, des boîtes de médicaments, des bouchons, des vieux 'Sud-Ouest', des boîtes vides de 'Vache qui Rit'.
Puis là dessus, lampes de poche, vieilles clés rouillées, bassines en plastique, enfumoirs pour abeilles, seringues. La hauteur moyenne était d'une quarantaine de centimètres. Les strates inférieures étaient les plus noires. Xavier crut pouvoir lire 1974 sur l'un des almanachs... la table n'aurait-elle jamais été vidée depuis tout ce temps? Pensa-t-il. Seul un petit coin du meuble semblait à peu près géré. Une assiette creuse, un vieil opinel, une petite poêle à frire en fonte, avec une bout de sopalin chiffonné en boule en son milieu. Une bouteille de vin de 1 litre, le modèle avec des étoiles sur le col, à moitié vidée et bouchée d'une capsule en plastique jaune vif et un verre Duralex entartré par des années de 'rouge de table'.
Labeyre poursuivit » Puis mardi, pas hier, mais celui d'avant, je revenais de l'étable des vaches, juste avant le coucher du soleil, comme d'habitude. Aussi, je me disais, qu'est ce qui sent mauvais comme ça. Je lève la tête et je vois plein de fumée noire sortir par la fenêtre et même de la porte d'entrée. Putain, j'étais affolé, et j'y suis allé du plus vite que j'ai pu. Mais avec ma hanche et mon bâton... » Il prit une bouffée d'air et continua «  Ah pour sur, c'était pas beau à voir, ma pauvre mère était parterre, et ça brûlait là, regardez » Il montra un trou dans le vieux plancher en châtaignier. L'assureur ne l'avait même pas encore remarqué. Une vieille machine à laver le linge tenait encore debout, à cheval sur le trou, en équilibre instable. L'espace brûlée avait mis à nu une frêle solive cramoisie et de la terre battue un peu plus profond. Sur la machine, il y avait un vieux téléviseur cathodique datant de l'époque du fameux almanach...
« Ah oui, je vois » marmonna cette fois l'assureur, ne sachant où cette affaire allait l'embarquer.
« Et puis, après? »
«  Eh beh, qu'est ce que vous voulez. C'est pas bien compliqué, j'ai tiré sur les bras de ma pauvre mère, pour l'écarter du feu, puis avec le seau à lait que j'ai rempli une dizaine de fois à l'évier, j'ai réussi à éteindre les flammes. J'ai appelé le docteur, il a envoyé l'ambulance et vingt minutes plus tard, ils ont réanimé ma pauvre mère. Elle a passé quatre jours à la clinique et maintenant elle est en maison de convalescence à Lanmary. Je suis pas encore été la voir, qu'est-ce que vous voulez...on m'a dit que c'était un château dans les bois. Bof, elle finira en châtelaine, la pôvrette. bon éh beh, je vous sers un petit coup de rouge, quand même! »
« Ah, merci, non! » répondit l'assureur avec un nouvel entrain. « Sans façons! »
« Allé, allé, ça vous fera pas de mal. Pas d'histoires, c'est que du naturel, sauf un peu de souffre. » L'homme fatigué, se leva. A l'évier en pierre, il prît un verre à moutarde recyclé qu'il finit de nettoyer avec une serviette jaunâtre accroché à l'unique robinet en laiton d'eau 'de la ville'. Il versa le vin de la bouteille étoilée à ras bord dans le verre et poussa celui-ci avec insistance devant son hôte.
« Merci » lui dit l'homme qui se sentit pris en otage, sans conviction, et prit une timide gorgée de l'acidulé breuvage. 'Putain, putain, mais qu'est ce que j'ai fait au bon Dieu pour qu'on m'inflige ces outrages' pensa encore Xavier. 'Immonde, immonde, cette piquette. Mais comment ils font?'
« Vous l'avez échappé belle alors » dit alors Xavier, les lèvres encore torturées par l'acidité de la vinasse.
« Oui et non » rétorqua le vieux bougon, « pour ma pauvre mère, se retrouver parmi des inconnus, comme ça, c'est pire que la mort. Vous savez, elle était sauvage. Maintenant, elle a des tuyaux dans le nez, ils lui ont mis une blouse blanche, ils lui ont même coupé les cheveux! Franchement, l'aurait mieux fallu qu'elle parte ici, té, rejoindre le Dédé. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse, c'est comme ça, on y peut rien. Pauvre monde! »
Il fit une pause puis reprit « Mais ma machine à laver, le téléviseur, le plancher... fallait bien que je vous appelle pour les remboursements. »
Un des bâtards lécha la main de Poutoux. « C'est à dire, vous savez... » commença diplomatiquement l'assureur «  Avec ce qu'on appelle 'la vétusté', je crains que vos appareils n'aient plus aucune valeur, pour nous, les assureurs, j'entends bien... Une machine de plus de dix ans, nous le considérons comme amortie, et là, je crois que vos appareils sont encore bien plus vieux... »
« Oui, peut-être bien, mais ils marchaient mes appareils! » Lança le paysan. « Alors l'âge, je m'en fous, moi, de l'âge. Tout ce que je sais, c'est que ça fonctionnait parfaitement bien, milladiou! »
« Je sais, oui, c'est embêtant, on nous le dit souvent. Mais qu'est-ce que vous voulez, ce n’est pas moi qui fais les règles, » tenta encore, l'agent, puis il continua «  quant au trou dans votre plancher... attendez... je reprends votre dossier... aïe, vous avez une franchise de 500 Euros sur les incendies...je crains que là non plus, on ne vous sera pas d'une grand aide! Mettez-y un morceau d'aggloméré, peut-être. Vous n'en avez pas un morceau qui traîne dans une de vos granges, de l'aggloméré? »
« Et ça fait combien, cinq cent Euros? » demanda le pauvre homme.
« Euh, je vous dis ça de suite » L'assureur tapota sur l'écran de son smartphone. «  Ca fait environ Trois mille trois cent Francs »
« Comment? Vous voulez dire Trois Cent Trente Mille anciens? Ooh milladiou, mais c'est pas possible cette connerie! » scanda Labeyre «  Ca fait plus de cinquante ans qu'on paye vos foutues de primes, jamais, jamais, on ne vous demande quoi que ce soit, et là, vous me sortez vos histoires de vétusté, de franchises et d'aggloméré ? Allé, vous pouvez bien tous aller vous faire foutre! Allé va, vous pouvez partir maintenant avec votre belle bagnole, et comptez pas sur moi pour la prochaine prime, faudrait pas nous prendre pour des imbéciles, quand même! »
La meute de chiens se leva en même temps que le paysan et l'assureur. Labeyre, encore trop énervé en oublia la douleur à sa hanche, et descendit bien trop vite, en s'appuyant sur son bâton de buis, les six marches. Il alla vers son vieux tracteur qui tournait toujours, pof, pof, pof.
Poutoux n'en pouvait plus. Il lui tardait d'en découdre. Il avait horreur de ce théâtre moyenâgeux, il n'y comprenait rien... comme il lui tardait de retourner au bureau, revoir sa petite secrétaire... et plus tard, à sa villa opulente, flanquée sur les collines environnantes de la petite ville sous-préfectorale où il sévissait dans son cabinet, retrouver sa femme... Sa machine à nespresso, son jacuzzi, son écran plat géant... Il prit son téléphone portable et se cacha derrière un petit chêne vert, un peu à l'écart. Il en profita pour uriner, en même temps. Cela faisait un moment qu'il avait besoin de se soulager...
« Oui, cocotte? C'est moi, je suis au bureau dans un quart d'heure. Ici, c'était rien, perte de temps. C'est qui le suivant? Pas toi? Meuh non, j'rigole cocotte... Aah, le dégât des eaux à la Fournerie? Quelle heure? D'accord, j'irai après le déjeuner. On mange au bistrot, chez Oscar, tous les deux? O.k! A toute, bobonne! J'arrive !»
Xavier, tout en remontant sa braguette entendit un gros bruit. Il se retourne et voit un petit convoi avancer doucement. Le vieux 'Société Française' avec son conducteur hagard, pousse son coupé rouge, doucement, mais sûrement... Rien ne semble pouvoir le freiner, le vieux monocylindre diesel. Du haut de son couple vertigineux, il pousse la prestigieuse carrosserie contre un des poteaux du hangar qui n'offre guère de résistance et pivote de son socle en pierre par terre. Dans un fracas épouvantable, des centaines de lourdes tuiles 'mécaniques' s'écrasent dans un vacarme assourdissant sur la voiture et estompent déjà les lignes racées si prisées par les connaisseurs du 'Pininfarina'.
Une poutre en chêne, du haut du faîtage de la bâtisse, se désolidarise de ses liens et chute inexorablement. Elle finit sa course, plantée verticalement dans le pare brise de ce qu'il reste du véhicule, désormais immobile.
Xavier tient ses deux mains sur ses tempes, il s'arrache, sans se rendre compte, deux touffes de ses rares cheveux déjà grisonnants.
Il blémit, ne sent plus ses jambes, il a envie de vomir. En même temps que le hangar s'écroule, son monde se dérobe sous ses pieds. Sa voiture était tout pour lui, son prestige, son but, son rêve, sa liberté... Et il lui restait encore quatre années à payer...
« Ho! Mais qu'est-ce que vous faites! Vous êtes fou ou quoi! Vous n'avez pas le droit! Et croyez pas que vous allez vous en sortir comme ça » cria-t-il, à moitié hystérique. «  Mais vous êtes un grand malade, ou quoi? »

Le vieil ours, les deux mains sur le volant, semblait hébété.
« Pardon Monsieur Poutoux, pardon, j'ai pas fait exprès, j'vous le jure...mon pied gauche a ripé de l'embrayage, c'est parti tout seul, j'voulais pas, j'voulais pas, j'vous le jure Monsieur Poutoux! »
scanda le paysan, visiblement choqué.
« Oui, ben on verra ça! L'expert ne s'y trompera pas! » hurla comme un enragé l'assureur, tremblant encore sous le coup de sa terrible colère. Il se sentait fatigué de la vie, fatigué de son métier, fatigué de ces campagnes paumées.

Le paysan, lessivé, lui aussi, coupa le moteur du train d'enfer, et descendît lentement. Il caressa l'un de ses chiens sur sa tête, puis en regardant paisiblement l'assureur dans ses yeux, lui dit:

«Espérons, qu'il n'y aura pas trop de vétusté, milladiou ! »
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