Vertlame

il y a
6 min
13
lectures
3

Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Sa pointe traçait un sillon dans le cours d’eau, et comme si elle ouvrait une fermeture éclair, elle révélait derrière son passage le fond caillouteux encore vierge de plantes aquatiques, chassant de sa surface l’épaisse couche cendreuse. Il faudrait attendre quelques jours avant que n’apparaissent algues, renoncules et glycéries flottantes. Les berges se couvriraient à leurs tours de joncs et de roseaux transperçant peu à peu la poussière grise qui étouffait tout, absolument tout. Cette petite trempette semblait lui plaire et elle palpitait sur tout son fil d’une couleur écarlate vacillante qui tranchait avec le noir profond de sa lame d’ébène.
Sa poignée était tenue par un homme aux cheveux crépus grisonnants, un homme à la peau aussi sombre que la lame qu’il laissait trainer dans l’eau. Il avait le dos voûté et la tête basse, ses bras rachitiques formaient de longues branches noueuses sèches mais vigoureuses et ses mollets aussi durs que l’acier lui permettaient de fouler le sol de cendre d’un pas sûr.
Il releva l’épée, l’égoutta d’un coup de poignet et la laissa tomber au sol, l’emmenant avec lui dans la longue marche qu’il effectuait depuis des années.
— Je préférais le contact de l’eau, elle au moins ne m’abîme pas...
— La terre ne t’abîme pas non plus, Vertlame...
— Mais je n’aime pas son goût, j’en ai trop avalé, je n’en veux plus !
— Je sais, ça doit être lassant à la fin mais je t’ai expliquée que nous devons parfois laisser de côté nos velléités et faire certains sacrifices pour le bien commun ; tu dois accepter la résignation comme guide. Mais regarde là-bas, c’est la montagne dont je t’ai parlé.
L’homme leva l’épée et la pointa en direction de l’éminence qui se trouvait de l’autre côté du ruisseau. Ses flancs étaient tellement noirs qu’on les aurait dits calcinés. L’épée frémit de toute sa longueur, trahissant la frayeur qu’elle ressentait à la vue de cette montagne.
— Elle est... terrible ! C’est là-bas qu’il se cache ?
— En effet, et il nous attend. Il a bien remarqué à quel rythme nous avançons et tout ce que tu as avalé depuis que nous sommes partis pour ce périple. Si nous ne voulons pas qu’il crache à nouveau, il va falloir se battre.
Le fil de Vertlame palpita d’excitation :
— Et je devrai l’avaler...
— c’est notre unique chance.

L’homme et son épée franchirent le ruisseau en traversant un gué praticable. Il y avait un bosquet de cèdres droit devant eux, une petite forêt d’arbres à la cime conique pour certains et plus étalée pour d’autres. Leurs branches étagées tendaient sur un large rayon et leurs extrémités retombaient lourdement, ployant sous le poids de la cendre. Leurs troncs avaient perdu leur couleur brune et étaient aussi gris que leurs aiguilles. La cendre les avait parasités, la cendre s’infiltrait partout et mangeait la couleur, la cendre avait colonisé la Terre entière, enfilant de force son manteau gris vénéneux sur toute la végétation. La terre en était recouverte, les fleuves, les rivières, les villes des Hommes devenues maintenant ruines abandonnées fuient par une civilisation quasiment disparue qui n’avait trouvé refuge nulle part. Même les océans reflétaient le gris terne et monotone du ciel plombé continuellement ; leurs eaux étaient viciées et aucune vie sous-marine n’avait trouvé le moyen de survivre.
L’homme glissa son épée sur les troncs et à ce contact, ils retrouvaient de la vigueur, éliminaient doucement la cendre et reprenaient leur teinte naturelle. Les houppiers se muaient jusqu’à leurs cimes et la chlorophylle reprenait ses droits, le sang vert se déversait à nouveau à travers les veines de l’aubier et du liber. Il en était de même pour les paysages qu’avaient traversés l’homme et son épée. Les prairies ondoyantes, les bois majestueux et les ruisseaux galopants respiraient à nouveau grâce à Vertlame qui avalait la cendre goulument, annihilant la corruption avec sa faim vorace et défaisant l’immonde cataclysme causé par le démon sorti des entrailles de la terre.
Tous deux grimpaient à présent la montagne calcinée, mais l’homme avait beau laisser trainer l’épée dans son sillage, les flancs demeuraient noirs et sans vie comme un monticule de charbon.
— Là c’est franchement dégueulasse Fossile, arrête de ma faire avaler ça !
— Je déteste que tu m’appelles comme ça, Vertlame. Je ne suis pas si vieux que ça...
— Pour moi si, tu traines la patte et tu rigoles jamais, c’est d’un ennui...
L’homme mit l’épée sur son épaule mais ne releva pas le quolibet de son épée.
— Je voulais voir s’il était possible d’avaler ici aussi mais à l’évidence son repère est déjà mort, il n’y a plus rien à faire pour ce volcan, dit-il d’un air déçu.
L’épée sembla ramollir un court instant et la luminescence de son fil devint fade, vibrant d’un bordeaux triste. Ils avancèrent jusqu’au sommet élargi sans un mot. L’homme avait du mal et soufflait comme une bête blessée.
— Allez Fossile, on y est presque !
— Vertlame, dit l’homme exténué, je ne t’ai pas tout dit, il faut que tu saches une chose...
— Garde ton souffle vieil homme, on arrive au sommet.

Les bords du cratère formaient des créneaux comme autant de dents acérées pointant vers le ciel. Ils s’engouffrèrent par un passage et découvrirent à l’intérieur de la mâchoire une étendue de cendre prise de remous, comme le contenu délétère d’un chaudron bouillant maléfique. Et tout à coup, un tremblement fit chanceler tout le volcan en même temps qu’un bruit sourd semblable à celui du tonnerre montait verticalement. La masse cendreuse gigotant dans le cratère explosa et s’éleva en une colonne haute de dix mètres. La colonne tourna sur elle-même et prit une forme vaguement bipède, puis deux yeux titanesques, semblables à deux nuages d’orages, se posèrent sur les petites silhouettes à ses pieds.
— Je savais que vous viendriez, dit une voix grondante. Je vous ai senti tout au long du chemin, suçant ma matière pour l’arracher à cette nature que j’ai corrompue. Mais ici c’est différent. Ici mon être est bien trop imprégné, bien trop puissant !
L’homme et son épée faisaient face, tous deux balayés par une brise cendreuse atrocement putride. Fossile plissait les yeux mais ne reculait pas, Vertlame scintillait mais ne rompait pas.
— Nous sommes venus te détruire monstre ! hurla Fossile, son épée brandit en direction du géant de cendre. Tu as perverti notre monde, tu l’as affaibli jusqu’à ce qu’il ne puisse plus utiliser ses ressources et nous sommes venus, nous avons sacrifié notre existence pour arriver jusqu’à toi et permettre à notre monde de reprendre le dessus !
— En effet tu as fait des sacrifices, homme... Ton épée est-elle au courant du sacrifice odieux que tu as commis pour trouver la force de me combattre ?
— De quoi parle-t-il ? demanda Vertlame inquiète de ne pas pouvoir réussir à avaler ce monstre.
— Il faut que je te le dise, Vertlame, avant que je m’en aille, il faut que tu saches !
L’homme mit un genou à terre, visiblement à bout de force. Il planta Vertlame dans la terre noire du cratère et la regarda tendrement.
— Tu étais ma fille Vertlame, tu t’appelais Veronika, tu étais belle et si jeune... Mais ce monstre est arrivé et a détruit notre monde. Le seul moyen de l’empêcher de tout faire disparaître était de transformer un être en arme, un être dont le lien avec son parent était si fort qu’ils resteraient unis à jamais. Je me suis porté volontaire, sûr de notre amour, sûr de notre lien... Le sacrifice demandé par le rituel était énorme, mais pour sauver notre monde il a fallu que je sois résigné, résigné à sauver la vie, au détriment de celle de ma propre fille. Maintenant c’est à ton tour, Veronika, avale-moi, prends ma vie et tue ce monstre ! Tue la cause de la pourriture qui nous infecte !
L’épée clignotait, comme prise de sanglots, sa couleur changeait au rythme des sentiments qui l’affectaient.
— Fossile, père... Je sais à quel point tu m’aimes, je... je... Est-ce que c’est la seule solution ?
Derrière eux le géant ricanait, il se délectait du spectacle offert à ses yeux abominables et il commença à ouvrir une gueule béante, prête à cracher les immondices d’une éruption de cendre fatale.
— Fais-le, je t’en prie ! Il se croit invincible mais il ne se doute pas de ce dont nous sommes capables, l’ultime sacrifice que nous nous devons d’accomplir ; la fusion de nos idéaux révoltés en une lame d’une fougueuse véhémence !
Vertlame se souleva d’elle-même, portée par l’impact de l’imploration, et dans un vif éclat rouge, alla se ficher dans la poitrine de l’homme.
— Je suis désolée !
— Tu n’as pas à l’être, dit l’homme dans un dernier soupir. Il nous faut tous faire des sacrifices pour le bien commun. Je t’aime Veronika. Détruis ce démon, avale-le en entier, qu’il disparaisse !
Le corps de Fossile tomba en arrière quand Vertlame se retira et s’éleva dans les cieux, très haut, bien au-dessus du géant de cendre. Elle arrêta son ascension et dirigea sa pointe vers le bas, vers le crâne du géant, vers le centre du cratère. Puis elle tomba, elle prit une vitesse ahurissante, jetée par la force de sa douleur vers la cause de sa peine et de la peine de son propre monde. Elle filait à en fendre l’air d’un bruit si fort qu’on aurait dit que toute la nature à peine ravivée par elle, que tous les êtres encore survivants de ce monde et que toute l’âme de son père criaient à l’unisson en l’accompagnant dans sa chute.
Le monstre cria aussi, mais la force de ses vociférations ne put contrer la terrible agonie déchirante qui le fendit verticalement, qui le traversa jusqu’à le scinder en deux et qui s’enfonça furieusement dans le cratère, loin dans sa cheminée et faisant ainsi taire le hurlement du monstre, au plus profond de ses entrailles magmatiques et perçant ainsi les viscères ardents du géant, jusqu’à son cœur brûlant et perforant alors la source maligne de la chose malfaisante qui avait souillé de sa crasse le monde resplendissant de Vertlame et de Fossile.

L’explosion fut titanesque et son bruit se fit entendre partout. La Terre entière trembla et fut secouée comme un grelot que l’on agite. La cendre nocive fut soulevée et sembla se désintégrer d’elle-même. Le ciel se dégagea, laissant entrevoir les rayons d’un soleil absent depuis longtemps.
Fossile et Vertlame avaient réussi à soigner une partie de leur monde en traversant pendant des années leur continent ravagé. Et maintenant c’étaient les autres continents qui se libéraient de la couche corruptrice infligée par le démon de cendre. Un peu partout, pointèrent de timides tâches de couleur ; la nature guérissait et les forêts, jusque-là blêmes surfaces asphyxiées, reprirent leurs teintes vertes, commençant déjà à filtrer les particules néfastes.
Dans l’air, en même temps que passa un éclair rouge, les arbres revigorés chantèrent l’annonce de la victoire, et au sein de leur hymne vertueux se perdit le cri d’une jeune fille ; un cri d’accomplissement.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 4 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Liam Azerio
Liam Azerio · il y a
Un récit initiatique agréable à lire, plutôt bien écrit malgré quelques petites fautes. C'est simple mais efficace.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Aurélien. Quelques fautes, vraiment ? Je vais regarder de plus près.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte polysémique . L'écriture est puissante .
L'intrigue surnaturelle est imprégnée d'accents mythiques . Un cataclysme destructeur pour retrouver la genèse virginale du monde .
Une tonalité tragique qui donne au texte une ténébreuse densité.
J'ai aimé capter les thèmes sous-jacents de ce texte .

Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Ginette ! Beaucoup de thèmes à déceler en effet, à la manière d'un conte mythologique.

Vous aimerez aussi !