Vertiges

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« C'étaient de très grands vents, sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n'avaient d'aire ni de gîte,
Qui n'avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l'an de paille sur leur erre... Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! »
« Vents » - Saint John de Perse, poète, né en 1887 à pointe-à-Pitre, Guadeloupe.

***

Projeté dans le ciel à cris stridents, un nuage moucheté de martinets ponctue le ciel de fléchettes en surgras noires et rapides. Se rapprochant à toute allure de la toiture des maisons, l’oiseau d’exception darde sa force comme une épine qu’il fiche dans les nuages. Et s’éloigne à l’unisson.
La ville respire à peine, immobilisée par une patte de fauve qui la terrasse et rend brûlant le bitume. Les rues pavées se dérobent difficilement sous les sandales des visiteurs ébahis par le foehn en spirale qui balaie lentement la chaleur étouffante des squares inondés de soleil.

Lenteur des gestes. Les mendiants ont déserté les trottoirs où aucune ombre ne peut en ces heures culminantes leur offrir un semblant de refuge. Comme si la pauvreté même avait été éradiquée par l’astre insouciant de son éclatante lumière. Un tourbillon de poussière emporte momentanément dans son élan l’envers du décor quotidien de cette urbanité. Est-ce un mirage soudainement évaporé dans les volutes d’un espoir d’une vie meilleure ?

Accablé le mendiant. Yeux dans le vide le passant, convaincu qu’une pièce de sa monnaie ne relèvera pas tout un parterre de miséreux.

La roue tourne. Pivote. La petite aiguille marque les heures à un rythme compassé, ordonné et se voit manifestement bousculée par la trotteuse, qui la met au galop, lui faisant activer sa farandole fractionnée.

Aussi, sur le coup de cinq heures, les fonctionnaires sautent du marchepied d’une diligence impatiente de délivrer ses voyageurs sur les trottoirs pour les réajuster dans la course d’une vie trépidante. Tourner comme une hélice dans la torpeur écrasante d’une lourdeur de plomb. Rien n’arrête le rythme de travail à l’occidental cerné dans l’étau tropical de la moiteur inhabituelle. Même si chacun tente au mieux de rassembler ses pensées happées par un bitume brûlant, le manège entraîne les lausannois jusqu’aux ultimes rayons d’un soleil impitoyable.

Elle a cherché modération à l’abri des murs épais de la bibliothèque municipale. La fontaine éteinte en haut des marches impératives menant aux salles de prêts et de lecture semble chercher à reprendre son souffle sans qu’aucun bruissement d’eau ne s’écoule de sa bouche en forme de poisson. En haut des marches magistrales d’un palais de style Florentin, l’atrium se départage en deux ailes parallèles quasiment désertes de cet oasis de fortune.

A droite, la bibliothèque. Un petit transat bleu été, un peu de sable dans une bouteille sur une table et des coquillages arrangés façon estivale, invitent les lecteurs à prendre un filet dans lesquels est disposé, sélectionné, un choix de livres à emporter.

A l’ombre de l’éprouvante canicule du dehors, un regain de rêve paisible abrite les mots entre les pages repliées du temps, libérant un espace estival et convivial. Un air d’évasion.
Mais ailleurs le temps presse. Au-delà des pages fraîches que l’on tourne une à une, des îles au cœur de lumière attendent leur part d’ombre. On a dit qu’il se prénomme Irma, ce vortex fatal, née en août sur les côtes africaines de vents d’Alizées. Il désorganise tout sur son passage et sème le chaos. Quelque part dans le ciel il s’enroule en puissance tel un serpent aspirant chaque mouvement d’air pour s’amplifier davantage.

Un boa musclé terrifiant, un tourbillon de 300 kms à l’heure révolutionnant l’atmosphère. Un monstre émergeant en colère pour en découdre avec la puissance de l’homme, lui tenir tête, l’intimider, le recadrer, le retrancher dans sa fonction d’hôte sur terre. Détrôner le souverain exalté, irrespectueux, aux avidités démesurées, le monstre qu’il est devenu lui-même pour les éléments menacés, épuisés et qui se retournent contre lui tel un scorpion au combat. La piqûre est instantanée et soulève l’adversaire dans un cri de détresse. Le venin est infusé et des populations entières se mettent en marche, galvanisées par la peur des éléments.

Sur l’île de Saint Martin, un vieux marin marche sur la plage le regard perdu vers l’horizon. Il cherche les nuages précurseurs de l’ire qui va submerger sa maison aux murs de cartons pâtes, le jardin aux hibiscus vifs, au bougainvillier qui égrène ses pétales mauves dans un éclat incandescent et somnolant.
Ces habitations, comme la sienne, sont précaires et suffisantes à la vie d’ici.

Ce qui importe se passe dehors, et les paillottes laissent entrer le soleil librement sur ces îles disposées sur la carte du monde comme des chemin de gués sur terre. Des marches sur la topographie tourmentée d’un monde compliqué et tourbillonnant. Des escales qui abritent des voyageurs en quête d’un peu de paradis terrestre. Rien de plus. Mais cette haute exigence est vite remise en question. Peau de chagrin qui s’amenuise au fur et à mesure des informations qui arrivent en chaînes successives sur les ondes, véritables cyclones médiatiques qui s’abattent avant l’ouragan même qui se profile dans la distance.

En silence, il regagne le chemin à l’envers et se prépare au repli nécessaire pour tenir sur cette île qui l’a vu naître. Aucun déracinement n’est envisageable car son cœur bat ici dans la houle émeraude devenue soudain grise. Jamais il n’est parti plus loin que la ligne d’horizon où son embarcation l’emmène chaque matin, pour le rendre le soir venu à son jardin et à sa femme, dans un rythme convenu et ordonné d’un ressac dont il connaît la tonalité.

Lui c’est un taiseux. Il communique avec son environnement naturel de manière laconique et intuitive. Il comprend l’explosion qui va soulever son île. Un acte de rébellion spontané et légitime.

- Assez ! hurle le vent.

Les piérides du Tapier, ces délicats papillons blancs qui virevoltent autour des arbres ne viennent plus si fréquemment. Les anolis et les geckos inoffensifs et peureux connus pour porter bonheur ont disparus. Les tortues charbonnières se font exterminer par des voitures de touristes pressés de parcourir l’île sans les contourner.

Les mers sont devenues le container de déchets négligemment jetés à l’eau par des humains désabusés et irrespectueux de leur environnement. Sacs et bouteilles en plastique viennent lentement asphyxier les royaumes sous-marins de leurs forces vives. Les coraux s’éteignent doucement, comme les étoiles d’ailleurs, les étoiles de mer de notre enfance, enlisées de stupeur dans un silence craintif.
Près d’Athènes, un pétrolier fait naufrage, les cales se déversent par tonnes de leur huile noire. Aucun répit n’est jamais concédé aux paysages malmenés d’un écosystème défiguré.

Pour le vieux marin, la vie c’est maintenant. C’est tout ce qui existe dans le moment présent. Les aspects pratiques de son quotidien délimitent et équilibrent ses journées de manière régulière. Aucun besoin obsessionnel d’arriver quelque part, d’atteindre, de réussir ne perturbent sa force tranquille. Le soleil et l’ombre déclinent des perspectives idéales d’un monde serein dont le creuset puise ses énergies des éléments compatibles à sa nature profonde.

Mais la terre est en mode de survie. Alors elle gronde et s’agite.

Des murs d’eau se dressent pour protéger la faune aquatique, les baleines à bosses, les coraux- feu, les poissons-perroquets aux mille couleurs. Quand le vent se lève il se lève fort. Et parle avec autorité aux hommes, sur un ton terrifiant qui les désarçonnent et les fait fuir dans un exode époustouflant.
Des scènes apocalyptiques vont rapidement défiler sur les écrans télévisés.

En Floride, 6 millions de personnes vont être évacuées à grand coup d’imprécations alarmantes car beaucoup ne croient pas au scénario qui leur est décrit. Ils s’en amusent niaisement et simulent vouloir défier les forces contraires.

- Punis ! Je souhaite vous punir car vous avez entamé mon flanc de blessures incommensurables, et je ne supporte plus vos enfantillages. Je transgresserai vos digues et vos appartenances car l’offensive est insoutenable. Je dénouerai le vent et le laisserait libre de sa folie sauvage jusqu’à ce que son écho intègre vos consciences et vous incitent au changement, au respect, à l’humilité. Car voyez-vous il n’y a plus d’amour, plus une once. La terre en est dépeuplée.

Le vieux marin est triste. Sa vie entière s’est limitée à cet échange circonspect entre lui et le grand large qui l’emmenait loin dans ses vagues et le redéposait au crépuscule sur la grève, les filets pleins. Il a compris que cette relation de confiance n’est plus suffisante à contenir la douleur des éléments. Il lui faut s’éloigner de ce qui est le centre de sa vie.

Le front de mer est déserté. Son marché alimentaire noyé, emporté. Chaque semaine, il vient y rejoindre sa femme qui dans un désordre coloré de fruits, de tissus et de crustacés vend ses poissons tout juste pêchés. Les étals d’épices, les chapeaux blancs et les pyramides de fruits d’un Eden abandonné roulent au sol.

Le palmier devant sa frêle habitation se contorsionne et lui donne un premier signal. Un avertissement. Il faut rassembler les affaires vite et partir pour ne pas se faire engloutir par la colère qui enfle. Oui, il faut partir.

- Madame, la bibliothèque va fermer. L’été, les horaires sont modifiés. Nous terminons plus tôt, désirez-vous prendre un ouvrage avec vous ?

Revenir sur terre. Comme le vieux marin. Elle déplie ses jambes engourdies par tant d’immobilité et referme le livre d’image qu’elle a longuement feuilleté sur les Antilles. Se lever lentement, et abandonner l’ombrelle qu’est ce grand navire de pierre au sein de la ville assommée de chaleur.
Retrouver la torpeur d’une soirée tropicale en plein centre d’une ville du nord-ouest de l’Europe.
Une ville proche d’un lac dont la température ne dépassera jamais les 24 degrés même en pleine fournaise.

- Non merci. Bonne soirée. Dommage que la fontaine reste sèche et muette. Un peu de légèreté dans ce temple séculaire donnerait un peu de pimpant à l’esprit des lieux. Parfois le superflu aide à vivre et ajoute un peu de rondeur au fonctionnel.

La lourde porte se referme dans son dos. Un souffle tiède accueille la retardataire qui à regret quitte la bibliothèque pour se fondre avec les ombres anonymes hors les murs.
Eux, à des milliers de kilomètres, ils ont fait le voyage attirés par ce regain d’insouciance et ce besoin d’expatriation, d’évasion d’un quotidien assidu.

Les photos des agences de voyages déroulaient des plages immenses de sable fin, à prix abordable en fin de mois d’août. Et quand on est jeune, on souhaite explorer la distance, à la recherche d’une expérience délicieuse de retour à la liberté sauvage qu’offre la nature. Se lever le matin, se baigner dans la mer, quoi de plus simple. Mais rien de plus compliquer de nos jours, dans des existences urbaines et bourdonnantes, connectées, conditionnées au mètre carré. Alors il faut bouger, partir. Loin, du tourbillon, même si pour peu de temps. Puis revenir régénérés, les yeux brillants, les gestes vivifiés par l’air iodés, le visage hâlé et les cheveux éclaircis par le sel et le vent. Déprogrammé de tout automatisme, comme renouvelés, la pensée nettoyée, décrassée.

C’est un immense secret que cette rébellion anarchique. Un complot. Personne n’a pu déceler la moindre contrariété évidente du visage de la mer. Son rutilement reste le même.
Le paradis tel un miroir aux alouettes s’affiche dans une transparence indéchiffrable. Une embuscade incroyable va piéger des vacanciers confiants. Projetés vers le bonheur intemporel de deux ou trois semaines à vivre sur une île séduisante de lumière. Le rideau va tomber et les plonger dans une tourmente virevoltante, démesurée démultipliée du tourbillon urbain, de la ruche dont ils pensaient momentanément s’affranchir en venant jusqu’ici.
Un ouragan a mis cap sur les îles. La lame de fonds est inéluctable.

- Tu rentres tard, où étais-tu ?

- Dans un phare, au milieu d’une tempête

- Rien que celà ?

- J’étais isolée du monde, cloîtrée dans une bibliothèque désertée, mais mes pensées voltigeant par milliers comme des lucioles intermittentes connectées à un monde survolté. Un tourbillon vertigineux, une téléportation instantanée vers des continents nombreux, aux appels multiples. C’est bizarre, j’ai eu l’impression d’avoir vécu un grand naufrage, quelque chose dans ce genre.

- Au fait de naufrage, pour Cuba, il n’y a plus de place aux dates convenues, tu t’y prends toujours tellement tard pour faire tes réservations.

- Ce n’est pas de chance alors, il faudra trouver une autre destination. Cette année
il me semble que l’on passe d’un coup de l’été à l’hiver, sans grande transition.

Je rejoindrai alors mon phare, se dit-elle, afin d’y parcourir les pages qui décrivent ces bonheurs que nous avions mal lus. Celui de la neige blanche sur les toits et les rues, et des montagnes désormais en attente.

Et si l’hiver ne revenait plus ? Et que nous soyons forcés de créer des paradis artificiels d’une neige carbonique intemporelle ? Et de dévaler des pistes virtuelles devant des écrans numériques comme si c’était vrai ? J’en ai des vertiges exponentiels, comme des virages
dans le ciel !
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