VERS LES CIMES VERSION FINALE

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Je suis une rêveuse, une étourdie, une vraie tête de linotte! Mais j'aime observer, raconter des histoires dans une langue poétique ou narrative que je prends grand plaisir à ciseler, rythmer.  [+]

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« 

« Allez, gamine, va donc prendre l’air, qu’on t’entende plus couiner ! Et toi ça te remettra les idées en place ! »

Voilà ce que son père lui a dit en ouvrant la porte de la cuisine et en la poussant dans la cour   alors qu’elle ne pouvait s’arrêter de pleurer. A quatorze ans on lui interdit d’aller passer le dimanche chez son amie Carole, au prétexte que son amie serait déjà, à quinze ans, une « Marie couche-toi là » ! Emilie sait que c’est des racontars de bonnes femmes, elle sait que Carole n’a qu’un copain, et que c’est du sérieux avec cet amoureux. Emilie est très en colère : tous les dimanches  elle les passe à la ferme, à s’occuper de son petit frère, pendant que son père va à la chasse avec ses copains, et que sa mère va tricoter chez la voisine ! Son père veut qu’elle aille prendre l’air ? Et bien c’est la poudre d’escampette qu’elle prendra !

Elle a quitté la cour, la rage au ventre, après avoir fait une caresse à Black qui tirait comme un fou sur sa chaîne pour qu’elle l’emmène promener. Puis elle s’est lancée sur le sentier qui prend derrière la ferme et monte raide jusqu’au plateau, là où arrive le télésiège.

On est en avril, juste après les vacances de Pâques, tout est à l’arrêt dans la petite station de ski, d’autant plus qu’il n’a pas reneigé et que ce qu’il reste est de mauvaise qualité, de la soupe à midi et de la glace le soir. Et toutes les résidences secondaires sont closes, de beaux chalets pour riches aux volets bien fermés.

Pas facile de monter en bottes de caoutchouc  dans cette neige sale et dure. Elle a les pieds gelés, et les mains aussi.

Emilie arrive là-haut en un temps record, ses jambes de jeune montagnarde ne demandent qu’à grimper. Il n’y a pas un chat, le chantier qui commence la construction d’un hôtel-restaurant 5 étoiles juste au pied des pistes fait lui aussi la pause ce dimanche. Elle a entendu plusieurs fois ses parents pester contre ce projet, qui prévoit au rez-de-chaussée de ce futur haut-lieu du tourisme  un grand magasin, tout pour le ski l’hiver et tout pour la randonnée l’été. L’adolescente est d’accord avec eux sur ce coup-là : comment la boutique de son oncle Georges, qui est juste en face et vend la même chose va-t-elle pouvoir résister ? Depuis 20 ans ça marchait bien, ses parents restés à la ferme enviaient la réussite de Georges, eux qui trimaient tant et plus pour un revenu de misère. Elle se dit que ce serait bien triste que le magasin de son oncle coule, parce  que ses deux cousines y travaillent avec leur père, et qu’elle-même rêve de s’y faire embaucher pour un job d’été, quand elle aura seize ans. Mais comme dit sa mère, c’est le pot de terre contre le pot de fer, car comment lutter contre des constructeurs suisses hyper fortunés quand on est un petit commerçant local ? Emilie se fait alors la réflexion que la vie n’est pas juste, et qu’il n’y en a que pour les riches.

De là-haut la vue est magnifique. Le Mont-Blanc, l’aiguille du Midi, toute la chaîne enneigée resplendit sous le soleil du matin. L’air est froid et pur, le ciel tout bleu, elle bien ici, toute seule, et n’a plus envie de pleurer. Elle respire à fond et reste là de longues minutes, assise au pied de la cabine du télésiège. Son père a bien fait de la mettre à la porte.

Emilie pourrait à présent redescendre, mais elle étouffe encore de colère contre son père, et contre sa mère qui ne l’a pas soutenue. Il faut qu’ils paient, qu’elle soit absente suffisamment longtemps pour qu’ils s’inquiètent, que ça leur coupe l’appétit à midi quand ils ne la verront pas revenir, et qu’ils soient morts d’angoisse quand ce sera la fin du jour ! Ah, elle a bien fait de laisser dans sa chambre son téléphone portable, comme ça impossible de la joindre. Ils vont stresser un max, se réjouit-elle.

Sans hésiter elle prend le sentier de gauche, celui qui va vers la bergerie de Bernard, l’aîné de ses cousins. C’est là qu’il garde son troupeau l’été, là qu’il fait ses fromages.

 C’est dur de marcher dans cette neige épaisse et lourde, elle enfonce à chaque pas et au bout de 500 m se sent épuisée. Mais sa rage la soutient, lui donne la force de continuer. D’ailleurs la bergerie isolée apparaît bientôt, à quelques centaines de mètres. La voilà à présent devant la vieille fermette à moitié ensevelie sous la neige, en train de creuser avec ses pieds, ses mains un étroit couloir jusqu’à la porte. Elle sait où est la clef, cachée sous le toit, dans un petit trou.

Une fois la neige dégagée, la porte s’ouvre en grinçant sur l’unique pièce à vivre de la maison, avec son dallage de pierre, son vieux poêle à bois, ses meubles rustiques. Dans un coin un lit étroit et son édredon de plumes. Comment Bernard peut-il bien vivre tout seul plusieurs mois par an dans un endroit aussi peu confortable ? Ah celui-là, il se trouvera jamais de copine, et il a déjà 29 ans ! Bon, il donne aussi des cours de ski en saison en plus d’être dameur de pistes, et il est plutôt mignon, elle se dit qu’il trouvera peut-être un jour la perle rare, qui sait ?

Emilie hésite : va-t-elle repartir rapidement, disons dans deux heures, ou lambiner un maximum jusqu’à la fin de l’après-midi ? Le chemin, elle le connaît bien, pas de risque qu’elle se perde...Elle se demande même si elle ne va pas passer la nuit dans la bergerie, après avoir allumé le poêle. Là, ils auraient vraiment les boules ses vieux, ça la réjouit d’avance ! Quand elle racontera toute cette expédition à Carole, ça va l’estomaquer ! D’habitude c’est toujours son amie, bien plus délurée qu’elle, qui a des choses à raconter, et elle qui écoute. Là, ça va changer, ça va lui en boucher un coin !

Repartir ou rester jusqu’au lendemain ? Elle hésite encore. Pour l’instant elle a non seulement froid mais aussi le ventre creux, il faut qu’elle trouve quelque chose à se mettre sous la dent. Rien dans le buffet, pas la moindre boîte de conserve. Rien non plus dans la pièce attenante qui sert de cave et où son cousin affine ses fromages. Pas la moindre petite tomme, tout a été vidé et sans doute descendu au village.

Au plafond de la cuisine pendent des bouquets de plantes à tisane que Bernard cultive dans son jardin, et qu’il a mises à sécher. Au moins Carole peut  allumer le poêle et se faire une boisson chaude. Après, elle verra.

Il reste à trouver du fagot et des bûches. Ça doit être dans l’étable, à côté. Elle saisit une pelle à neige posée contre le buffet, et se fraye un chemin dehors, jusqu’à la grange où Bernard met ses vaches et ses chèvres pour la traite.

Ouf, ça y est, un des lourds battants de la porte est dégagé, elle pénètre dans l’étable silencieuse et sombre. Elle a conservé sa pelle à la main - on ne sait jamais, il peut y avoir là des bestioles sauvages – et avance avec précaution dans ce grand espace vide pour y chercher la réserve de bois.

Et là, dans un coin, couché sur quelques bottes de paille entassées, elle aperçoit un homme allongé dans la pénombre. Son premier réflexe est de quitter les lieux dare-dare, mais il semble dormir profondément. Peut-être s’est-il égaré et s’est-il réfugié ici à bout de forces ? Elle se contrôle, avance un peu plus sans bruit...Mon dieu ! Elle reconnait ce visage, c’est celui de Jérôme, le mari de la patronne de l’Hôtel des Neiges, celui dont ses parents disaient qu’il était parti travailler en Suisse, dans un grand hôtel. La mère d’Emilie disait que c’était une bonne chose parce que ça allait mal finir pour Sandrine, vu les violentes crises de jalousie que Jérôme lui faisait dès qu’un client semblait la trouver à son goût...

Ses yeux s’étant habitués à l’obscurité elle voit qu’il y a beaucoup de sang séché sur le crâne de Jérôme! Elle remarque aussi le teint blême malgré le hâle, les yeux fermés et les traits  rigides comme ceux de son grand-père dans son cercueil. Elle ose toucher la main, puis la joue de l’homme, elles sont glacées, quel choc !

Vite, faire demi-tour, redescendre en courant dans la vallée, vers ses parents, et tout leur dire. Comme sa querelle avec eux lui semble soudain dérisoire et sa colère ridicule !

La ferme familiale est là, rassurante. Transie, essoufflée, elle pousse la porte de la cuisine. Sa mère, qui est en train de faire la vaisselle, la regarde, les yeux rouges. L’horloge indique qu’il est 14 h 40.

« C’est à cette heure-là que tu rentres ? Où t’étais ? Un peu plus on appelait les gendarmes, tu te rends compte?

- De toute façon va falloir les appeler les gendarmes, et pas pour moi ! »

Et elle déballe tout, dit qu’il est sûrement mort le mari de Sandrine, que c’est tout là-haut, dans la bergerie de Bernard, qu’elle a fait cette découverte. Ses parents la fixent, incrédules, lui font répéter son histoire, et finissent par se rendre à l’évidence en la voyant si désemparée, si affolée.

« Pas question d’appeler les gendarmes, lance le père. Vous dites rien à personne, moi je fais un tour chez Georges! »

Son père est parti longtemps, plusieurs heures. Elle serait bien allée chez Carole, mais n’en avait plus trop envie vu que qu’il lui était interdit de parler de sa trouvaille du jour, et que c’était tout ce qui l’intéressait pour le moment. Alors elle a joué avec son petit frère Gabriel, comme d’habitude, même s’il lui était bien difficile de se concentrer sur le jeu de l’oie ou celui des petits chevaux. La mère, elle, est restée contre la fenêtre, à tricoter sans dire un mot, la mine sombre. A un moment Gabriel est parti faire du vélo dans la cour, alors Emilie a posé la question qui lui brûle les lèvres depuis qu’elle est rentrée:

«  Maman, qu’est-ce qui a bien pu se passer avec le mari de Sandrine ?

- T’occupe pas de ça, d’ailleurs je me demande bien ce qui t’a pris d’aller fourrer ton nez là-bas. Essaye de plus y penser, ça te regarde pas, c’est des histoires d’adultes. »

 

Et puis le soir arrive, on mange la soupe en silence devant les infos de la télé, après la traite et le pansage des bêtes. Gabriel babille, mais personne ne l’écoute.

Il est 21 h, Emilie et son petit frère, qui partagent la même chambre à l’étage, sont envoyés au lit. Gabriel s’est endormi quasi instantanément mais Emilie, elle, est trop angoissée et trop curieuse pour trouver le sommeil. Elle ouvre doucement la porte, sort en chemise de nuit dans le couloir, s’approche de l’escalier et tend l’oreille :

« Je dois retourner chez Georges dans 2 heures pour les aider à transporter le corps, on peut pas le laisser là-bas. Bernard et Georges l’y avaient mis la nuit dernière, dans l’urgence, en attendant mieux, mais faut le bouger, et vite ! On va monter sur le plateau avec le 4x4, Bernard va sortir la dameuse du local, et on va aller avec à la bergerie. Je veux pas te donner tous les détails mais le Jérôme, là où on va le balancer, même après la fonte des neiges on le retrouvera pas de sitôt. Et imaginons qu’on le retrouve, vu qu’on va lui mettre des skis de randonnée aux pieds et une tenue de ski sur le dos, on croira à un accident. Faut juste qu’Emilie tienne sa langue, on lui fera la leçon. Elle va tout de même pas envoyer son père son oncle et son cousin en tôle !

- Mais qu’est-ce qui s’est passé exactement ? Ton frère t’a expliqué ?

- C’est une histoire de gros sous. Tu sais que Georges s’est mis dans la tête d’éplucher le permis de construire des Suisses qui construisent l’hôtel-restaurant là-haut. Il a trouvé des failles, alors il a déposé un recours, qui a pas encore été examiné. La mairie lui a dit que les travaux allaient être suspendus, c’est une première victoire ! C’était une belle saloperie, ce Jérôme, personne va le regretter. L’hôtel de luxe, on le savait pas mais mon frère m’a dit que c’est lui qui a mis les Suisses sur le coup, en échange d’une grosse commission. Et c’est lui qui a négocié l’achat du terrain. Ah, il a su y faire avec le vieux Marcel pour qu’il accepte de vendre, et à bas prix vu ce que coûte maintenant le m2 ici ! Le Jérôme a investi toutes ses économies dans l’affaire, il avait des parts dans le projet.

- Mais ça va couler l’Hôtel-restaurant de sa femme, c’est le sien aussi, ils sont pas divorcés !

- Apparemment la procédure de divorce était déjà lancée. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre de couler la baraque! Quand la Sandrine mettra la clef sous la porte et qu’avec sa mère elles devront aller chercher du travail dans la vallée, les Suisses vont racheter à bas prix le bâtiment, le transformer en restaurant de luxe, et il aurait sûrement eu là aussi des parts dans l’affaire...Bref quand Jérôme a su que Georges cherchait à leur mettre des bâtons dans les roues et que les travaux allaient être arrêtés pour réexamen du dossier, il a débarqué très remonté chez mon frère. Ça a dégénéré, ils se sont battus comme des sauvages... Tu sais que Georges est encore costaud et sportif : à un moment il a eu le dessus et a projeté l’autre contre le coin de l’évier. Ça pardonne pas, un choc pareil sur la tempe !  Franchement c’est pas de chance, c’est une mort accidentelle, Georges mérite pas la prison pour ça. C’est mon frère, normal que je l’aide. Allez, m’attends pas, va te coucher, ça va bien se passer.»

Et il sort, chaudement habillé, laissant sa femme dans le doute et l’angoisse. Emilie a tout entendu, pas vraiment tout compris, sinon qu’il fallait qu’elle tienne sa langue. Rapidement, en essayant de ne pas faire craquer le parquet, elle retourne se coucher, encore plus tourmentée qu’avant. Elle sait que dès le mois de Juin elle va redouter la fonte des neiges. Elle observera alors les pentes du Mont Joly avec les jumelles de son père, mais cette année ce ne sera pas pour voir jouer les marmottes ou paître les bouquetins.

 

                                                                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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