Verres de cristal

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Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire au lieu de photographier. A chacun sa passion. Ecrire pour se souveni  [+]

En amour je dois avoir les mains libres. L'amour attache-moi, ce n'est pas pour moi. Il me faut sa peau sous la main, sa texture, son grain, sa chaleur et le fluide qui circule entre nos deux épidermes. Adolescente, je croyais en la vertu des regards, leur éloquence crue. Mais j'ai su que ce n'était qu'amuse-gueule le jour où le garçon que je convoitais a effleuré mes cheveux. Un éclair m'a traversé le corps de haut en bas pour remonter jusqu'à mon ventre. Mise à nue comme l'arbre frappé par la foudre, j'étais à sa merci. Après ce choc dont la violence m'effraya - comment une main effleurant mes cheveux, une simple main pouvait elle provoquer un tel cataclysme ? - je le suppliai tout bas de faire de moi ce qu'il voulait. Le malheur ou la chance fit qu'il ne voulût rien. Une simple caresse pour dire qu'il m'aimait bien, qu'il savait qu'il me plaisait, mais que. Que j'étais trop jeune, ou trop fragile, ou trop forte pour lui. Tous les prétextes sont bons à qui n’aime pas. Il ne s'est jamais douté de ce que son geste anodin avait soulevé en moi. Ou peut-être, touché par l'onde de choc, choisit-il de l'ignorer.
Le besoin de toucher à mon tour s'est vite imposé. Toucher pour foudroyer aussi, rendre l’être aimé dépendant de moi autant que je l’étais de lui, aussi accro qu'on peut l'être à l'héroïne ou à l'alcool. A ceci près que le sevrage, terrible, vous fait des trous dans l'âme. Lésions irréversibles. Un de perdu, dix de retrouvés, dit-on. Mais que valent dix mains inertes contre la main de Zeus qui tient la foudre ? Le plaisir éprouvé, s'il porte le même nom, n'a rien à voir avec l'orage dévastateur qui vous transperce la chair jusqu'au squelette. Telle Judi Foster chassant les ouragans pour rafistoler son enfance brisée, je chassais les orages pour retrouver le premier amour, le seul qui vaille la peine d'être vécu. Plusieurs fois j'ai cru toucher au but. Le contact d'une main dans la pénombre, la douceur d'un baiser, la précision d'une caresse imprévue, le sexe enfin, malgré la morne répétition, m'ont procuré des sensations approchantes. Mais jamais aussi claires, jamais aussi vastes. Ça partait brutalement du ventre et ça s'arrêtait aux genoux, ou au contraire, ça se diffusait de manière confuse, sans atteindre l'acuité recherchée.

Jusqu'au jour où j'ai rencontré Julien, le type qui devait me remplacer pendant mon congé de maternité. On passait les fichiers en revue, assis côte à côte devant l'écran, quand j'ai senti comme un bourdonnement d'abeilles, l'air chargé d'électricité entre nos deux peaux. Surtout ne pas bouger, surtout ne pas bouger, me répétais-je, ne pas poser ma main sur la sienne pour l’aider à cliquer sur le lien camouflé dans un coin de l’écran. C'eût été, je le savais, déclencher la foudre. Je n'étais pas libre, j'attendais un enfant de Xavier. Alerte ! Aux abris ! criait mon corps paralysé de frousse, et le bébé m'envoyait des coups furieux dans les flancs. Lui, gêné, plantant ses yeux dans les miens, des yeux très bleus dans lesquels je coulai à pic :
- Si vous ne vous sentez pas bien, je peux revenir à un autre moment.
Mon pauvre ami, à un autre moment, ce sera la même chose.

Quand je suis revenue au travail, trois mois et demie plus tard, les mamelles encore gonflées de lait, il était embauché au service des archives. Son savoir-faire, son humeur égale et son statut de jeune chômeur pris en charge par l'Etat avaient convaincu la Mairie de lui offrir un contrat. Il était au sous-sol, je bossais à l'accueil, on pouvait éviter de se croiser pendant des semaines. Mais j'eus besoin, à seule fin de renseigner les usagers, de consulter d'anciens dossiers, de faire monter des documents pour les photocopier, zèle d'autant plus apprécié de mes supérieurs qu'il justifiait l'existence d'un service obscur. Julien gardait ses distances, il tenait à son job, et moi, pour qu'il n'aille pas s'imaginer, je le traitais avec beaucoup de désinvolture.
- Vous avez une mine superbe ce matin.
Ou bien :
- Vous ne vous ennuyez pas trop dans ce trou à rats ?
Julien ne s'ennuyait pas. Quand il a eu fini de classer tous les dossiers, il s'est mis à lire, entre deux demandes d'en haut.
- Qu'est-ce que tu lis ?
Au fil des mois, nous étions passés au tutoiement.
- Un livre sur le pouvoir des femmes au quinzième et seizième siècle, comment les royaumes se sont faits et défaits par l'entremise des reines, comment elles mènent les hommes par le bout du nez, comment elles se déchirent entre elles. Et le style est magnifique, dit-il en levant sur moi ses yeux clairs.
A partir de ce jour, j'ai eu de plus en plus besoin de rechercher des informations dans les vieux dossiers. Difficiles à trouver parfois, cela prenait du temps. On parlait de nos lectures, c'est plus facile de raconter des histoires qui ne sont pas les nôtres.

Un jour, il m'a montré les plans de la petite maison qu'il retapait dans le vieux quartier. Un héritage de son grand-père, une ruine qui valait moins cher que le terrain qui la supportait. Je me suis penchée sur son épaule pour regarder et j'ai fait durer le plaisir en posant des questions, sincèrement convaincue que la maçonnerie m'avait toujours passionnée. Les réponses, je ne les entendais pas, seul le son de sa voix me parvenait comme du fond de l'océan, filtrée par le nuage chargé d'électricité qui grossissait entre nos corps. Est-ce qu'il ne le sentait pas ?
- Tu passes voir si tu veux, j'y suis presque tous les soirs et le samedi.
J'avais un sacré nœud dans le ventre en me redressant. Oui, j'irais, bien sûr, ça m'intéresse vachement, fais de moi ce que tu veux, est-ce que tu as planté du gazon dans le jardin ? Comment reconnaîtrai-je la maison ? Fais de moi ce que tu veux. L'adresse ? Ah, merci. Je viendrai, non pas ce soir, un autre jour, je me sauve.
J'ai dû aller aux toilettes pour m'essuyer, les jambes flageolantes. Et le soir, fait l'amour avec tant de fureur que Xavier en était époustouflé.
Je suis allée voir la maison. Il a planté du gazon. On discutait de l'avancement des travaux. Je repartais en lambeaux. Mon corps irradié avait peine à rejoindre l'âme.
Enfin il s'est décidé, d'une façon romantique, un petit mot plié en quatre coincé sous mon essuie-glace. Une invitation à pique-niquer dans son jardin. Fais de moi ce que tu veux.
J'ai mis ma robe la plus sexy, pas trop décolletée, moulante à souhait. Pas idéale pour le travail, mais plausible pour un vendredi, à supposer que je n'aie pas le temps de rentrer chez moi avant une soirée. Au fond de mon sac, j'ai emballé une demi-bouteille de Sauternes, le petit Jésus en culotte de velours, comme disait ma grand-mère et deux verres à pied qu'elle m'avait offerts quand elle s'était mise à distribuer la vaisselle à ses petits-enfants pour pas qu’on se dispute quand elle ne serait plus là. Quatre beaux verres de cristal gravés de feuilles de lierre entrelacées. Je m'étais promis de ne les utiliser que dans les grandes occasions. C’était une grande occasion.
Passons sur les détails du pique-nique, solaire, joyeux, rapide, trop aéré. C'est au moment du départ, dans l'ombre fraîche de la porte, qu'il s'est décidé. Il a saisi mes épaules nues. Mes mains à sa poitrine ont voulu se coller. Cling ! Les deux verres se sont cognés, l’onde cristalline a résonné longtemps dans ma tête. J'avais ces fichus verres à la main, évidemment. Les déposer à terre ? Il eût fallu m'accroupir à ses pieds, l'obliger à s'écarter de moi, trop risqué, je le sentais encore hésitant. Les lâcher dans un geste théâtral, les mains tendues, et saisir Julien à bras le corps ?
"Prends-en bien soin, ce sont mes verres préférés", avait dit ma grand-mère.
Restait à me laisser embrasser les bras ballants comme une potiche à sa première boum. Ce fut complètement raté. Vous vous voyez embrasser quelqu'un en brandissant les deux pièces les plus fragiles de votre héritage ? Je me suis rétractée. Il a desserré son étreinte, surpris. J'ai bredouillé une excuse, que j'allais être en retard, je ne me souviens plus, c’est sans importance. J'ai couru vers la voiture. Trop vite. Les verres se sont brisés entre mes mains crispées.
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Mireille Bosq · il y a
Rater une possible histoire d'amour parce-que l'on a les mains liées...par les souvenirs. Dommage!