Vérité et Amour

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Jacques lorsqu'il était enfant passait ses vacances chez sa grand-tante dans le petit village du Bousquet d'Orb. Infatigable, il arpentait les chemins, ébloui par la montagne ses falaises rocheuses, ses schistes d'argent, ses terres noires, colorées par le charbon et les ruffes, ces terres rouges désertiques si étranges qu'en les parcourant on croirait fouler la planète Mars,
Il grandit, se maria, commença à travailler. Il ne songeait plus au Bousquet d'Orb, il n'y allait plus, sa tante qu'il chérissait était enterrée dans le terrain familial, sous la chapelle de pierres du pays, et des arbres poussaient librement en jungle sauvage dans le petit jardin qu'elle entretenait si bien autrefois. "tant de place consacrées aux morts, songeait-il alors, pourquoi ? Il ne voient point les fleurs qu'on leur offre, et s'ils vivent encore ils ont des spectacles plus merveilleux à contempler", et surtout l'idée que le cher disparu restait dans cet emplacement, en fait bien étroit, lui paraissait absurde.
Or son mariage s'avéra être un cuisant échec, et les deux époux décidèrent d'un commun accord de divorcer avant qu'un enfant ne compliquât l'affaire.
Jacques se trouva triste et seul, et décida d'aller se ressourcer, et réfléchir pendant les vacances dans cet endroit qu'il n'avait pas revu depuis plusieurs années et qu'il aimait tant.
Dès son arrivée, il fut émerveillé par quelques vieilles maisons, les ponts de pierres, les viaducs et les églises des village voisins, modestes, sobres, austères même, mais belles, profondes sous leurs voûtes romanes, aux clochers un peu lourds, et toujours puissants. Et d'autres vieux villages surpassaient les premiers admirés
Les maisons bâties, comme certaines églises, de larges et hautes pierres de gré rouge et de schistes d'argent : que de nuances de gris lumineux ! Les passages sous voûtes, les portes en plein cintre, les hautes fenêtres, parfois voûtées elles aussi ou jumelées, certaines même à meneaux, aux proportions harmonieuses, entourées d'un cadre de pierres de taille, et les escaliers dont chaque marche est faite d'un seul bloc de roc, le plongèrent délicieusement dans une autre époque, ou plutôt hors du temps.
Et la montagne, elle aussi présentait des charmes étranges, sauvage et rassurante, et pourtant modelée par l'homme: partout ses œuvres: des croix de pierres ou de métal, des murets, des vignes, des chemins et des sentiers dont il ignorait la destination, de petits mas, et des ruines, un peu attristantes, mais qui se fondaient dans le paysage . oui il aimait les côtes et les plateaux de cette montagne grande et colorée, ensoleillée, et pourtant souvent agréablement ombragée, le tout parfumé de mille plantes. Lui, un garçon, fit des bouquets de fleurs et de feuillages, qu'il déposait sur un muret ou au bord du chemin à la fin de chaque promenade. Il pensait : "Pourquoi ai-je envie d'assembler ainsi des plantes? Je crois que cela me permet de mieux voir la richesse de la végétation, lorsque, pour harmoniser les teintes, je choisis parmi les fleurs qui s'offrent à ma vue celle qu'il me faut et aussi je veux arracher à la nature un peu de sa beauté, et la serrer dans ma main, un bouquet est comme mon amour, merveilleux et fragile, fugace, c'est un résumé de ma vie, de mon bonheur passé "

Ses journées étaient simples : levé tôt il partait à pied, sac au dos, déjeunait sur un rocher ou une souche d'arbre dans la montagne ou sur un banc dans le parc d'un petit village, rentrait le soir dans la maison que sa tante avait laissée en indivis entre ses neveux et nièces et, après un repas consistant, écrivait des histoires ou une description soignée de sa promenade et ses émotions de la journée.

Mais la solitude se faisait ressentir, et rapidement la surprise de la découverte se faisant rare, il réalisa qu'il souffrait toujours.

« Pourquoi suis-je venu ici m'enterrer dans un pays de vieux ? Pourquoi cette fuite constante ? Je n'ai pas encore trente ans, la vie n'est pas finie, je dois me secouer, me défaire de ces regrets inutiles ! »

Malgré lui, le jour suivant, il repartait seul sur les routes.
Or un jour, il trouva au bord du chemin comme un napperon de tiges végétales. d'une facture fort originale qu'il trouva très joli. Pensant que l'auteur de cet œuvre l'avait abandonné, comme lui laissait sur son chemin, ses bouquets de fleurs, il le ramassa et l'emporta chez lui.
Le lendemain, sur une autre route, sur un plateau loin du village, il en trouva un autre, et encore une fois, l'emporta, heureux de cette découverte
Quand le troisième jour, il en découvrit une troisième
- Ces napperons, pensa-t-il, sont l'œuvre d'une jeune femme, je le sens, je les prends, je vais remplacer celui-ci par un cadeau.
Il chercha un long moment une pièce de bois sec mais solide, il trouva traînant sur le sol au pied d'un muret de pierres sèches, un morceau de branche épais et tourmenté, un cep de vigne. Et avec son bon couteau, le sculpta,, il en fit un renard au regard vif épousant en partie la forme initiale. Étonné par la qualité de son travail, il déposa son cep à la place du napperon.

Ses promenades gagnèrent un but : la recherche du napperon le distrayait de ses soucis, et donnait à ses marches un attrait nouveau. Il partait le matin le cœur battant, rentrait heureux, lorsqu'il avait pu déposer la statuette qu'il avait préparée le soir et s'emparer du travail de la jeune fille supposée "Comment es-tu sûr que l'auteur en est une jeune fille? " lui susurrait une voix ironique. Il haussait les épaules " tant de coïncidences ne peuvent être l'effet du hasard"
Quand il rentrait bredouille, il se sentait las, se couchait rapidement et rêvait de la belle inconnue.
Il offrit ainsi en échange de ces cadeaux anonymes, outre le renard, une truite, un hibou, une danseuse, une église romane, une chatte allaitant deux chatons.
Or un jour, il la rencontra, oui, elle était belle comme l'aurore, vêtue d'une robe claire qui mettrait en évidence sa peau brune, et sa chevelure noire, svelte, la taille fine, et ses appâts firent beaucoup d'effet à Jacques, "elle dépasse en tout la femme de mes rêves", vive, souple, elle semblait danser dans un rayon de soleil, qui n’éclairait qu'elle, et son sourire remuait les yeux et le cœur. Il la salua : "Mademoiselle, j'espérais vous rencontrer, enfin je vous vois ! Quel bonheur! Avez-vous trouvé mes statuettes?"
Elle le regardait, sans comprendre, interloquée.
-Pardon, je me présente, dit-il pour changer de sujet, et il parla longuement elle resta un temps immobile, en l'écoutant, puis elle expliqua qu'elle devait monter et redescendre à Boussagues, sur l'autre versant de la montagne.
-Moi je veux visiter cette ville médiévale, et il la suivait sans lui en demander l'autorisation
Elle s'appelait Laetitia
Elle le regarda. La tristesse de Jacques ayant fait place à une joie intense, son visage jeune rayonnait
"long et mince, peu athlétique, il a la légèreté d'un Fred Astaire. D'où vient-il? s'interrogea Laetitia.
Il posa des questions sur le pays, parla de sa mère et de sa tante, Puis l'interrogea sur elle même, et comme elle ne répondait que laconiquement, il raconta ses histoires. Enfin il parla de ces napperons qu'elle laissait sur le bord des routes forestières.
" Mademoiselle, j'en ai trouvé assez pour savoir que nous sommes destinés l'un à l'autre, le hasard a conduit mes pas vers vos œuvres. je suis libre tous les jours et vous accompagnerai si vous le permettez"
- Ma mère seule dépose ces dons.Voyez-vous, un jour, alors que je revenais à la maison avec nos chèvres, elle m'a dit : "ton père s'est envolé, nous sommes seules à présent, j'en suis triste, si triste que je ne sais si je survivrais, il te faudra me couvrir de tout ton amour."

Je la questionnai  : "comment ? que veux -tu dire par : "il s'est envolé"?"

-C'est surprenant, répondit-elle, mais ce matin, après avoir déjeuné plus copieusement que d’habitude il m'a dit : "viens ici, Arlette", il m'a embrassée, avec tendresse, et a poursuivi :"je m'ennuie dans notre existence, ce n'est pas ta faute, mais je m'ennuie trop, alors je pars, je vais m'envoler, je ne reviendrai plus, pardonne-moi." et il s'est élevé dans le ciel, je l'ai suivi des yeux, sans comprendre, il ne fut bientôt qu'un petit point puis je le perdis de vue. Je criai :"reviens, Charles, reviens, s'il te plaît, ne nous abandonne pas! un oiseau a gazouillé: " il ne t'entend plus" Alors, j'ai arraché le rosier rouge et j'ai pleuré.
Vous savez, ma mère a de l'imagination, je ne sais pas ce qui s'est passé, mais maintenant elle brode les genets, la lavande et toutes sortes de plantes qu'elle connaît mieux que moi, et, sans même me prévenir,elle part à pied à pas rapides pour aller les déposer en montagne et à son retour me dit: " Il connaît mes talents de brodeuse, je laisse ainsi des messages, il reviendra certainement."
-Je comprends, dit Jacques, je m'étais trompé en rêvant que vous les confectionnez pour moi, sans le savoir, mais ne me quittez pas mademoiselle, je ne vivais plus, ces napperons m'ont guéri de cette plaie d'amour insupportable, qui m'ôtait toute force, et je suis sûr que vous pouvez m'aimer. Acceptez de faire ma connaissance et de me présenter votre mère qui certes a beaucoup de talent. Montrez-vous à moi, sans masque, afin que je puisse vous aimer dans la réalité et non simplement dans mes songes. Voyez-vous, je pense que quelque destin a préparé notre rencontre, c'est un signe!
Elle le regarda, légèrement moqueuse : si vous ne parliez pas de votre peine, je rirais, vous m'amusez, mais pourquoi refuserais-je? Je ne suis pas encore fiancée, je repousse le petit Thibaut, qui me fait toujours la cour, ma mère voudrait que je l'épouse, parce qu'il est gentil, mais il est un peu sot, et trop craintif et je veux un homme très courageux, intelligent, qui sache me parler, discuter avec moi, poète et plein d'humour, musicien et instruit, constant et travailleur, gentil bien sûr , bon même, si possible, honnête, franc, paré de toutes les vertus, tendre, et beau aussi, et qui ait ce détail que je ne connais pas encore, qui force mon cœur à l'aimer, car ma mère me l'a dit, "l'amour est un mystère étrange et inexplicable et si la raison peut le modérer, elle peut difficilement le créer."

Accompagnez-moi, je vous présenterai à elle, Arlette, la brodeuse, la plus charmante qui soit . Elle sera heureuse de recevoir de la visite. Mon-père lui manque, toute distraction est bienvenue, et ainsi nous pourrons faire plus ample connaissance.
Et vous visiterez notre maison, nous l'avons restaurée, une forteresse, sur un pic rocheux, et sa bergerie. je l'appelle "l'oppidum"

Jacques fut enchanté de sa visite. L'atmosphère qui régnait à l'Oppidum le dépaysait et il ne savait la définir : mélange d’authenticité, de retour aux sources, de saut dans le passé, de chute dans un monde légendaire et irréel. La vie simple, rigoureuse, sans doute presque autonome, La mère perdue dans ses rêves qui contait toutes sortes d'histoires bizarres et incroyables; témoins de son imagination créatrice débordante, la jeune fille de ses rêves si gracieuse, au sourire si gai, mais au regard souvent si grave, si sérieux!

-Allez tous les deux chercher des genêts pour les lapins, et quelques poignées de châtaignes, s'il vous plaît, demanda Arlette.
Jacques parla de lui, pendant toute la montée

-Vous verrez, de la haut, on découvre les chaînes de montagne et la beauté bouleversante du monde. Avez-vous parfois perdu le sens de l'équilibre devant un spectacle émouvant?

-Non, mais je suis bavard, et je veux vous connaître, parlez moi de vous.

-J'ai joui d'une très grand liberté : Toute petite encore, je courais à mon gré dans la montagne, explorant l'espace, je connais chaque plante, ses feuilles, ses bourgeons, l'aspect de sa tige ou de son tronc, ses odeurs, je connais les roches, leur structure, leurs solidité, leur dureté, leur couleurs, et les terres rouges, noires, celles qui réfléchissent le ciel comme un miroir, et les côtes, les plateaux, les cols, chaque chemin, chaque sentier, et les sentes des sangliers, les terriers des lapins, les oiseaux et leurs cris, je te l'enseignerai si tu veux Puis-je te tutoyer?

-Merci, bien sûr !

Que feras-tu, Laetitia, lorsque vous auras grandi?

-Je me croyais déjà grande, Jacques, je ne sais pas encore, l'avenir le dévoilera, mais cela dépend de trop de facteurs, en particulier de mon mariage, on tient toujours compte de l'autre, de son travail de ses goûts, et je ne suis pas, je te l'ai dit, fiancée.

-Toute vie te conviendrait-elle ?

-Je ne sais pas encore assez ce que signifie "aimer" pour en décider. Ma mère dit qu'elle aurait suivi mon père au bout du monde, même en Afrique et vécu dans une hutte de sauvages, sans eau, sans électricité, pieds nus pour le suivre, tant elle l'aimait, moi , je ne peux dire, puisque je ne suis pas encore amoureuse. Puis elle ajouta: ce qui me chagrine, est qu'elle n'ait pu le suivre dans les airs

- Crois-tu à son histoire?

- Normalement non, mais mes parents m'ont toujours paru des êtres exceptionnels, comme hors de ce monde, j'ai été témoin de faits étranges, je te les conterai un jour, peut-être. Je préfère donc ne pas m'engager dans une opinion sur ce départ étonnant.
Les voir vivre m'a convaincu d'une chose incroyable : de même que le mathématicien choisit les axiomes de sa théorie, j'ai étudié un peu, de même chaque homme choisit les axiomes de sa vie, et la divinité, la nature, l'être, je ne sais qui ni comment le nommer, la force du monde ? les lui accorde. Dès lors il côtoie des gens qui n'ont pas le même contexte de vie. Certainement certains axiomes sont impossibles : nous devons manger, par exemple, mais même cela je n'en suis pas sûre.

De sorte que la vérité en soi n'existe pas, il n'existe que des vérités, suivant la vie qu'on a choisie. il y a plusieurs morales, très différentes : l'euthanasie, la liberté d’avortement volontaire, la guerre, la condamnation à mort sont sujet à débat, varient suivant le lieu et l'époque , et il y a aussi de nombreuses lumières, la vérité en est une, brillante scintillante,splendide. Le soleil, les étoiles, le feu, l'éclair, certaines roches radioactives en émettent, mais il ne faut pas oublier la lumière de la beauté qui éblouit, celle de l'amour de l'âme et du cœur qui réchauffent. Plusieurs morales, plusieurs lumières, plusieurs vérités. Je ne sais laquelle est celle de ma mère, et je m'amuse à croire, et même je crois, que dans la vie qu'elle a choisie le fait est possible. Dès lors pourquoi mentirait-elle ? Oui, mon père s'est envolé, comme un oiseau, et a disparu dans le ciel.

Jacques regardait Laetitia, à peine étonné, il oubliait sa vie propre : «  Je voudrais changer d'axiome et entrer dans la vie que tu as choisie. Crois-tu cela possible? »

Je l'ignore. malis sans doute cela dépend-il de chacun de nous.

Tu le désires, moi, je préfère n’entraîner personne dans mon monde, il est ambigu, méchant, dangereux, il serait préférable que tu le fuies. Ou alors que tu sois très, très courageux.

- Je t'aime. Je veux vivre avec toi et nos enfants, et consacrer toutes mes forces à ma famille j'ai besoin de toi. Pourquoi cet avertissement? De quoi parles-tu?

- Me croiras-tu? Il le faut. Depuis l'âge de cinq ans, je ne mens jamais, enfin presque: il m'est arrivé parfois, sur demande expresse, de mentir pas omission mais cela me mettait de mauvaise humeur. Voici l'histoire : Ma grand mère maternelle habitait un village troublé par la Boussaguasque, un monstre qui tuait tantôt un jeune garçon,, tantôt une jeune fille. Toujours de beaux enfants, intelligents, gentils que tous aimaient

Un jour, grand mère alla voir la bête, elle avait seize ans dix-sept, peut-être, et comme Sainte Marguerite, elle la soumit par sa gentillesse, son charisme, son discours et quelques caresses.

Elle mourut hélas très jeune en mettant au monde son troisième enfant
La Boussaguasque suivit à pas lents le cortège funèbre, Elle ne pleurait pas, mais marchait voûtée, et dans son regard terne s'étendaient d'immenses plaines désertes et arides de tristesse. Elle suivit les villageois jusqu'au cimetière près de la vieille église gothique en ruines, d'où le regard embrasse toute la vallée, et les chaînes de montagnes. Quand tous eurent ramassé sur le sol une poignée de terre et l'eurent jetée sur le cercueil, elle versa enfin des larmes, si abondantes, qu'elles firent glisser le tas dont le fossoyeur devait recouvrir la morte et elle resta là, immobile.

On revint vers elle, afin de la ramener, on s'était attaché à elle, et aussi on pensait à la morte, qui aimait sa Boussaguasque, mais elle refusa de bouger, et mourut quelques jours plus tard devant la tombe.

Or elle avait mis au monde un fils et celui-ci considéra ma famille comme responsable de ce décès. Ces monstres vivent des siècles et des siècles. Vieillissent-ils? Nul ne le sait. Comment ma mère résista-t-elle? Nous sommes fortes mais il me persécute et envoie contre moi tous les êtres malfaisants qu'il arrive à convaincre : fantômes, monstres, démons, si bien que je vis dans un monde méchant, effrayant même, et je me suis promis de n'y faire pénétrer personne, sauf si je rencontre un être exceptionnel, capable de braver tous les dangers par amour pour moi. C'est pourquoi je refuse le gentil Thibault. C'est pourquoi je parcours seule les bois et les aires balayées par le vent où ne poussent que quelques maigres plantes et je monte et descends les côtes, les sentiers sous les bois.et aime marcher dans les hauteurs seule.

-Tu te lasseras de la solitude.

- Je mourrai jeune, cette bête me tuera tôt ou tard.

- Soumets la, comme fit ta grand-mère.

- Je n'en ai pas la force, je n'ai pas sa puissance mystique ou du moins surnaturelle

Jacques réfléchit, et une idée le frappa:

- Ta grand-mère fut-elle bonne épouse?

- Merveilleuse, et ma mère se souvient qu'elle n'était qu'amour. Elle n'avait que cinq ans quand sa mère posa le bébé dans ses bras en disant : "ce sera ton frère et ton fils, un père ne suffit pas, il lui faut une mère , et tu me remplaceras" et puis elle parla de l'amour qui crée toute vie et selon elle toutes choses, et les détails de son discours un peu confus échappaient à ses auditeurs, mais ils le trouvèrent sublime, "elle parlait comme un prophète, disait le vieux Maurice. "Mais tu es athée, comment peux-tu parler ainsi?

-Je dis ce que j'ai ressenti,répondit Maurice, elle m'a presque converti à une foi nouvelle. C'est comme cela qu'elle a eu la Boussaguasque"

Malheureusement, personne n'a su écrire son discours, comme si c'eût été une musique qu'on comprend, qui vous transporte, mais trop complexe sur le plan harmonique : retrouver les phrases musicales est facile, retrouver la richesse symphonique, impossible, sauf pour des êtres exceptionnels.

- L'amour est donc le secret de sa force, conclut Jacques, aime -moi et tu trouveras l'énergie qui te manque et tu te débarrasseras de cette bête.

-Moi, je ne suis pas amoureuse, j'ai fermé mon cœur,. Sauf à ma mère

Mes parents se souciaient peu de moi et de ce Boussaguinou . à la mort de mon père, ma mère me découvrit. Au début je ne fus sans doute pour elle qu'un dérivatif, une distraction pour éloigner le désespoir et sa tendresse me touchait peu, et puis elle m'aima vraiment, je le vois dans son sourire, je sais le lire. Et étrangement, alors que tu ne lui ressembles pas, ton sourire émet la même lumière, sans doute celle de l'amour et ainsi lorsque tu me demandes de fonder avec toi une famille et que tu me promets un amour éternel, je te crois, et j'ai envie de pouvoir t'aimer moi aussi. Toi tu es amoureux, tu dois pouvoir réaliser le même exploit que ma grand-mère. Demain matin , nous partirons à sa recherche, à Boussagues.

Puis le regardant de ses grands yeux confiants : as-tu peur ?

- Pour l'instant, nullement.

- Et demain, trembleras-tu?

- Si ma réussite me garantit ton amour, je ne tremblerai pas.

-Tu te vantes, tu n'as jamais vu le Boussaguinou, aucun dessin n'a jamais pu laisser imaginer seulement l'horreur qu'il inspire !

- Si je sens la peur m'ébranler, je penserai à toi, et la dominerai.

Quand ils furent à Boussagues, elle l'emmena un peu plus loin vers une grotte et lui tendit une lampe de poche.
-Ah, ajouta-t-elle, en 1914 une sœur , une religieuse a prétendu voir le fantôme de Toulouse Lautrec, plusieurs fois, mais c'était le Boussaguinou il aime se métamorphoser . Seulement pour le combat, il reste terrible. N'oublie pas. Son corps est invulnérable, tu dois le convaincre, comme fit cette grand-mère que je n'ai jamais connue. Nous sommes arrivés  : il se cache au fond de cet antre.

-Embrasse-moi, demanda Jacques, un baiser me donnera l'inspiration nécessaire.

Elle se laissa faire. Alors Jacques, s'enfonça dans la grotte.

Elle attendit longtemps, souriante, confectionnant un beau bouquet de fleurs. Puis elle sortit un carnet et écrivit un poème qui s'adressait à son ancêtre.

Enfin, Jacques ressortit, poussiéreux, déçu, inquiet :

J'ai fouillé tout le sous-sol, chaque chapelle de cette église troglodyte naturelle, rien, pas de Boussaguinou, il faut chercher ailleurs.

-Oh, mon cher Jacques, comme tu es courageux ! Comme ton amour est sincère ! Pour la première et dernière fois depuis ma toute petite enfance, j'ai menti . Assurément , je veux te connaître et je t'aimerai.

La Boussaguasque n'avait pas de fils, je t'ai éprouvé, l’aventure de ma mère m'a suffi, je ne veux pas un époux qui un jour s’échappe de ma vie en s'envolant vers d'autres horizons

Ils déposèrent son bouquet et son poème sur la tombe de la grand-mère , lurent les noms et dates gravés sur le large croix de granit rose, et s’embrassèrent une deuxième fois

Ils se marièrent un an plus tard à Boussagues. Les habitants du village avaient préparé un festin dehors sur la plateau, non loin de l'église : viande de sanglier aux légumes aromatisée aux plantes sauvages des environs, olives noires et châtaignes rôties. Après la cérémonie, les mariés montèrent en riant sous la brise chaude de midi jusqu'au plateau; ils goûtèrent le festin rapidement et s'éclipsèrent rapidement.

Tu es la seule à connaître, conclut Jacques, cette histoire, ce fut longtemps un secret que nous partagions moi et ta maman, Laetitia.... mais ce jour, je te la donne, tu peux en faire ce que tu veux. Et si tu le désires, je puis te montrer que je sais voler. Alors la voix de Laetitia retentit

-Je te l'interdis. Entends-tu? Refuse, ma petite, refuse.

-Est-ce vrai? Il peut voler? j'aimerais tant le voir !

-Non, tu l'intimides, tu vis dans d'autres axiomes, il risque de s'écraser, Tu ne lui veux pas de mal ? »

La petite fille a renoncé. Elle a simplement dit : Devrais-je chercher la vérité ?
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