Verdict

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Belge, j’habite les Vosges depuis septembre 2011 où je me consacre à l’écriture, à la lecture, aux mots en général, grâce aussi à des ateliers d’écriture et des corrections  [+]

Ce soir est différent. La jeune dame en uniforme ne s’est pas contentée de déposer un plateau avec quelques éléments tenant lieu de repas. Non, ce soir, j’ai perçu le son de sa voix, une voix sans âme qui m’a fait part de l’information suivante : « Demain, 8 h 00 ». Comme je suis resté interloqué, elle a ajouté : «  8 h 00 précises ; demain ». Dans le mouvement de la porte, un souffle lugubre. A côté de l’assiette, une orange.

Je ne touche pas à ce plateau. Il ne diffère pas de ceux qui m’ont déjà été apportés. Combien ? Depuis combien de temps ? Je ne peux le dire. Peut-être aurais-je dû tenir la comptabilité du temps ; peut-être aurais-je dû écrire ou graver des croix, le prénom d’une aimée ; peut-être aurais-je dû laisser une trace sur un support quelconque, un mur ou un pied de lit. Peut-être.
Pourquoi suis-je en ce lieu ? Je ne sais pas. Un mal ? Oui, un mal. Lequel ? Je ne sais pas ; je ne sais plus. Le temps passe. Sans visites, le temps disparaît. L’air n’a plus aucun parfum ; plus aucun parfum si ce n’est celui aseptisé de l’attente ; de la peur et de l’angoisse. Je pense être arrivé ici au printemps. J’avais reçu une carte de ma nièce ; une carte avec un brin de muguet ; la dernière fois que j’avais lu le mot « Bonheur ». Mais de quelle année ? Le temps s’est échappé. De ce lieu, le temps a réussi à s’évader.
De temps à autre, j’entends quelques pas ; quelques bruits ; des voix, des mots que je ne peux déchiffrer ; le crissement d’une chaise sur un carrelage. Ici, tout est blanc ; ici, tout est terne. Je perçois l’agonie d’un sommier ; je ne suis pas seul. D’autres cellules dans le couloir ; d’autres espaces restreints ; d’autres êtres en attente auxquels on dépose un plateau trois fois par jour. Qui sont-ils ? Je ne les connais plus depuis que l’accès aux couloirs m’est interdit.
Chaque cellule comporte, je le suppose, le même équipement de base : un lit, un fauteuil, une tablette. Une fenêtre trop petite amène un rayon de soleil ou de lune ; occasionnellement. Une fenêtre, une fenêtre impossible à ouvrir. Ici, le suicide est interdit. Le repas nous est servi avec des couverts en plastique ; à la salle de bain, mon rasoir a disparu. Ici, c’est ainsi : l’attente, la souffrance, le silence. C’est ainsi : le couvent de la souffrance. La solitude serait une bonne nouvelle, mais je ne suis pas seul. Dans ce couloir, nous sommes plusieurs. Pourquoi ? Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Je ne le sais pas. « Demain : 8 h 00 ». C’est ce qu’elle a dit. Je dis « elle », car « elle », elle ressemble aux autres. Elle a les mêmes gestes que les autres sauf quand, le soir, elle accepte d’occulter la fenêtre. C’est rare, mais je peux alors dormir au-delà du lever du jour. Quel jour ? Tout est uniforme ici. Tout. Même l’attente.
Ce soir, je voudrais dormir : cela m’est impossible. Comment dormir quand c’est votre dernière nuit ? Vous pourriez vous ? Moi, je ne peux pas. Je regarde l’heure indiquée au-dessus de la porte ; suffisamment haut pour que même en me servant d’une chaise, je ne puisse atteindre l’horloge, la démonter et utiliser une de ses pièces à un quelconque dessein d’évasion. Elle affiche 0 h 53. Il est donc 0 h53 d’un jour dont je ne connais pas la place au calendrier. Il est 0 h 53, d’un jour qui s’appelle « demain ». Il me reste 7 h 07. 7 h 07 à attendre, assis sur ce lit.
On m’a rasé le crâne et on m’a mis une perfusion : un goutte-à-goutte lent et régulier. J’ai le temps de prononcer « un crocodile » entre deux billes de liquide. Des billes, des balles : deux mots, une seule lettre de différence. Des balles de liquide ou des billes d’acier ? Qu’est-ce que cela change ? Rien. Le temps qui passe est un goutte-à-goutte.
Je n’ai plus d’effets personnels. Ils m’ont tout pris, jusqu’à mon alliance. « Nous les rendrons à vos proches » ; cette phrase, je m’en souviens ; c’était il y a longtemps ; très longtemps. Mais quelle sortie ? Quand ? Comment ? Des secondes, des heures, des jours, des semaines, des mois ? J’ose espérer qu’il ne s’agit pas d’années. Un espoir.
Depuis combien de temps n’ai-je plus mes vêtements ? Un tissu bicolore me couvre le corps ; je le crois ligné. Est-ce un pyjama rayé ? Je ne sais pas. Mon lit est propre. Oui, cela, ils y veillent. Pour moi, comme pour les autres. Mais qui sont-ils ? Quand la porte s’entrouvre, je regarde furtivement le couloir. Au début ; plus maintenant. Je suis beaucoup plus faible maintenant. Je me souviens. Le couloir est fait de carrelages unis ; un ton jaune ; jaune urine.
J’entends de temps à autre une porte sortir de ses gonds ; une porte rarement ouverte qui se lamente ; un crissement qui déchire les entrailles. Ce n’est pas la porte d’une autre cellule ; c’est la porte de la chambre au fond du couloir. Depuis un moment, j’entends que l’on s’y affaire : cette fois, c’est pour moi. A 8h00, c’est la porte de ma cellule qui va s’ouvrir ; on viendra me chercher. Ma peau, ma perf. et moi, nous nous rendrons dans la chambre au fond du couloir. Mais qu’ai-je fait pour mériter cela ? Je ne m’en souviens pas.
Pourquoi en suis-je arrivé là ? Je suis innocent. N’ai-je pas droit à un avocat ? Je plaide non coupable. Je n’ai plus la force de crier ; je n’ai jamais eu la force de m’insurger ; peut-être aurais-je dû. A 8 h 00, on viendra me chercher ; à 8 h 00, j’irai dans la chambre au fond du couloir. Un homme que je ne connais pas injectera quelque chose dans ma perfusion ; quelque chose qui s’immiscera dans mes veines ; quelque chose qui traversera mon cœur. Quelque chose ; je ne sais pas quoi. Quelque chose qui tue ; c’est certain.
***
- Monsieur ! Monsieur ! Il est l’heure ! Levez-vous s’il vous plaît !
- ...
- Monsieur ! Suivez-nous !
- ...
La jeune dame qui parle porte le même uniforme que celle au plateau. Est-ce la même ? Je ne sais pas. Mes yeux sont troubles ; mes sens engourdis. J’ai dû m’endormir. La voix insiste. Son corps se rapproche du mien ; je ne sais plus ce qu’est la présence d’une femme. Prendre appui ; mettre un pied devant l’autre ; j’avais oublié. Pas de chaise roulante. Cela n’existe pas ici ? Je ne sais pas. Son bras glissé sous le mien, elle me soutient. Marcher ; je dois marcher. A dix huit mois, j’avais appris à marcher ; j’avais appréhendé le monde ; j’avais goûté la liberté. A dix huit mois, j’avais réussi...
- Monsieur, on vous attend. Il va être 8 h 00.
L’heure ; 8 h 00 ; j’avais presque oublié. Le visage de ma fille me revient en mémoire ; des traits doux ; deux tresses ; une robe et de la dentelle anglaise. Peut-être a-t-elle grandi ? Je ne sais pas ; le temps qui passe est une foutaise. Ma fille ? N’ai-je pas droit à un appel ? N’ai-je pas droit à voir son visage une dernière fois ? Ma fille, vous savez, ma fille ? On dirait qu’ils ne m’entendent pas. Les mots s’étouffent dans mon âme ; parler me devient impossible.
Au bras de cet uniforme, pas à pas, j’avance ; chaque centimètre de ce couloir me comprime la cage thoracique. Chaque porte dépassée génère en moi un haut le cœur. Combien sommes-nous ? Combien d’êtres ont déjà parcouru cette distance ? Combien y seront encore appelés ? Les alvéoles de mes poumons ne parviennent plus à se déplier ; mes vaisseaux se collabent ; mon être est au bord du collapsus.
- Allons Monsieur, nous y sommes presque. Courage.
Courage ? Courage pourquoi ? Qu’est-ce que cela change d’avoir du courage ? J’avance. Pas à pas, j’avance. Chaque pas me rapproche de l’échéance ; de cet être que je ne connais pas ; de cet homme qui, après en avoir débattu avec ses pairs, du haut de son savoir universitaire, a décidé de mon sort ; a jugé mon échéance. J’avance ; comme je l’ai toujours fait, j’avance. Cette fois cependant, mes yeux s’agrippent au sol ; ils y cherchent une main courante. J’avance. La distance qui diminue m’asphyxie ; j’avance.
La chambre au fond du couloir est finalement atteinte. Ce que je pensais être une chambre n’est pas tout-à-fait une chambre : il y a un bureau. Je perçois un homme en tablier. La tête me tourne ; l’effort m’a épuisé ; liquéfié. Une chaise ; ils m’octroient la dignité d’une vraie chaise ; je peux m’asseoir. Mon bras ; celui avec la perfusion ; des mains le saisissent ; je le tends ; j’appuie mon bras sur une table proche. L’homme le regarde. D’autres personnes sont présentes. L’heure du verdict. Des mots sont prononcés ; je ne peux les percevoir. Je reconnais juste mon nom ; je réponds « Oui ».
Un silence. Un long silence. Ma peau est moite ; mon cœur en sursis.
L’homme, l’air grave, prend alors la parole :
- Condamné
- ...
- Cancer généralisé, métastases...
Je ne comprends pas la suite.

Par ces quelques mots, en cet instant nommé « Demain, 8 h 00 », la science croit me tuer. Je vacille, mais une phrase me revient à l’esprit : « La maladie n’aime pas que l’on soit heureux ». Je les regarde. Difficilement, douloureusement ; je me lève.

Mon corps tiendra encore un peu ; j’ai toujours ma liberté de penser.
Elle, elle attendra.

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