Vercors à cri chez les Chasseurs Alpins

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Né en 1951 à Annecy, Alphonse Dumoulin épuise immédiatement ses parents en braillant jour et nuit. L'age et l'extinction de voix guettant, il se résout aujourd'hui à écrire plutôt qu'à  [+]

En février 1976, le prestigieux Sixième Bataillon de Chasseurs Alpins m'invite à le rejoindre. Pour effectuer mon service militaire. Un an, à Varces, au dessus de Grenoble. J'ai 25 ans, un appartement, une voiture et un emploi, une nana et son chien. A la fin, j'ai gardé la bagnole et retrouvé le job. Ma grand-mère jubile : elle adore les « diables bleus », elle les appelle comme ça. J'aurais plutôt dit les Stroumpfs, mais bon, c'est ma grand-mère.

D'abord, je fais mes classes : deux mois à Chambaran, un plateau du Nord Isère. Les « Terres froides » disent les autochtones. Je confirme : très froides, les terres. Nous y apprenons les rudiments de la guerre nucléaire. L'instructeur demande à un camarade de lui citer les principaux effets d'une bombe atomique. « De souffle, de chaleur, de... », il hésite. Vous aussi ? Ne vous inquiétez pas, en cas de conflit, vous n'aurez pas le temps de regretter. Finalement, à court d'idée : «... de surprise ? » Et nous d'exploser de rire. On rigole bien à l’armée. Surtout en temps de paix, je reconnais.

Par exemple, ils nous déguisent en tenue NBC (nucléaire, bactériologique, chimique), sorte de combinaison intégrale : je ressemble à un chamallow blanchâtre et manque m’étouffer. Puis nous apprenons à ramper, à plat ventre et à quatre pattes, à marcher, au pas, au trot et même au galop. On se demande à quoi nos parents ont bien pu servir. Aussi à faire un lit, à nous planquer, à fumer et à boire, pour ceux qui ne savent pas encore. Nos mères et nos compagnes n'en reviennent pas, surtout pour le lit.

En avril, nous gagnons nos quartiers : immenses, au dessus de Grenoble et au pied du Vercors. En face d'une prison, ultramoderne pour l'époque, avec gazon et barbelés. A peine débarqués, nous assistons au retour d'exercice d'une unité de combat. Torse nu, les épaules à vif par les sangles des sacs de montagne, mode steak saignant. Un doute nous saisit : était-ce bien raisonnable d’accepter l’invitation ? Pour nous changer les idées, ils nous apprennent le morse. Pas à tous, seulement quelques surdoués comme moi : je suis pianiste. Me voici donc en stage à calibrer des fréquences radio, à parler bizarre et surtout à pianoter. Debout ? Oui, ça m’arrive. Mais non, pas avec France Gall.

Dommage parce qu’avec le temps, je deviens caporal, caporal-chef et sergent. L'avantage ? Une chambre seule. Comme à l'hôtel. Version Club Med, mais gratuit. Surtout, je dépends de la Compagnie de Commandement et de Soutien, celle des planqués. Les autres, nous on dit les « bœufs », appartiennent aux Compagnies de Combat. Les « bêtes », ce sont ceux des sections d’Éclairage et d’Appui. L’élite. Tous sportifs de haut niveau. Remarque en montagne, ça vaut mieux. Ou ça tombe bien, au choix. Gentils au demeurant. Une fois, je suis sorti avec, du coté des Écrins. Au bout de trois heures, le lieutenant demande à l’un d’entre eux de me soulager de mon sac.

Ce qu’il fait. Sans même s’apercevoir que j’y reste accroché. Des bêtes, je vous dis, parfois taquines aussi. Si, si. Ce jour là, l’un de leurs objectifs est de me hisser sur une vire rocheuse puis de m’y laisser avec mon poste radio, le temps d’aller faire quelques courses au supermarché du coin. A charge pour moi de surveiller et de signaler. Quoi ? J’ai oublié. Parce que j’ai passé mon temps à ruminer ce qu’ils m’avaient dit à la pause de midi. En gros, qu’un transmetteur est « consommable » en un quart d’heure dès lors qu’il émet au beau milieu d’une falaise exposée au tir de missile du premier hélicoptère venu. Qu’au demeurant, si j’en voie un, mieux vaut que je m’abstienne de raconter ma vie au téléphone sous peine de la raccourcir brutalement. D’après eux, le missile remonte immanquablement à la source des impulsions radio. Ce qu’on appelle l’arroseur arrosé. Votre correspondant n’est plus joignable. Ils rajoutent qu’en ce qui les concerne, en tant que troupe d’élite privilégiant la rapidité et la discrétion, pas question qu’ils viennent me chercher. Ils ne l’ont pas dit ainsi mais je résume : « au mieux, on abandonne les blessés, au pire, on les achève, pas que ça à foutre ».

Mais, non ! Bien sur que je ne les ai pas cru ! Vous me prenez pour un débile ou quoi ?... Quand même... « consommable ! ». Le casse croûte de midi a eu du mal à passer. Taquins ? Flippants, oui ! Sales bêtes, va ! Finalement, je préfère quand on reste entre nous, même pour crapahuter, comme ils disent. Par exemple, en nous envoyant piéger les crêtes qui surplombent Varces. Entre planqués. Réveil surprise à trois heures du matin. Petit déjeuner express. Passage par l'armurerie. Puis direct à l'assaut des pentes du Moucherotte, 1.901 mètres qui dominent Grenoble. Selon des sources généralement bien informées, les rouges préparent une attaque éclair de la ville à partir du Vercors. Pour les arrêter, nous devons tendre un fil en travers de toutes les passes qui donnent l’accès à la vallée. Au bout de chaque ficelle, une grenade au plâtre.
Ne reste plus alors qu’à redescendre un peu plus bas et nous installer confortablement en attendant l'ennemi. Bien entendu, nous nous endormons. Jusqu'au moment où la guerre éclate : c'est jour d'ouverture et les premiers chasseurs (les civils) viennent d'atteindre la lisière du plateau. Blancs qu'ils sont les chasseurs, de plâtre et surtout de rage. Un peu vert de gris aussi, dans leurs tenues de camouflage. En aucun cas rouges, comme on nous l’avait affirmé.
Déçus, nous rentrons discrètement nous recoucher, mais à la caserne, cette fois. Le lendemain, nous apprendrons que les civils n'ont pas aimé. Et qu’ils l’ont fait savoir. Pourtant, personne ne nous a remerciés. C’est vrai, quoi, on les avait bien arrêtés, les envahisseurs : eux-mêmes l’ont suffisamment gueulé !
Une autre à ne guère apprécier nos prestations, c'est l'Armée de l'Air. Ce jour-là, nous planquons à mi-pente d'une vallée alpestre. En surveillance des rouges, positionnés un peu plus haut. Décidément increvables, ces rouges. Pourvu qu'ils n'arrivent jamais pour de bon ! Nous attendons trois Mirages, venus d'Istres, je crois, pulvériser ces fumiers.

Gaffe ! Les voici en approche furtive. Pas trop tôt : il gèle à pierre fendre et une brume neigeuse descend sournoisement les pentes. Au top radio du chef d'escadrille, nous marquons la position supposée de l'ennemi par l'envoi d'un fumigène. Je vais vous dire : il n'y a pas plus grossier qu'un chef d’escadrille. Il a même menacé de revenir nous nucléariser ! Qu'est-ce qu'on y pouvait, nous, si le fumigène était blanc ? Bon, d'accord, blanc sur blanc, ce n’est pas terrible, mais il n'avait qu'à attendre le printemps après tout, c'est vrai quoi à la fin, non mais sans blague !

Le printemps justement, c'est l'occasion de notre grand jeu. « Gentianes », qu'il s'appelle. Au pluriel, parce que tout le monde participe : les parachutistes, les légionnaires, les artilleurs, les généraux, les réservistes, même nous les appelés. Très démocratique, l'armée. Ce matin là, nous apprenons que les parachutistes et d'autres pourris vont attaquer le Plateau d'Albion, là où sont enterrés nos missiles nucléaires.

Huit heures tapantes : nous sommes tous assis avec armes et bagages dans les camions alignés sur au moins deux kilomètres le long de la caserne. Remarquez, nous sommes prévenus depuis une semaine mais, chut, faut pas le dire. Le temps passe...... Il passe même tellement qu’il est presque midi. Un léger contretemps, on peut dire ça. Il s'appelle François, le contretemps... Le voilà ! Très applaudi... La veille au soir, il est descendu à Grenoble, a levé une nana et... ne s'est pas réveillé. Il a fallu prévenir l'ennemi de patienter. Ça a agacé le commandement. Les légionnaires encore plus : notre mission était de voler à leur secours pour renforcer leur défense du Plateau. Le problème : à vingt kilomètres de la caserne, se dresse la « Rampe de Laffrey ». Pas tout à fait sept kilomètres mais 18 % de pente par endroit. On a mis l'après-midi à la franchir. A pneu pour quelques uns, à pied pour tous les autres. Lorsque j'ai demandé au capitaine si la guerre d'Albion aurait quand même lieu, j'ai failli en devenir le premier mort. Bref, arrivés tard dans la soirée, je ne sais pas ce qu'ont décidé les légionnaires et notre colonel, mais nous on est allé se coucher.

Tôt (beaucoup trop, à notre avis, mais personne n'écoute le petit personnel, à l'armée comme ailleurs) le lendemain, on a commencé le grand jeu. On aurait mieux fait de rester dormir. Parce qu'une heure plus tard, j'étais fait prisonnier. Avec mon lieutenant, un autre transmetteur et la Jeep qui nous portait. Par trois touristes en bermuda, tong et chapeau de paille. Qui nous abordent à un carrefour, nous demandent leur chemin et nous braquent dans la foulée. A la guerre, on ne sait plus à qui se fier.

A partir de là, j'ai perdu de vue ma compagnie. Miraculeusement, me demandez pas comment, le même jour, j'ai été libéré (aux copains, j'ai prétendu plus tard m'être évadé). Pour échouer dans une compagnie de combat. Celle d'un capitaine halluciné, ancien légionnaire. Nous passons la nuit suivante planqués autour d'un des silos nucléaires. Modérément concerné par la fièvre guerrière ambiante, je décide de roupiller bien à l'abri, mon matériel de transmission à portée de main. Sous une jeep. Trois heures plus tard, un fou furieux m'arrache de dessous, me jette sur le siège passager puis démarre en trombe. « Transmetteur, transmettez ! Ils nous attaquent ! ». J'ai failli le frapper. Heureusement, je n'ai pas pu, trop occupé à me cramponner. C'était le capitaine. Il a tourné comme ça et comme un fou à fond de caisse autour du silo pendant près de dix minutes, pleins phares et klaxon bloqué. J'ai attendu que ça s'arrête. Pour aller vomir. Et je n'ai prévenu personne : ma radio était restée dans mon barda. La jeep a roulé au moins trois fois dessus. J'ai piqué celle de la compagnie. Puis nous sommes partis chasser le parachutiste.

.............

POUR LIRE LA SUITE :

La version complète et illustrée de ce récit comporte une quarantaine de pages et est donc trop longue pour s'insérer intégralement ici.

Elle est disponible au format PDF (gratuite) ou en version papier (moyennant participation aux frais de port) sur simple demande.

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Joëlle Brethes · il y a
Eh bé… C'est en tout cas distrayant ! :)
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Cannelle · il y a
Après ton service tu seras un homme mon fils...
Je m'en vais de ce pas lire la suite.
Tu pourrais le rapprocher de la suite publiée aujourd'hui (on peut faire cela maintenant en jouant avec l'ascenseur à gauche sur " Profil") car c'était le petit dernier du fin fond de ta page, il y a des pressés qui abandonneront, ils ne savent pas de quoi ils se privent !!

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Alphonse Dumoulin · il y a
Merci Cannelle, je vais essayer de prendre l'ascenseur. Et laisser un message au bas de cette nouvelle.
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Guy Bellinger · il y a
Aussi irrésistible qu'Elliott Gould dans "Mash" d'Altman. Votre sens de la dérision et l'efficacité de votre humour (un rien taquin, il faut l'admettre) font merveille. Je ris à voix haute en vous lisant !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Mash ! Mad (le magazine déjanté US) ! Monty Pithon ! Je présume que nos fréquentations furent les mêmes. Alors cette filiation que vous m’attribuez si généreusement me comble. Et m'incite à publier ici et bientôt la fin de mon périple.
En attendant, votre référence à Altman m'a permis de comprendre enfin la gêne que me procurait ce récit : sans la trahir, j'y dynamite la réalité. A mon modeste niveau, bien sûr. Et je crois bien que je vais continuer.

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Guy Bellinger · il y a
Dynamiter la réalité ? Rien de plus sain ! C'est ne pas continuer qui serait une mauvaise action.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Flatté, certes. Quoiqu'en guise de dynamite, avec 45 lectures et 9 voix en 2 ans, ce soit plutôt l'image du pétard mouillé qui me vienne à l'esprit. Mais bon, restons sains. Et tâchons de savoir "Qui a tué Henri ?" : la suite
et la fin de mon épisode guerrier.

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Guy Bellinger · il y a
Pourquoi ne pas relancer vos abonnés ? Il n'est pas possible que vous n'obteniez pas de nouvelles voix ! Et puis de grands auteurs incompris, ça existe, non ?
A demain, pour savoir "Qui a tué Henri". Diablement hitchcockien comme titre !

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michel jarrié · il y a
Si le ridicule tuait, il y aurait plus de morts en temps de paix qu'en temps de guerre ! Bien d"accord avec vous. Nous et je ,sommes restés muets des décennies durant…..trop marqués.AFN 56-7-8.
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Alphonse Dumoulin · il y a
J'espère vous avoir fait au moins sourire. Mon but n'est pas de moquer l'institution militaire et je n'ai jamais regretté les 12 mois de mon service.
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michel jarrié · il y a
Mon souvenir,vous le comprendrez, est plus nuancé ,mais on avait 20 ans et une certaine insouciance.
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Elisabeth Marchand · il y a
Ah! Que voilà des jeux virils auxquels les filles n'ont pas droit!! Quoique il y a maintenant des femmes dans l'armée... L'armée forgeait le caractère et l'esprit d'équipe et - peut-être - de camaraderie... un temps révolu, je crois...
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Alphonse Dumoulin · il y a
Merci d'avoir fait l'effort (méritoire) de lire jusqu'au bout. J'espère que quelques passages t'ont diverti.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Souvenirs d'armée. Souvenirs des grandes batailles. C'est très masculin ça. Que dire de nos jeunes à qui il ne reste plus que les jeux vidéo en solo. Plus de souvenir, une partie chassant l'autre, plus de franche camaraderie qui perdure au delà des décennies....Ceci dit c'est bien écrit et ça me captive car j'ai passé mes premières années dans la région de Voiron que surplombaient le Vercors et la Grande Chartreuse.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Merci Odile. Sincèrement. Car parvenir à captiver une fille avec des histoires typiquement de mecs, voilà de quoi bomber le torse ... enfin, un peu. Le fait est qu'au départ, j'ai écrit ce texte pour mes deux garçons. Juste de quoi leur donner la nostalgie d'un monde disparu.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Short Edition vient d'édité un de mes textes. A faire lire à vos bambins aussi (quoiqu'ils aient dûs bien grandir depuis)! Si ça vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/il-etait-midi-moins-le-quart
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Alphonse Dumoulin · il y a
Odile, je viens de me rendre compte qu'outre voter et commenter ton texte, je me suis permis d'interpeller certains de tes lecteurs à propos de leurs propres commentaires sur ton oeuvre. Ce n'est pas élégant et je te demande pardon de l'avoir fait. Je ne recommencerai plus. Je précise simplement que je lis régulièrement la production de ces lecteurs et l'apprécie, de même qu'ils lisent la mienne. Encore pardon de m'être laissé emporté par un sujet qui me touche de près.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Pas de problème! Les textes ne sont-ils pas là pour ouvrir le débat. Ca me plait plutôt.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Merci Odile. me voilà rassuré.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Merci d'avoir aimé, Alphonse.
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Alphonse Dumoulin · il y a
A ton service, Alphonse
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Alphonse Dumoulin · il y a
Rien d'autre, Alphonse ?
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Alphonse Dumoulin · il y a
No comment, Alhponse
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Alphonse Dumoulin · il y a
Snif

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