Vent de panique à l'étage

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Les phobies, chacun les siennes ! Mais quand on en a beaucoup... ça se complique. Un texte bourré d'humour, servi par un personnage « un peu »

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Image de Automne 19

Aujourd’hui, j’ai tué le chat de ma voisine. Bien fait pour lui. Je ne supportais plus qu’il vienne se frotter contre mes jambes dès que je sortais de chez moi. Sans parler des fois où il se faufilait par l’entrebâillement de la porte et que je devais lui cavaler derrière dans tout l’appartement. Je n’ai jamais compris pourquoi la voisine le laissait errer dans le couloir. Quand on possède un animal, on s’en occupe, on le garde chez soi et on n’emmerde pas les autres avec.
La voisine, je ne la connais pas. Juste entrevue de dos deux ou trois fois quand elle sort ou rentre chez elle à l’autre bout du couloir. Je ne sais pas du tout quelle tête elle a. Je reconnais juste sa voix de chez moi, quand elle s’adresse aux voisins. Je crois qu’elle s’appelle Célia.
J’aurais pu lui parler de son chat, seulement voilà, je suis un sauvage. On me l’a toujours dit. Je ne supporte pas les gens, c’est comme ça. Ni les animaux. D’ailleurs, je ne me supporte pas moi-même. Quand je vois mon corps dans le miroir, je me déteste à un point tel que j’ai arrêté depuis longtemps de me raser. Du coup, je profite d’être chez le coiffeur pour me faire tailler la barbe. Et encore, une fois tous les six mois c’est déjà trop. Je fais des efforts surhumains pour supporter qu’on me tripote le crâne.
Il n’y a pas que ça. Il parait que je suis habillé comme un plouc, un clodo, un traîne-savate. C’est ce que dit ma sœur qui habite à deux rues de mon immeuble. Elle m’invite de temps en temps à bouffer chez elle. Elle s’occupe bien de moi, alors je lui dois bien ça. Parce que si je pouvais refuser ses invitations à la mords-moi-le-nœud où je dois supporter pendant tout un repas son abruti de mari et ses histoires de boulot à la con, je le ferais. Je crois que le pire ce sont ses mômes. De vrais branleurs d’adolescents bourrés d’acné qui m’appellent ironiquement tonton rien que pour me faire chier. Ils me donnent parfois des envies de meurtre. Mais Caroline est ma seule famille et je l’aime bien quand même, c’est ma grande sœur quoi !
Pour en revenir au chat, je dois avouer que j’ai un peu exagéré en le jetant par la fenêtre. On dit que ces bêtes-là savent retomber sur leurs pattes, mais du sixième étage, j’ai un doute. C’est pour ça que je pense l’avoir tué, sur un coup de colère incontrôlable comme j’en ai parfois. Du coup, j’ai des remords et je me déteste encore plus. Il y a longtemps on m’a diagnostiqué anthropophobe, agoraphobe, haptophobe et encore plein d’autres trucs en phobe que j’accumule en moi, mais il parait que je ne suis pas dangereux, juste associable. En tout cas, je suis déclaré handicapé et on me paye pour ça ou à cause de ça.
Tiens ! Un bon exemple de mon comportement de détraqué : le judas sur la porte d’entrée ne me donne qu’une vue partielle du couloir, alors pour éviter de croiser quelqu’un en sortant, j’entrouvre cette porte et je jette un coup d’œil à droite et à gauche. Si c’est désert, je me précipite vers l’ascenseur en priant pour que personne ne l’ait appelé dans les étages inférieurs. Savoir qu’il faut dire bonjour à ces gens, supporter les odeurs et la promiscuité, me donne la nausée. Parfois pour remonter, il m’arrive de prendre les escaliers si des personnes attendent l’ascenseur au rez-de-chaussée. Un exercice de plus en plus difficile, car j’ai dépassé le quintal, et monter toute cette masse…
Bref, tout ça pour dire que ma vie ne ressemble à rien, mais que je ne pourrais ni ne voudrais en changer. J’occupe l’appartement légué par mes parents, celui de mon enfance. Les meubles n’ont pas bougé, les papiers peints et les rideaux sont les mêmes. Je fais de temps à autre le ménage, en particulier avant les visites de ma sœur pour éviter qu’elle ne m’engueule. Ce jour-là, j’en profite également pour prendre une douche et mettre des vêtements propres. Je vais parfois faire des courses toujours dans la même supérette. Faut bien manger et comme ma sœur qui m’apporte souvent des plats ou des restes de ses repas de famille, vient de moins en moins souvent à cause, paraît-il, de son nouveau boulot, je me débrouille quand même pour me cuisiner des trucs simples.
Le seul objet qui n’est pas d’époque et qui trône sur la table du salon, c’est un ordinateur avec trois écrans qui sont, avec la télé, mes fenêtres sur le monde. Heureusement, car je ne me penche jamais par les fenêtres ouvertes, j’ai le vertige. Tous les matins, je joue à des jeux vidéo en ligne. L’après-midi j’écris. J’écris plein de choses qui me passent par la tête, je suis peut-être barge, mais j’ai de l’imagination, c’est ce que me dit ma sœur.
*
Ça fait des années, que dis-je, toute une vie, que rien ne change pour moi, mais aujourd’hui, après avoir jeté le chat, il m’arrive un truc dingue. Le genre de truc qui ferait sourire des individus normaux, mais pour moi, ce fut l’enfer.
De retour de la supérette, je me rends compte que j’ai paumé les clés de mon appartement. La panique totale. Je me mets à tourner en rond dans le couloir avec mon sac de courses à la main. Enfin, tourner en rond c’est une expression, parce que dans un étroit couloir de quinze mètres de long ce sont plutôt des allers-retours. Au bout de quelques minutes à ce rythme, je me dis qu’il n’y a pas à tortiller, il faut que j’appelle ma sœur, elle a un double des clés. Là, deuxième effet Kiss Kool : comme un con, j’ai laissé mon portable à l’intérieur de l’appartement. Ça ne m’arrive jamais un truc pareil. Je commence à étouffer et à trembler comme une feuille. Une sorte de miaulement continu sort de ma gorge. Je tape du plat de la main sur ma porte en secouant la poignée. Ça résonne dans tout le couloir. Quel abruti je fais ! Arrête, ça risque d’alerter les voisins ! Surtout que personne n’ouvre sa porte sinon je vais faire une crise cardiaque. Je n’ai qu’une envie, traverser la mienne et me retrouver dans mon chez moi, tranquille, à l’abri.
Tant pis, je vais chez ma sœur. Mais non, c’est impossible, elle doit travailler à cette heure. Et puis si elle est absente, je n’ai pas envie de tomber sur ses abrutis de gamins. Désorienté, je me sens de plus en plus mal, je ne sais plus quoi faire. Je commence des exercices respiratoires, ceux préconisés par le psy en cas d’angoisse.
Alors que je m’apaise, la porte au bout du couloir, celle de la voisine au chat, s’entrouvre doucement. Oh, non, pitié ! Qu’elle ne vienne pas me parler. Je me colle le dos au mur et me bouche les oreilles. Du coin de l’œil, je la vois qui passe le seuil de sa porte. J’entends sa voix étouffée :
— Monsieur, vous avez un problème ? Je peux vous aider ?
Ça y est, elle me cause. Je ne veux pas, je ne peux pas lui parler. Je m’entends pourtant lui répondre :
— Non, non, tout va bien, tout va bien.
— Ça n’a pas l’air.
Une deuxième porte à ma gauche s’ouvre sur le petit bonhomme au gros ventre avec des Charentaises aux pieds.
— Il se passe quelque chose ?
— Bonjour monsieur Grouillot, dit la voisine. Je crois bien que c’est notre voisin qui ne se sent pas bien.
— Ça ne m’étonne pas, dit-il en haussant les épaules.
Une troisième porte s’ouvre, c’est Farida avec sa petite fille, celle qui pousse des cris parfois en sortant dans le couloir. Heureusement pas aujourd’hui. Une quatrième porte s’ouvre dans la foulée. C’est madame Pujols, la vieille toquée, en robe de chambre rose et mules violettes à pompons.
Arrêtez le massacre ! Je me sens de plus en plus mal.
Le dos au mur, je me laisse glisser jusqu’au sol et j’enfonce la tête entre mes genoux que je serre très fort avec mes bras. Le miaulement dans ma gorge reprend. Je me force à ne pas entendre leurs commentaires. Je sens sur ma droite l’odeur sucrée du parfum de la voisine qui vient se pencher sur moi. Surtout qu’elle ne me touche pas, sinon je hurle.
— J’ai l’impression qu’il ne va pas bien notre voisin… Monsieur ? Monsieur, vous voulez bien nous parler ?
La porte de l’ascenseur s’ouvre. Tout le monde se tourne dans sa direction. Un homme, celui qui s’appelle Roberto, en sort. Étonné par l’attroupement, il salue tout le monde et avise Célia :
— Ah, Célia, tu tombes bien. Il parait que tu cherches ton chat depuis ce matin ? Un tigré gris et blanc si je me souviens bien ?
— Oui. J’en ai parlé au gardien…
— Ben, je crois que je n’ai pas une bonne nouvelle pour toi.
— Comment ça ?
— Heu… Comment te dire ? Il lui est arrivé quelque chose de pas très bien en bas de l’immeuble.
— En bas de l’immeuble ? Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire en bas de l’immeuble ?
— Je n’en sais rien, mais je crois bien qu’il n’est plus vivant.
Célia pousse un petit cri étouffé. J’ai l’impression qu’on vient de l’étrangler.
— Tu veux dire qu’il est mort ?
— On dirait bien que c’est ça, oui.
— Mais… mais pourquoi ? Comment ça ?
— Alors là, tu m’en demandes trop. C’est une personne du rez-de-chaussée qui l’a trouvé dehors à côté de l’escalier de l’entrée.
— C’est impossible, il n’est jamais sorti de l’immeuble.
— Peut-être qu’il a pris l’ascenseur, dit la vieille dame
— Et il aurait appuyé sur le bouton pour descendre au rez-de-chaussée ? lui répond le petit gros en Charentaise
— Ben, pourquoi pas ? Ça a son intelligence ces bêtes-là.
— Dites pas n’importe quoi, voyons.
Célia n’ose plus poser de questions. Roberto me désigne de la tête :
— Qu’est-ce qu’il a à couiner celui-là ?
— On ne sait pas trop, dit Célia, il est comme ça depuis un moment. J’ai l’impression qu’il ne peut pas rentrer chez lui.
Roberto se penche sur moi :
— Monsieur Loiseau, vous avez un souci, vous ne pouvez pas rentrer chez vous, vous n’avez pas vos clés, c’est ça ?
Comme je ne réponds pas, il pose sa main sur mon épaule. Je sursaute en poussant un cri et me remets debout les bras en avant. Tout le monde recule d’un pas.
— Je vous en prie, laissez-moi, ne me touchez pas.
Ils me regardent tous avec étonnement et méfiance. La fille de Farida s’approche de Célia :
— C’est vrai qu’il est mort le petit chat ?
— C’est bien possible, lui répond Célia. Il faut que je descende pour voir.
— Je viens avec toi, alors.
— Tu restes ici Samia, dit sa mère.
— Non, je veux savoir qui c’est qui a tué le petit chat.
— Mais on ne l’a pas tué, voyons, personne n’a dit ça.
— Ben, j’ai l’impression qui si, intervient Roberto un sourire en coin, ou alors il s’est suicidé par la fenêtre. De cette hauteur il doit avoir la tête complètement explosée…
La mère lui jette un regard noir :
— Vous n’avez pas fini de raconter des horreurs ?
Célia intervient :
— Il serait peut-être tombé d’une fenêtre ouverte alors ? Mais pas de chez moi, mon appartement donne de l’autre côté de l’immeuble.
— Dans ce cas, il faudrait qu’il soit tombé d’un appartement situé à l’aplomb de l’entrée, dit doctement le gros en pantoufles.
Et là, tout le monde se tourne vers moi encore une fois. Plus aucune surprise dans leurs regards, ils ont froncé les sourcils. Je suis collé dos au mur, plus aucun son ne sort de ma bouche ouverte. Je respire de plus en plus difficilement. La voisine s’approche de moi :
— Il me semble que votre appartement est situé juste au-dessus de l’entrée, monsieur Loiseau, non ? Mon chat ne serait pas entré chez vous ce matin ?
La petite fille saute sur place et me pointe du doigt :
— Le petit chat il est déjà rentré chez le monsieur. Je l’ai vu une fois, il l’a jeté dans le couloir. Hein, que c’est vrai maman ? Je te l’ai dit l’autre jour.
Qu’est-ce qu’elle raconte la gamine, pourquoi elle dit ça ? C’est vraiment une horreur ces mômes, et celle-là plus que les autres. Farida pousse soudain un cri strident et désigne une porte derrière le groupe :
— Regardez, ça fume là-bas !
Une fumée grisâtre s’échappe de la porte laissée entrouverte de l’appartement de Mme Pujols.
Tout le monde se retourne et pousse des exclamations à tort et à travers.
— Il y a le feu chez vous, madame Pujols, crie le gros monsieur.
— Mais pas du tout, répond la vieille dame.
— Mais vous voyez bien que si.
— Je vous assure, il n’y a jamais eu le feu chez moi. Ce sont des calomnies tout ça !
J’entends quelqu’un crier « Vite, il faut appeler les pompiers. Appelez les pompiers ! » La fumée a déjà envahi l’extrémité du couloir. Des avertisseurs de fumée se mettent en branle, amplifiant l’agitation ambiante. D’autres portes s’ouvrent, des gens circulent dans tous les sens. Plus personne ne fait attention à moi.
Roberto prend les choses en main :
— Allez téléphoner, je vais voir ce qui se passe.
Il fonce vers l’appartement, son t-shirt remonté sur le nez. Les autres s’égaillent un peu partout, Farida traîne sa fille vers l’ascenseur. Je suis désemparé, tétanisé, le dos toujours collé au mur. Je ne peux pas rentrer chez moi et les pompiers vont bientôt arriver, il y aura beaucoup de monde dans le couloir, ça va s’agiter encore plus. Je ne veux pas être sauvé avec les autres, ni que les pompiers me touchent. Comment échapper à tout ça ? À la fois au danger et aux gens. Quelle catastrophe, je vais brûler ici sans pouvoir bouger. Pas question de m’enfuir par l’ascenseur déjà squatté par cette voisine et son ignoble gamine qui crie. La fumée commence déjà à me piquer les yeux, je respire de plus en plus mal, ma main collée au visage. Aïe, aïe, aïe, je suis déjà cuit avant de voir les flammes !
Mais non, quel idiot ! Il y a la cage d’escalier juste à côté de l’ascenseur. Ma sœur, vite il faut que j’aille chez ma sœur, j’ai besoin de voir ma sœur, si je vois ma sœur tout va s’arranger. Cette pensée déverrouille ma paralysie. Mon sac, où est mon sac de courses ? Ah oui, il est là, à mes pieds. Je m’en saisis et, le regard fixé droit sur la porte d’accès à l’escalier, je traverse la moitié du couloir déjà très enfumé et me précipite pour en attraper la poignée. Je me retrouve sur le petit palier et amorce la descente. Mais dans la panique, j’ai oublié d’appuyer sur la minuterie. La porte se referme derrière moi et je me retrouve au milieu des marches dans le noir. J’ai peur du noir, je vous l’ai déjà dit ? Non ? Hé bien si, encore une phobie non déclarée. Je descends à tâtons une main sur la rampe, mon sac de courses collé sur la poitrine. Pensant être arrivé sur le palier de l’étage inférieur, je rate ce que je crois être la dernière marche, je perds l’équilibre et me retrouve à quatre pattes. J’entends le contenu de mon sac de course dégringoler les marches.
La tête me tourne, je me sens nauséeux, au bord de l’évanouissement et j’ai mal aux poignets qui ont amorti ma chute. Me voilà dans le noir à la merci de monstres qui profitent de ma situation et en veulent à ma vie. Ils m’entourent, je les sens respirer autour de moi. Avant qu’une crise de panique ne me paralyse à nouveau, je tâtonne le mur au niveau de la porte palière pour actionner le bouton de la minuterie. Sans récupérer mes victuailles éparpillées, je me lève d’un bond et je descends les étages restants en quatrième vitesse.
Je pousse la dernière porte qui débouche dans le hall d’entrée. Il y a là un couple que je ne connais pas qui se tient près des boites aux lettres. Je ne veux pas les voir, il me faut sortir, vite. Je me dirige tête baissée vers la porte d’entrée de l’immeuble. Arrivé à trois mètres celle-ci s’ouvre violemment. Un pompier harnaché de la tête aux pieds, un géant, s’engouffre dans le hall. Il stoppe net devant moi pour éviter la collision. On se retrouve nez à nez. Son odeur me saute au visage.
— Écartez-vous, monsieur, laissez-nous passer.
Les autres pompiers me contournent à droite et à gauche. L’un d’eux me saisit par le bras et me pousse fermement contre un mur en me criant dessus. Il m’a touché, quelle horreur. Je me mets encore à trembler et à haleter d’angoisse.
Les pompiers s’engagent tous dans la cage d’escalier que je viens d’emprunter. Le dernier disparu, je cherche à reprendre mon souffle. Il n’y a plus personne dans l’entrée, le couple a disparu également, sans que je le remarque. Je pousse la porte et me retrouve sur le perron. Un gros camion de pompier obstrue la rue, le gyrophare tournant. Plusieurs personnes, dont le couple, sont au bas des marches me fixant sans un mot. Je ne sais si c’est par curiosité, méfiance ou hostilité, mais leurs yeux me font peur. Parmi elles, il y a Farida et sa fille. La gamine serrée contre sa mère me jette un regard étrange. Elle me terrifie comme ces petites filles dans les films d’horreur. À côté d’elle et sa mère se tient Célia, ainsi que le gardien avec une boite à chaussure dans les mains. La petite fille me montre du doigt :
— C’est lui Maman, c’est lui qui a tué le petit chat !
Une fois de plus, je suis tétanisé, pétrifié, incapable du moindre geste. Une dame que je n’avais jamais vue me pointe aussi du doigt :
— C’est lui qui l’a jeté par la fenêtre. J’étais sur mon balcon quand j’ai vu tomber le chat. Je suis sûr que ça venait de son appartement.
Puis vient cette phrase horrible d’un homme que je ne vois pas :
— Peut-être aussi que c’est lui qui a mis le feu dans l’appartement voisin ?!
Et ça continue :
— C’est possible, il n’est pas très net, tout le monde le sait.
— La semaine dernière, il a fait peur à mon petit garçon, c’est pas un hasard.
— Complètement taré, oui. Un vrai débile.
— Ça ne m’étonne pas, il répond jamais quand on lui adresse la parole.
Certains montent plusieurs marches. Je recule d’un pas et me colle contre la baie vitrée de l’entrée. Le gardien tend vers moi sa boite à chaussures dont il soulève le couvercle. J’aperçois quelques poils :
— Vous avez vu ce que vous avez fait ? Hein ? Vous êtes malade ma parole ! Pourquoi vous avez jeté le chat par la fenêtre ?
— Et puis c’est toi qui as mis le feu chez madame Pujols ? dit une femme en jogging vert. Pourquoi tu as mis le feu ?
— Et la panne d’ascenseur la semaine dernière ?
Mon mutisme les encourage à m’encercler. La porte s’ouvre soudain. Je fais un bond de côté. Un homme qui habite mon étage balaie tout le monde du regard, son visage s’approche du mien :
— C’est vous qui avez jeté des conserves et des bouteilles dans l’escalier ? Pourquoi vous avez fait ça ?
— Quand je vous disais qu’il n’est pas net.
— On devrait l’interner, il est trop dangereux
— C’est ça, à l’asile le fou !
— Faut que les pompiers l’embarquent.
Je me laisse choir au sol, les mains sur les oreilles, les yeux fermés. C’est un cauchemar, je vais me réveiller dans mon appartement. Pour l’instant je suis dans un jeu vidéo. C’est ça ! Je dois affronter des monstres qui en veulent à ma vie, ceux-là mêmes auxquels je croyais avoir échappé dans l’escalier. C’est une mauvaise passe parce que je n’ai plus d’arme. Seule solution, je dois récupérer des points sinon je vais devoir recommencer depuis le début. Voilà ! Recommencer, je n’ai pas le choix. À moins d’avoir un joker. J’entends crier :
— Hé ! Qu’est-ce que vous faites à mon frère ?
Ma sœur ? Mais bien sûr, le joker c’est ma sœur ! C’est elle qui va me sortir de là. Je l’entends m’appeler. J’ouvre les yeux, elle monte vers moi sous les invectives de tous ces gens qui m’en veulent. Je ne me pose même pas la question de savoir ce qu’elle fait là, tellement je suis heureux de la voir.
— Lève-toi. Ne reste pas comme ça par terre.
Elle se penche sur moi, me saisit par le bras. Je me redresse le dos toujours collé à la baie vitrée. Les commentaires malveillants s’adressent maintenant à Caroline.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvre sur les pompiers. Les gens s’écartent pour les laisser descendre. Sous leurs questions, le chef, son casque sous le bras, s’arrête et annonce qu’il n’y a rien de grave, juste une casserole laissée sur le feu par la vieille dame. Que chacun peut retourner dans son appartement, qu’il n’y a plus de danger. Des exclamations de soulagement s’élèvent, certains applaudissent les pompiers qui remontent dans leur camion. Plus personne ne fait attention à ma sœur et moi. Des gens nous passent devant pour entrer dans l’immeuble. Ne reste sur les escaliers que quelques attardés, Célia, Farida et sa fille ainsi que le gardien avec sa boite à chaussure.
— Viens, me dit ma sœur, on remonte chez toi.
C’est à ce moment-là que se produit l’impensable qui me sauve d’une situation inconfortable et rappelle à tous ceux qui pensent qu’il faut toujours un coupable sinon un responsable pour tout, que parfois, un simple enchaînement de circonstances peut nous jouer un tour cruel et que personne n’y peut rien.
Le gardien pousse un cri de surprise.
— Hé ! Le chat est vivant !
Entre ses mains, on a l’impression que la boite à chaussures s’est animée toute seule. On entend gratter et couiner à l’intérieur.
— C’est un miracle, dit Célia en s’approchant du gardien.
Soudain, le couvercle valse, le petit chat s’éjecte de la boite et dès le sol touché, dévale l’escalier et s’engage dans la rue au moment précis où le camion de pompier démarre. Le petit chat est ratatiné sous la roue du camion qui s’éloigne sans que ses occupants s’aperçoivent de quoi que ce soit. Ils laissent derrière eux une bouillie sanglante qu’ils redéposent en partie à chaque tour de roue comme sur du papier dans une rotative. La petite fille pousse un cri déchirant et se retourne contre le ventre de sa mère. Dire que celle-ci reprochait à Roberto de raconter des horreurs ! Ma sœur en profite pour me pousser dans l’entrée de l’immeuble.
Quant à Célia et au gardien, ils sont tétanisés et je me dis que… pour une fois, ce n’est pas moi.

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Un petit mot pour l'auteur ? 63 commentaires

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Image de Burak Bakkar
Burak Bakkar · il y a
Très amusant ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Léonore Feignon · il y a
Très amusante cette histoire, quand j'ai vu arriver les pompiers, j'ai pensé tout de suite au petit chat qui certainement finirait sous les roues du camion ! Votre écriture est très fluide et très agréable à lire.
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lordmuslee lordmuslee · il y a
magnifique , j'ai adorais ! et n'hésitez pas a aller découvrir mes chroniques comiques sur l'inspecteur gadget https://short-edition.com/fr/auteur/lordmuslee-lordmuslee bonne continuation
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Joan · il y a
L'histoire est certes cruelle et pourtant ce monsieur Loiseau (nom bien trouvé pour cet homme prisonnier de tous ses " phobes ") est presque tordant de rire. Il m'a fait penser à Nicholson dans " Pour le pire et pour le meilleur. "
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Fred Panassac · il y a
Le petit chat est mort...
Mais l’histoire est bien vivante.
Et très cruelle, de surprise en étonnement.
Belle narration, félicitations pour votre sélection et toutes mes voix !

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Mitch31 · il y a
Heureux que cela vous ait plus. Merci
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Nelson Monge · il y a
Merci pour cet agréable moment de lecture. Mes votes !
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Mitch31 · il y a
Merci à vous
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Chateaubriante · il y a
Félicitations Mitch pour cette distinction du jury
+++++ renouvelées
Excellent
Marie Christine

«éphémère» en finale poèmes

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François B. · il y a
Très bon moment de lecture. La chute en deux temps est excellente et clôture parfaitement ce moment de vie. Mes voix
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Mitch31 · il y a
Merci d'avoir aimé et pour vos voix
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France Passy · il y a
Très bon texte : efficace. Bravo.4*
PS : je n’ai pas de texte en compétition

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Mitch31 · il y a
Mes remerciements

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