Vengeance inutile

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Je suis une enfant unique issue d'un milieu aisé. J'ai fait mes études à l'Ecole publique jusqu'en 6ème puis dans des écoles privées et j'ai terminé mon parcours scolaire avec un BTS. J'écris  [+]

Qu’est ce qui s’est passé ? Qu’est ce qui vous a poussé à cet acte odieux ? demanda le monsieur à Chloé. Elle ne répondit ni la première ni la douzième fois.

Moi, je connais son parcours. En prison, j’ai su gagner sa confiance et Chloé m’a parlé. Elle a laissé beaucoup de zones d’ombre dans son parcours de vie, mais elle m’en a dit suffisamment pour comprendre ce qui l’a motivée pour tuer. Je n’ai pas inventé ce qu’elle ne m’a pas dit par respect pour cette âme perdue.
En 1945, Chloé, âgée de quinze ans, vivait seule avec sa mère dans un petit village français.

Ses amies et ses professeurs appréciaient sa bonne humeur, sa gaieté, son intelligence et son courage.
Chloé était une adolescente au regard doux et aimant. Elle était toujours habillée avec soin et gardait ses cheveux sur ses épaules. Elle aimait jouer, parler toute seule avec ses poupées, que son père lui avait offert avant de disparaitre à la guerre. Jardiner constituait la chasse gardée de sa mère, travailleuse et solitaire. Elle passait des heures à cultiver ses légumes : persil, navets, poireaux, courges, potirons, salades, radis ou à choisir des fruits au marché chaque jeudi et vendredi.
Pendant les repas du matin et du soir (le reste du temps elle mangeait à la cantine), elles se parlaient beaucoup de ce qu’elles avaient fait, vu ou entendu. Sa mère lui montrait fièrement son jardin, comme ses légumes poussaient bien. La mère et la fille avaient une bonne fourchette.

Chloé ne s’étonnait pas d’avoir aucune privation contrairement à la plupart de ses copines mais elle n’en faisait jamais cas. Elle avait promis à sa mère de ne pas en parler. Celle-ci était excellente cuisinière et avait appris à sa fille unique à préparer des pommes de terre sur toutes les formes. Comme elle était très gourmande, sa mère lui faisait des tartines de confitures, de miel, de chocolat. Elle aimait bien la bonne soupe de légumes bien chaude le soir après la classe et le chocolat fumant le matin.

Ce matin là en mai 1945 à sept heures, elle finissait de s’habiller dans sa chambre et se préparait à boire ce délicieux chocolat. Sa maman coupait des tranches de pain croustillant. Chloé entendit alors la porte s’ouvrir brusquement, une voix gutturale et agressive parler durement à sa mère.
Celle-ci disait non en allemand.
Chloé se mit dans un coin pour voir ce qui se passait sans être vue.
La maison était vieille et regorgeait de coins qui servaient de cachette.
Elle entendit des vêtements se déchirer, un corps tomber.
Sa mère hurlait.
Des gens riaient.
Chloé était tétanisée par la peur. Elle ne bougeait plus.
Personne ne regardait l’étage.
Puis longtemps après, elle entendit un coup de feu.
La porte claqua.
Elle était en retard pour l’école mais peu lui importait.
C’est seulement à ce moment là qu’elle sortit de sa cachette et vit ce qu’aucun enfant ne devrait avoir à regarder : sa mère agonisante baignant dans son sang, nue et les jambes écartées.
Chloé comprit.
Une ombre malfaisante, haineuse s’engouffra dans son âme vierge, bouscula les remparts fragiles de sa conscience d’adolescente.
Cette haine prit ses aises et ses quartiers dans cet esprit en jachère.

Sa mère mourut bien vite.
Chloé devint l’ange de la mort qui allait la venger coûte que coûte.

Elle prit ses affaires et de la nourriture, but son chocolat, mangea ses tartines.
Elle laissa le corps supplicié de sa mère sur le sol froid d’une cuisine devenue glaciale et quitta le village définitivement sans se retourner.
Pour retrouver cet homme deux indices : sa voix particulière et une odeur de musc caractéristique.

Toute tendresse, toute humanité s’étaient envolées bien loin d’elle. Elle barricada son cœur d’épines et ne se voua qu’à sa seule vengeance.

La suite de son récit reprendra dix ans plus tard.

Ses beaux yeux bleus mer étale étaient devenus presque gris soir d’orage, elle portait ses cheveux en un chignon impeccable et sévère. Elle a grandi de 6 centimètres.
C’était une femme frêle mais solide, au regard d’hiver, enveloppée dans des vêtements toujours sombres et amples que nous allons retrouver.
Chloé habitait un petit studio bien tranquille, racheté pour une bouchée de pain à une personne âgée décédée depuis. Personne ne venait la voir dans cet endroit spartiate, meublé avec un lit, une commode, une table, des chaises, une penderie et un bureau. Un visiteur n’aurait trouvé ni livres, ni appareils pour écouter de la musique, simplement une tv.
Elle travaillait dans une boucherie chevaline à deux pas de chez elle, comme vendeuse à plein temps avec comme congés : son vendredi et son dimanche.
Ses moments de loisirs, elle les passait à ruminer sa vengeance qu’elle voulait totale, grandiose. Elle ne sortait que pour faire ses courses ou pour aller à la recherche de son ennemi.
Elle était radieuse car elle avait enfin retrouvé l’homme qu’elle cherchait depuis une décennie. Il avait la même odeur et la même voix. Un jour, il vint à la boucherie où travaillait Chloé faire une grosse commande. C’était comme cela qu’ils se rencontrèrent. Elle reconnut tout de suite son ennemi. Il regarda cette belle femme mais elle ne lui rappelait personne. En recevant sa commande, elle sut où il habitait.
Il vivait avec sa mère et sa sœur : Hilda, célibataire, dans une maison, proche de la banlieue chic de Paris. Grâce à son argent, il était passé, à travers les mailles du filet de la Résistance. Il a largement profité de l’argent de son père pour s’acheter une bonne conduite. C’était un ancien chef d’entreprise à la retraite de 55 ans qui coulait des jours tranquilles dans une ville qu’il admirait beaucoup.
En parlant à droite et à gauche, elle apprit que son ennemi prenait beaucoup de contrats à durée déterminée dans son personnel domestique. Elle arrangea une rencontre avec une de ces domestiques et la fit parler sur sa manière de recruter, quel était le travail et bien entendu ses habitudes, ses visites. Elle sut ainsi beaucoup de choses de personnes invisibles mais pas sourdes ni idiotes. Elle eut aussi une conversation passionnante avec des prostituées qu’il fréquentait sur ce qu’il aimait et ce qu’il n’aimait.
Ensuite, une fois ces informations analysées, elle postula à l’endroit indiqué par les domestiques pour un poste de soubrette. Elle n’était pas exigeante sur les horaires ni sur le salaire, ni sur les conditions de travail.
Elle démissionna de son poste de vendeuse en disant que sa santé ne lui permettait plus de rester debout toute la journée et, vu sa pâleur, l’employeur ne lui fit pas de difficultés. Elle attendit qu’un poste ne se libère et rentra ainsi au service de son ennemi.
Son plan était simple : le séduire, rentrer dans la famille par le mariage ou en étant sa maîtresse attitrée et tous les tuer.
Elle défit ses longs cheveux, ses yeux gris étaient restés enjôleurs et d’une certaine beauté. Sa taille était fine, elle avait de longues jambes et un joli buste. Elle avait toutes ses chances. Elle cultiva ses atouts, se fit désirable et adopta vite les goûts de son maître. Il n’avait qu’un seul plaisir à part amasser de l’argent, c’était de posséder des armes à feu.
Un jour, il la surprit en train de regarder la vitrine où étaient rangés ses fusils au lieu de faire son travail. Il allait la réprimander mais elle se retourna vers lui et, les larmes aux yeux, elle lui dit qu’elle n’avait jamais vu une belle collection. Elle aussi, elle en était passionnée, mais elle n’avait jamais eu les moyens pour en acheter. Chloé donna des détails sur le nom précis de certaines armes en s’extasiant sur leur beauté, pour étayer ses dires. Il tomba dans son piège : il la crut. C’était la seule personne à partager sa passion dans cette maison. Alors, il passa outre l’étiquette et commença une relation plus intime avec cette belle jeune fille. Ils s’apprivoisèrent, s’apprécièrent et, au bout de quelques mois, ils finirent par coucher ensemble. Son ennemi avait une petite libido, il lui demandait la plupart du temps que de la tendresse, des caresses, mais aussi des fellations. Il fallait être à sa disposition.
Sa vie sexuelle est une des nombreuses parties de son existence qu’elle a préféré taire. Elle m’a simplement dit que les hommes la dégoûtaient. Etre obligée de s’avilir pour servir celui qui avait tué sa mère ne fait qu’alimenter sa haine.
Elle s’ingéniait à lui faire plaisir dans tout ce qu’il demandait, pour qu’il soit ravi de sa présence et qu’il ne puisse plus s’en passer. Elle était à ses ordres, comme cela il restait le maître et Chloé devenait une amante captivante, précieuse et désirable.
A tel point qu’il en fit un jour sa femme, un mois de juillet.
Je n’ai rien su de ce mariage qui se fit en intimité. Sa mère et sa sœur refusèrent le mariage car elles la considéraient comme une arriviste intéressée par l’argent. Alors, il menaça de refuser l’héritage. Comme il n’était pas question que l’argent de la famille aille à un inconnu, elles acceptèrent tout en considérant toujours cette fille comme une aventurière. Elles n’osèrent pas aller plus loin car elles avaient peur de cet homme qui pouvait les déshériter.
Une fois devenue membre de la famille, elle n’eut qu’une idée en tête : comment se venger.
Elle décida de s’en prendre non seulement à son ennemi mais aussi à ses proches. Elle voulait rayer son nom de la terre.
Sa sœur, une balle suffirait. Elle n’avait qu’indifférence pour sa sœur : cette fille égoïste et maniérée. Mais sa mère, qui avait engendré ce monstre, devait souffrir.
Elle joua l’épouse affectueuse, tendre encore trois mois avant de mettre son plan en action.
Un jour d’orage où les domestiques étaient absents, elle prit une arme à feu de gros calibre, entra dans la chambre d’Hilda pendant que celle-ci écoutait sa musique à fond comme d’habitude. Sa sœur s’aperçut vite de la présence de Chloé. Celle-ci prit son temps pour la viser et lui tirer une balle dans la tête.
Cette fille ne comprit jamais pourquoi la femme de son frère lui avait tiré dessus. Elle regarda la tête de sa victime exploser comme un melon .
Elle était satisfaite. Elle laissa le corps à l’endroit où il était.
Elle partit, continuer son travail.
Ensuite, Chloé s’occupa de la mère. Elle la tortura comme la Gestapo faisait avec ses innocentes victimes. Sauf qu’elle était coupable. Elle avait tout prévu : fil électrique, baignoire, matraque. L’homme de la maintenance avait acheté des fils pour réparer certaines prises défectueuses. Elle trouva une matraque dans les affaires du chauffeur de son mari. Elle utilisa la baignoire de la salle de bain.

Elle ne m’a pas donné de détails, je vous laisse imaginer les tortures que la vieille femme a subies.
Après l’avoir fait souffrir, il fallait la tuer mais lentement. Là aussi une solution : l’immobiliser dans une cave et la faire dévorer par les rats attirés par le sang. Ils vinrent, et le sort de la génitrice de son ennemi fut réglé assez vite, mais lentement tout de même car les rats n’étaient pas nombreux, pas autant qu’elle aurait pensé.
Elle commençait à être épuisée.
Elle se dirigea vers l’endroit où se trouvait son ennemi, enfermé dans un bunker, construit spécialement pour lui, dans le parc de sa résidence. Il était en train d’essayer sa nouvelle acquisition d’arme.
Elle avait l’autorisation d’y rentrer aussi, c’est ce qu’elle fit.
Il était de forte stature et elle ne pouvait l’attaquer de front, alors, elle rusa, lui fit boire un verre d’eau, en prétextant qu’il n’avait rien bu depuis plusieurs heures et que ce n’était pas bon pour lui. Il but rapidement.
Encore une fois, il se fit piéger car c’était de l’arsenic. Elle l’avait tout simplement acheté à la pharmacie. Elle avait prétexté que son mari en avait besoin. Etant utilisateur d’armes, il se servait de ce produit comme durcisseur au plomb de cartouches de chasse pour éviter la formation d’oxyde de plomb. Elle en avait demandé une grosse quantité. Tout avait été utilisé pour empoisonner son mari.
L’arsenic n’a ni goût, ni odeur. Dès qu’il eut fini de boire, les douleurs abdominales furent insupportables. Il s’écroula et commença à vomir. Plus tard, vinrent les convulsions. Pendant qu’il se tordait par terre, elle lui rappela ce qu’il avait fait à sa mère : sa seule raison de vivre.
Au bout de quelques heures – combien, elle ne sut me le dire- il mourut. Ses appels à l’aide ne furent pas entendus car le bunker était totalement insonorisé. Lui non plus n’a jamais compris pourquoi sa si tendre épouse a voulu l’éliminer de cette manière aussi cruelle. Son regard étonné resta graver dans l’esprit de Chloé.
Elle exultait, ne tenait plus sa joie, riait toute seule.
Elle avait ce qu’elle voulait et c’était l’essentiel. Le reste, peu lui importait. Elle avait vaincu la bête, elle était épuisée mais heureuse.
Bien sûr, elle avait laissé ses empreintes partout et quand les domestiques découvrirent les corps, ils appelèrent tout de suite la police. Chloé, qui riait toute seule en dansant dans le parc, fut arrêtée pour meurtres avec préméditation.
Elle fut inculpée.
La police scientifique trouva un faisceau concordant de preuves : ses empreintes sur la bouteille d’acide, sur l’arme à feu, sur la baignoire, le sang sur elle. La police enquêta sur la famille et sur Chloé. Ce monsieur avait été un gros industriel allemand qui s’était enrichi avec la gestapo, mais qui n’avait pas participé à la guerre. Par contre, son frère avait fait la guerre et travaillait à la Gestapo, en tant qu’officier. Il fut tué par la résistance lors d’une explosion. La police ne trouva aucun point commun entre Chloé et ce Monsieur. Ils ne firent pas le rapprochement avec le viol et le meurtre de sa mère plus de dix ans auparavant. Elle avait changé de nom et s’était inventée une vie. Elle était toujours discrète, voire secrète sur son passé et personne n’avait eu la curiosité d’en savoir plus. Comme elle ne voulut jamais parler, ils ne surent jamais la vérité, ils ne surent jamais qu’elle s’était vengée sur la mauvaise personne.

Qu’est ce qui s’est passé ? Qu’est ce qui vous a poussé à faire cet acte odieux ? demanda le Monsieur à Chloé. Elle ne répondit ni la première ni la douzième fois.

Elle était morte avec sa mère. Il parlait à une ombre. Sa vengeance évacuée, elle n’avait plus de raison d’être. La haine était partie, repue, et avait laissé son âme exsangue, vide de toute énergie, de toute conscience, de tous sentiments humains. Chloé était un animal qui attendait la mort.
Une morte ne répond pas aux questions, elle ne peut pas répondre aux questions d’un être vivant, son monde est différent de lui. Elle ne peut que l’entendre.
Pour elle, c’était soit l’asile à vie sans possibilité de sortie, soit la condamnation à mort pour crime aggravé, avec préméditation.

Que se passa-t-il pour elle ?

Moi, je sais mais cela ne vous regarde plus...
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