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Vendredi, 20h05.
Vendredi, 20h05. Elle vient de partir. Elle aussi, elle m’a abandonné. Je suis seul à présent, plus seul que tout. Elle m’a abandonné.
Je me souviens, les premiers à m’avoir laissé tomber étaient Julia et David. Comment vous les décrire ? David, 32 ans, barbu, solide gaillard mais avec un raffinement moderne, celui dont se parent les hommes actuels pour peu qu’ils vivent dans une grande métropole. David sentait l’huile de coco et la menthe poivrée, et avait pour habitude de se faire épiler les sourcils par une esthéticienne « n’utilisant que des produits bios ». David était un cliché de hipster, et il avait trouvé en Julia son parfait complément : une blonde de 28 ans aux cheveux longs, à l’âme rêveuse et aux vêtements bigarrés. Julia était très engagée, « parfois trop » me disait David, qui s’inquiétait des conséquences éventuelles que pouvaient avoir les actions de sa femme. Mais elle s’en foutait, elle savait ce qu’elle faisait. Bloquer un supermarché pour manifester contre l’abattage des animaux ? Fait. Balancer des tomates sur un député corrompu ? Fait. Manifester au milieu de lycéens contre la réforme des programmes scolaires ? Elle avait tout fait. Et même si à l’approche de la trentaine elle commençait à lentement s’assagir, elle ne pouvait se sentir réellement exister qu’en hurlant au monde sa haine de l’injustice.
Je les ai rencontrés il y a deux ans, quand, après mon licenciement, j’ai croisé Julia à un meeting syndical. Elle était persuadée qu’on allait tous pouvoir retrouver nos emplois, que la compagnie allait faire marche arrière... Finalement, les longs mois de chômage qui ont suivi lui ont donné tort. C’est lors d’une soirée jeux chez eux qu’elle m’a présenté à David, puis à Carla – mais il est trop tôt pour parler de Carla – dans ce qui semblait finalement être une tentative inavouée de me caser. Je la comprends, David avait dû commencer à se préoccuper des longues discussions que je pouvais entretenir avec sa femme, et s’était peut-être dit que j’étais intéressé par elle. Et je crois même qu’au fond de lui il était assez jaloux de mon parcours de vie : lui avait tout connu dès l’enfance, des voyages en famille, des parents présents, puis de bonnes études avec un boulot intéressant et bien payé à la clé... Forcément, le cas du petit brun orphelin à 16 ans qui finit par se faire virer de sa boîte et qui a du mal à joindre les deux bouts, et bien ça intéressait plus sa rebelle de femme, voilà tout ! Malgré cela, à aucun moment il ne m’a montré un quelconque signe de ressentiment, et je pense même pouvoir dire que nous avions été amis.
Jusqu’à cette soirée de jeudi.
Une nouvelle soirée jeux de plateau, avec « un nouveau jeu trouvé lors d’un voyage en Australie » qui « allait forcément me plaire ». Comme d’habitude, Carla et moi étions invités un peu plus tôt que leurs autres amis. Julia adorait me faire goûter sa cuisine, elle disait d’ailleurs que j’étais un bien plus fin gastronome que son mari, qui, lui, « engloutissait tout sans distinction ». Et il faut avouer que la cuisine de Julia était délicieuse : ses multiples voyages lui avaient enseigné l’art de l’assaisonnement et chaque bouchée libérait des effluves venues d’Orient, d’Afrique ou d’Asie. En bref : on était assez loin des crêpes au jambon de Carla (même si celles-ci étaient assez réussies). A la fin du repas, et après quelques verres de vin, nous décidâmes d’attendre les autres invités dans le salon, autour de la table de jeu, avec un cd de musique chill-out en fond. C’est finalement à 21h30 que sont arrivés Béatrice et Frédéric, dit « Fred ». Comment décrire ce Fred... Vous voyez votre collègue de bureau insupportable, vantard et avec une haleine qui ferait mourir un troupeau de zébus ? Fred est encore pire que ça. C’était la première fois de ma vie que je voyais ce type, et il m’a fallu à peine 5 minutes pour savoir qu’il était con. Tout dans sa gestuelle, dans ses manières et son langage respirait la beauferie. Fred était un collègue de travail de David avant qu’il n’ait une promotion et soit muté dans un autre service. David n’avait jamais critiqué Fred – devant moi en tout cas – mais j’ai souvent eu l’occasion d’entendre quelques pics acerbes sortant de la bouche de Julia à l’encontre de ce dernier. Selon elle, Fred « devait encore avoir la langue bien râpeuse ». Il faut l’avouer : je partais de toute façon avec un a priori négatif, qui n’a été que confirmé ensuite.
Je ne sais pas ce que Carla pensa de Fred ce soir-là. Ma Carla. Ma magnifique et douce Carla. Jamais je ne pensais trouver un tel îlot de douceur dans ce monde qui a parfois été si dur avec moi. Carla, ma petite amie, une pétillante rousse de 27 ans, « sportive mais pas trop », intéressée par tout et toujours tentée par mes projets. Ouverte sur le monde et sur les autres, cultivée, souvent faussement ingénue... Dès le premier soir Carla m’a séduit. Ses petites bouclettes et son corps légèrement moulé dans sa robe à fleurs n’étaient rien face à l’étincelle qui brillait constamment dans ses yeux. Les deux années qu’on a passées ensemble étaient incroyables. Elle m’a fait découvrir l’opéra, les ballets, le cinéma d’auteur... Carla était ma lueur d’espoir. Avec elle je ne me sentais jamais seul. Elle s’endormait près de moi le soir, et se réveillait dans mes bras le lendemain matin. On se projetait dans notre vie ensemble : pourquoi pas un mariage, voire un enfant ? Un enfant qui aurait eu ses bouclettes et son regard plein de vie.
Mais ça n’arrivera pas.
A cause de Béa. Je ne me souvenais plus d’où je la connaissais, mais sa tête « me disait quelque chose » comme on dit parfois. En croisant son regard lors de la soirée, j’ai eu l’impression qu’elle aussi ressentait la même chose. Ça ne nous a pas empêché de rire lorsque notre trio, composé de Carla, Béa et moi, avons gagné la partie. Seb était dégoûté, il ne supportait pas la défaite, et entendre ses excuses de mauvais perdant était une consolation plus que suffisante pour Julia, qui ne cachait pas son large sourire. Après cela, il a semblé normal de prendre un dernier verre avant qu’on ne rentre tous dans nos appartements respectifs. Je n’aurais jamais dû accepter.
« Ah putain, c’était toi au collège, le gars qui a fini dans le journal ! »
J’ai craqué. Je suis désolé. Je me suis rappelé de ces années. Ces années à fuir, à démentir, à cacher. Papa frappait maman, et un jour il est allé trop loin. Maman a essayé de le défendre quand elle a vu que son cerveau commençait déjà à tâcher le sol. Mais elle n’aurait pas dû, elle était en plein syndrome de Stockholm la pauvre, elle ne se serait jamais remise de la mort de son bourreau de toute façon. Mais personne ne les a jamais retrouvés. Personne. Et l’enquête a conclu à un abandon.
Ma pauvre Carla. J’espère que tu comprendras que je ne pouvais pas te laisser voir ça et risquer ensuite que tu me dénonces. Je n’ai pas traversé tout le pays pour que mon honneur finisse par être de nouveau souillé. Les gens ne comprennent pas, la société ne me comprend pas. Alors je ne peux pas lui dire la vérité, il faut tout cacher. Sous la terre meuble de la cave de Julia et David, vous serez cachés pendant quelques temps, tous. Ensuite, il faudra que je vous transporte ailleurs.
Ferme tes beaux yeux ma Carla, pendant que l’étincelle s’éteint.
Je me souviens, les premiers à m’avoir laissé tomber étaient Julia et David. Comment vous les décrire ? David, 32 ans, barbu, solide gaillard mais avec un raffinement moderne, celui dont se parent les hommes actuels pour peu qu’ils vivent dans une grande métropole. David sentait l’huile de coco et la menthe poivrée, et avait pour habitude de se faire épiler les sourcils par une esthéticienne « n’utilisant que des produits bios ». David était un cliché de hipster, et il avait trouvé en Julia son parfait complément : une blonde de 28 ans aux cheveux longs, à l’âme rêveuse et aux vêtements bigarrés. Julia était très engagée, « parfois trop » me disait David, qui s’inquiétait des conséquences éventuelles que pouvaient avoir les actions de sa femme. Mais elle s’en foutait, elle savait ce qu’elle faisait. Bloquer un supermarché pour manifester contre l’abattage des animaux ? Fait. Balancer des tomates sur un député corrompu ? Fait. Manifester au milieu de lycéens contre la réforme des programmes scolaires ? Elle avait tout fait. Et même si à l’approche de la trentaine elle commençait à lentement s’assagir, elle ne pouvait se sentir réellement exister qu’en hurlant au monde sa haine de l’injustice.
Je les ai rencontrés il y a deux ans, quand, après mon licenciement, j’ai croisé Julia à un meeting syndical. Elle était persuadée qu’on allait tous pouvoir retrouver nos emplois, que la compagnie allait faire marche arrière... Finalement, les longs mois de chômage qui ont suivi lui ont donné tort. C’est lors d’une soirée jeux chez eux qu’elle m’a présenté à David, puis à Carla – mais il est trop tôt pour parler de Carla – dans ce qui semblait finalement être une tentative inavouée de me caser. Je la comprends, David avait dû commencer à se préoccuper des longues discussions que je pouvais entretenir avec sa femme, et s’était peut-être dit que j’étais intéressé par elle. Et je crois même qu’au fond de lui il était assez jaloux de mon parcours de vie : lui avait tout connu dès l’enfance, des voyages en famille, des parents présents, puis de bonnes études avec un boulot intéressant et bien payé à la clé... Forcément, le cas du petit brun orphelin à 16 ans qui finit par se faire virer de sa boîte et qui a du mal à joindre les deux bouts, et bien ça intéressait plus sa rebelle de femme, voilà tout ! Malgré cela, à aucun moment il ne m’a montré un quelconque signe de ressentiment, et je pense même pouvoir dire que nous avions été amis.
Jusqu’à cette soirée de jeudi.
Une nouvelle soirée jeux de plateau, avec « un nouveau jeu trouvé lors d’un voyage en Australie » qui « allait forcément me plaire ». Comme d’habitude, Carla et moi étions invités un peu plus tôt que leurs autres amis. Julia adorait me faire goûter sa cuisine, elle disait d’ailleurs que j’étais un bien plus fin gastronome que son mari, qui, lui, « engloutissait tout sans distinction ». Et il faut avouer que la cuisine de Julia était délicieuse : ses multiples voyages lui avaient enseigné l’art de l’assaisonnement et chaque bouchée libérait des effluves venues d’Orient, d’Afrique ou d’Asie. En bref : on était assez loin des crêpes au jambon de Carla (même si celles-ci étaient assez réussies). A la fin du repas, et après quelques verres de vin, nous décidâmes d’attendre les autres invités dans le salon, autour de la table de jeu, avec un cd de musique chill-out en fond. C’est finalement à 21h30 que sont arrivés Béatrice et Frédéric, dit « Fred ». Comment décrire ce Fred... Vous voyez votre collègue de bureau insupportable, vantard et avec une haleine qui ferait mourir un troupeau de zébus ? Fred est encore pire que ça. C’était la première fois de ma vie que je voyais ce type, et il m’a fallu à peine 5 minutes pour savoir qu’il était con. Tout dans sa gestuelle, dans ses manières et son langage respirait la beauferie. Fred était un collègue de travail de David avant qu’il n’ait une promotion et soit muté dans un autre service. David n’avait jamais critiqué Fred – devant moi en tout cas – mais j’ai souvent eu l’occasion d’entendre quelques pics acerbes sortant de la bouche de Julia à l’encontre de ce dernier. Selon elle, Fred « devait encore avoir la langue bien râpeuse ». Il faut l’avouer : je partais de toute façon avec un a priori négatif, qui n’a été que confirmé ensuite.
Je ne sais pas ce que Carla pensa de Fred ce soir-là. Ma Carla. Ma magnifique et douce Carla. Jamais je ne pensais trouver un tel îlot de douceur dans ce monde qui a parfois été si dur avec moi. Carla, ma petite amie, une pétillante rousse de 27 ans, « sportive mais pas trop », intéressée par tout et toujours tentée par mes projets. Ouverte sur le monde et sur les autres, cultivée, souvent faussement ingénue... Dès le premier soir Carla m’a séduit. Ses petites bouclettes et son corps légèrement moulé dans sa robe à fleurs n’étaient rien face à l’étincelle qui brillait constamment dans ses yeux. Les deux années qu’on a passées ensemble étaient incroyables. Elle m’a fait découvrir l’opéra, les ballets, le cinéma d’auteur... Carla était ma lueur d’espoir. Avec elle je ne me sentais jamais seul. Elle s’endormait près de moi le soir, et se réveillait dans mes bras le lendemain matin. On se projetait dans notre vie ensemble : pourquoi pas un mariage, voire un enfant ? Un enfant qui aurait eu ses bouclettes et son regard plein de vie.
Mais ça n’arrivera pas.
A cause de Béa. Je ne me souvenais plus d’où je la connaissais, mais sa tête « me disait quelque chose » comme on dit parfois. En croisant son regard lors de la soirée, j’ai eu l’impression qu’elle aussi ressentait la même chose. Ça ne nous a pas empêché de rire lorsque notre trio, composé de Carla, Béa et moi, avons gagné la partie. Seb était dégoûté, il ne supportait pas la défaite, et entendre ses excuses de mauvais perdant était une consolation plus que suffisante pour Julia, qui ne cachait pas son large sourire. Après cela, il a semblé normal de prendre un dernier verre avant qu’on ne rentre tous dans nos appartements respectifs. Je n’aurais jamais dû accepter.
« Ah putain, c’était toi au collège, le gars qui a fini dans le journal ! »
J’ai craqué. Je suis désolé. Je me suis rappelé de ces années. Ces années à fuir, à démentir, à cacher. Papa frappait maman, et un jour il est allé trop loin. Maman a essayé de le défendre quand elle a vu que son cerveau commençait déjà à tâcher le sol. Mais elle n’aurait pas dû, elle était en plein syndrome de Stockholm la pauvre, elle ne se serait jamais remise de la mort de son bourreau de toute façon. Mais personne ne les a jamais retrouvés. Personne. Et l’enquête a conclu à un abandon.
Ma pauvre Carla. J’espère que tu comprendras que je ne pouvais pas te laisser voir ça et risquer ensuite que tu me dénonces. Je n’ai pas traversé tout le pays pour que mon honneur finisse par être de nouveau souillé. Les gens ne comprennent pas, la société ne me comprend pas. Alors je ne peux pas lui dire la vérité, il faut tout cacher. Sous la terre meuble de la cave de Julia et David, vous serez cachés pendant quelques temps, tous. Ensuite, il faudra que je vous transporte ailleurs.
Ferme tes beaux yeux ma Carla, pendant que l’étincelle s’éteint.
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