Vendre l'appeau de l'ours

il y a
13 min
337
lectures
11
Qualifié

Bien qu’élevé au plus près des plages normandes, Antoine Lefranc est toujours demeuré piètre pêcheur. Aussi, faute de poisson, il attrape des mots dans son épuisette et les répand sur des  [+]

Le plafond d’un blanc cassé présentait une marque brune juste au-dessus de lui. Confortablement installé sur le divan, Tristan soupçonnait le psychologue d’avoir volontairement créé cette trace pour forcer ses patients à lever les yeux en l’air. C’était peut-être même un test de Rorschach déguisé. Tristan se concentra et plissa les yeux. La tâche lui évoqua une gueule d’ours grande ouverte dans laquelle on enfonçait un harpon. Cette vision le réjouit.
— Tristan, appela d’une voix douce le psychologue Philippe Dermian. Vous êtes avec moi Tristan ?
Il s’adressait à lui de la même voix que s’il grondait un petit enfant distrait. Cela irrita profondément Tristan. Il consentit à tourner la tête. Le psychologue se tenait à ses côtés, assis dans un fauteuil en osier, un stylo et un calepin à la main. Il l’observait d’un air attentif, un sourire rassurant de circonstance sur le visage.
— Que symbolise cet ours qui vous effraie tant, Tristan ? Ne pensez-vous pas qu’à travers cet ours, c’est votre père que vous craignez ? Comment était-il pour vous ? Durant votre enfance, le haïssiez-vous tout en l’admirant ?
Les vagues de questions posées assommèrent Tristan par leur stupidité. Ce charlatan essayait de lui refourguer le complexe d’Oedipe. Trop facile. Père, il n’en pensait que du bien : il lui avait appris à monter à cheval et lui avait légué un empire industriel assorti d’une colossale fortune, ainsi qu’un goût prononcé pour les blazers bleu marine.
— Professeur, rien qu’un instant, laissez tomber Freud et mettez-vous à ma place : vous avez cinq ans, vous dormez paisiblement quand, en pleine nuit, la tête d’ours empaillée située juste au-dessus de votre lit se décroche et vous tombe soudainement dessus. Vous vous réveillez en panique avec les crocs de la bête contre vos tempes. Vous essayez de vous débattre, de repousser l’attaque mais vous êtes plongé dans le noir, empêtré dans les draps et vous n’avez pas tous vos esprits en raison du choc reçu. Vous ne parvenez pas à vous débarrasser de ce foutu trophée de chasse et c’est seulement au bout de deux minutes que la gouvernante vient vous en débarrasser. Et encore, deux minutes, c’est ce qu’elle a dit à Mère pour ne pas se faire congédier, je suis sûr que elle a mis bien cinq minutes à monter dans ma chambre, cette vieille empaffée... Avouez qu’il y a de quoi être traumatisé...
Relater cet épisode avait mis Tristan en nage. Il s’y revoyait, dans cette grande chambre de l’aile ouest du manoir familial, atrocement seul et impuissant face aux assauts de la bête morte. Après cet incident, il avait obtenu de dormir dans la chambre de Mère pendant trois semaines. Père avait fait porter l’affreux trophée dans la cave, mais savoir que, quelque part, cette tête d’ours rôdait dans l’ombre lui était insupportable. A treize ans, il s’engouffra dans la cave en quête de l’horrible trophée, l’aspergea d’essence et craqua une allumette. Cela provoqua un début d’incendie, et la perte de plusieurs bouteilles Château d’Yquem.
— Soit, mais depuis, cette phobie de l’ours se poursuit, phobie qui tourne à la haine... Une question, monsieur de Beauvillard, avez-vous honte de cette phobie ? reprit paisiblement le professeur en réajustant ses lorgnons.
Le visage de Tristan de Beauvillard se contracta. Un sourire pâle et froid s’esquissa sur ses lèvres. Le psychologue avait enfin su mettre le doigt sur un point sensible.
— Honte, bien sûr que j’ai honte, souffla-t-il sur le ton de la confession. Sachez, monsieur le psychologue, que mon aïeul, le comte Horace de Beauvillard, s’égara un jour lors d’une partie de chasse à l’ours. Il avait beau appeler, plus aucun de ses valets ne répondait. Il était, racontait-on, d’un tempérament sanguin, et lorsqu’un piquier lui avait annoncé qu’on avait aperçu la bête à moins d’une lieue d’où ils se trouvaient, il s’était élancé sans prévenir, plantant là serviteurs et compagnons de chasse. Il se trouvait donc seul, le nez en l’air, tentant de reconnaître les lieux quand tout à coup, la bête jaillit d’un gros taillis et fonça sur lui. Son destrier se cabra. Il tomba à la renverse. Que croyez-vous qu’il fit alors, professeur ?
Sans laisser le temps au professeur d’émettre la moindre hypothèse, Tristan, enfiévré, poursuivit :
— Sans trembler, Horace de Beauvillard se releva, dégaina son épée longue et fit face à la bête poilue. C’était une bête comme jamais vue auparavant, de trois mètres de hauteur, avec des griffes assez conséquentes pour abattre un arbre. Cette dernière se dressa sur ses deux pattes arrière et rugit. Horace cria en retour et se porta au contact de l’ours. Il était conscient que s’il ne tuait pas la bête sur le coup, alors sa réplique lui serait fatale et on aurait peine à convaincre madame que le steak haché qu’on lui ramènerait était tout ce qui restait de son mari. Horace frappa. Le soir, on présenta à madame une peau d’ours destinée à la confection d’un manteau d’hiver. Cette histoire, nous nous la transmettons de génération en génération. Horace de Beauvillard a marqué l’histoire de ma lignée. Alors oui, j’ai honte de ne pas partager sa vaillance face aux ours.
— Impressionnant, lâcha le psychologue en griffonnant sur son carnet. Je suppose que vous considérez cet Horace comme un héros, un modèle et que vous n’avez jamais remis en doute la véracité d’un tel récit ? La bête de trois mètres, le combat en face à face... Vous savez, on aimait bien inventer des contes épiques à l’époque... ça égayait les soirées d’hiver : il n’y avait pas la télé pour se divertir, ni de caméras pour autentifier les faits. Il est bien possible que votre aïeul ait juste porté le coup de grâce à un ourson déjà bien mastiqué par ses chiens de chasse...
— Vous savez qu’à l’époque, on vous aurait fait arracher la langue pour de tels propos ? Foutu nihiliste calomniateur !
Tristan s’était levé du divan et debout, se dressait face au psychologue, les traits tordus de colère. Celui-ci le regardait d’un air circonspect. Plus de sourire malicieux sur le visage. Plus d’air supérieur. Plus de ton condescendant.
— Vous croyez que je ne vois pas votre tactique ? Vous essayez de rabaisser mon ancêtre pour que je ne sois plus pris de vertige quand je me compare à lui ! Vous, les cyniques bas du front, vous n’avez plus de modèle, vous ne respectez plus rien, et pour vous en consoler, vous appelez ça « le progrès » et vous ricanez. Vous n’êtes qu’un pleutre, cracha Tristan en enfilant son blazer bleu.
Sa fureur avait laissé l’éminent spécialiste sans réaction.

***

Comme convenu, Adèle l’attendait à la terrasse du Café des négociants. C’était leur lieu de rendez-vous habituel. La terrasse n’avait rien d’exceptionnel, contrairement au prix de l’expresso. Cela suffisait à tenir à l’écart le petit peuple. L’argent, c’était hélas le seul critère de différenciation qui restait entre la noblesse et le vulgaire. Tristan de Beauvillard prit place en face d’elle. Sa mine sombre s’effaça dès qu’il croisa son visage délicat. Adèle avait un sourire qui à lui seul écrasait la morosité ambiante. Dans sa robe rouge parfaitement taillée qui mettait ses courbes délicates en valeur, elle était un véritable antidépresseur visuel.
— Mes respects, princesse, déclara Tristan en baisant la main qu’elle lui présenta.
— Votre séance n’a visiblement pas produit des miracles, cher... répondit-elle d’un air peiné en mettant dans son intonation dix ans de galanterie française, reflet de la qualité de son éducation.
— Un malappris, ce professeur. Comme je regrette l’époque où l’on pouvait sans crainte se confier au prêtre qui, empli de respect, vous écoutait avec une sollicitude désintéressée et formulait des conseils avisés ! Ô temps, ô mœurs ! se lamenta Tristan en replaçant sa mèche.
— Vous vivez trop dans le passé, mon ami. On me l’avait pourtant recommandé, ce Philippe Dermian. C’est tout de même lui qui a guéri le bassiste Ringo Dustin de son addiction...
— Il était drogué, Ringo ? demanda Tristan en claquant des doigts pour appeler le serveur.
— Non, mais il ne pouvait s’empêcher de s’accoupler avec des arbres, souffla malicieusement Adèle en écarquillant ses yeux en forme d’amande.
Le visage de Tristan s’illumina. Qu’il était bon d’avoir à ses côtés une épouse aussi belle que vive d’esprit. Cinq ans déjà qu’ils étaient mariés, et il la contemplait toujours avec le même ravissement qu’au premier jour. Il aurait aimé lui rendre la pareille. Il avait lu tous les classiques de la littérature, faisait du polo, avait créé une fondation à son nom... mais il la réveillait régulièrement la nuit en hurlant « L’OURS, L’OURS ! ». Quant à sa manie de s’épiler intégralement pour être sûr de se différencier du mammifère tant honni, au début elle trouvait ça pittoresque, puis passablement inquiétant, surtout quand Tristan pâlissait et claquait des dents dès qu’ils croisaient un homme un peu velu... Non Tristan était déterminé à vaincre sa peur enfantine. Un jour, il fit même l’acquisition d’un conteneur rempli d’ours en peluche et y balança un cocktail Molotov que lui avait confectionné Igor, son jardinier. Voir ces sinistres peluches se consumer... il ne souvenait pas avoir connu pareille jouissance auparavant. Il avait par la suite connu des nuits paisibles, mais bien vite, l’ours plein de poils, gueule ouverte et bave aux crocs, revint le visiter dans son sommeil.
— Je dois cependant reconnaître qu’il fait le lien tenace entre ma peur de l’ours et l’exploit de mon glorieux ancêtre... ajouta Tristan, soudainement pensif. Je pense que je peux agir dessus pour vaincre. Oui c’est cela, s’écria-t-il ! en se redressant, les yeux brillant. Ma chère, je sais !
Légèrement apeurée, Adèle de Beauvillard empoigna la main de son mari et la serra fort. Elle agissait toujours ainsi quand il était en proie à ses délires nocturnes. En général, cela l’apaisait. Sinon, elle appelait le domestique pour qu’il vienne lui administrer un sédatif. Mais là, elle sentit que c’était différent. C’était un délire enthousiaste. Tristan affichait un air de dément. On aurait dit une gargouille, avec ses yeux révulsés et sa bouche figée en un affreux rictus.
— Comme Mathilde de la Molle, je vais leur prouver, à tous, que « non, le sang de mes ancêtres ne s’est point attiédi en descendant jusqu’à moi », conclut-il en écartant les bras, le visage extatique.

***

Incapable de trouver le sommeil, Tristan avait passé la nuit à contempler la belle Adèle endormie dans les draps blancs. Mais lorsque les premiers rayons du soleil envahirent la chambre sans demander la permission à quiconque, il ne ressentit aucune fatigue. Les odeurs charriées par la brise avaient des senteurs de gloire. Il avait la conviction profonde que c’était pour aujourd’hui. Il crut presque entendre des roulements de tambour dans le lointain quand il franchit le seuil de la chambre d’hôte dans laquelle il résidait depuis deux jours. A l’image des autres maisons du village d’Assouste, c’était une vieille demeure béarnaise aux murs blancs et au linteau de marbre rose. Revêtue d’une élégante robe d’été blanche qui lui descendait à mi-mollet, Adèle le rejoignit. Il la prit dans ses bras et l’embrassa avec passion. Le tourment qu’il perçut dans son joli regard le ravit : sa mie craignait pour sa vie.
— Il le faut, lui déclara-t-il de façon résolue.
Elle hocha la tête mais ne répondit rien et regarda au loin. Les petites maisons se dressaient en contrebas, disposées dans les prés autour d’un ruisseau. Un bêlement de brebis et un tintement de clochette se firent entendre. Une atmosphère paisible, un cadre enchanteur. Il allait falloir les délaisser un temps pour un univers de sang et de peur. Tristan se sentit comme Ulysse renonçant à Ithaque et partant pour Troie. Sauf que sa Pénélope l’accompagnerait.
Les vingt habitants d’Assouste étaient surnommés « Lous Oussales », ce qui en occitan signifie « montreur d’ours ». L’un d’eux se tenait adossé contre le mur. Un chapeau de paille dissimulait son visage. Il portait des bottes en cuir, un jean troué et une chemise ocre. La veille, il s’était présenté à Tristan et s’était vanté d’être le dernier homme du village à mériter le pittoresque surnom. Tristan avait prévu de le rencontrer ce matin-même. S’il estimait que fanfaron ferait l’affaire, alors ils se mettraient en route dans la foulée.
— Je m’appelle Charles, mais mes amis m’appellent T’Charles, leur dit-il en guise de salutation et en clignant de l’œil à Adèle, qui rougit devant la grossière conduite du villageois.
— Pour nous, ce sera donc Charles, répliqua froidement Tristan. Alors comme ça, vous pouvez nous... arranger une rencontre avec un ours brun ?
— Pour sûr, m’sire. Mon paternel fut le dernier chasseur d’ours de la région. Il m’a tout appris. Tendre des pièges, combattre à l’arme blanche... un véritable héros pyrénéen, que c’était. Et un héros riche, avec ça. A l’époque, abattre un ours vous octroyait l’équivalent du salaire annuel d’un instituteur... Entre la prime accordée par la préfecture et la bile revendue à prix d’or...
— La bile ?
— Oui, la bile d’ours. D’puis le moyen-âge, elle a la propriété de guérir à peu près tous les maux... les fractures, la calvitie, même l’impuissance ! s’empressa-t-il d’ajouter en éclatant d’un rire gras.
Son haleine fétide, ses manières grossières, ses regards appuyés en direction d’Adèle... tout en lui respirait la rudesse campagnarde. C’était un homme des bois, cela se voyait rien qu’aux aiguilles de pins coincées dans sa masse de cheveux cuivrés. Tristan lutta contre une irritation qui ne cessait de croître. Mais c’était un passage obligé : dans tous les récits de quête, le héros doit composer avec un autochtone dont la compagnie est aussi peu plaisante qu’indispensable à la réussite de son entreprise. Les guerriers vikings avaient leurs nains difformes, les chevaliers arthuriens leurs gueux malodorants, Tristan aurait son T’Charles.
Il entreprit de traiter avec l’homme. Le drôle poussa un sifflement admiratif après que Tristan lui eut exposé son affaire.
— Et moi qui vous prenais pour un de ces couples écolo qui cherchent à observer les ours de loin ! Mais... z’arrivez trop tard... quand bien même ces bêtes nous dépiotent une centaine de brebis chaque année, la chasse à l’ours est interdite depuis 1972. ‘Feriez mieux de faire un safari au Kenya. Ici, vous risquez très, très gros.
— Je fais confiance à la justice de mon pays pour être indulgente avec le riche homme influent que je suis, rétorqua calmement Tristan.
Très satisfait de son trait d’esprit, il se tourna vers Adèle. Elle sourit timidement à Tristan, qui rayonna tout entier sous son regard.
T’Charles les observa un temps en silence, puis tendit la main à Tristan.
— J’vous préviens : mes honoraires sont plus élevés que ceux d’un guide classique.
— Si vous me dégotez un ours, vous aurez de quoi vous acheter de leur bile pour les dix prochaines années, répliqua de Bauvillard en lui serrant énergiquement la main.

***

Ils marchaient depuis déjà deux longues heures dans la forêt de Gourzy. Le parcours emprunté par le villageois s’écartait parfois du sentier pierreux. Ils s’enfonçaient toujours plus profond. Les pins succédaient aux chênes dans un joyeux désordre naturel. Les oiseaux saluaient ces promeneurs matinaux à coups de petits cris enjoués et de temps à autre, un rayon de soleil perçait l’épais feuillage et venait leur caresser le visage. Si Tristan et Adèle n’avaient pas porté chacun un étui de taille conséquente en bandoulière, on aurait pu les prendre pour de simples touristes désireux de profiter des charmes de la nature. L’étui d’Adèle était en cuir, celui de Tristan en bois. Le poids de leurs bagages respectifs les faisaient chacun suer abondamment. T’Charles, lui, allait devant, bondissant et sifflotant. Il s’arrêtait de temps à autre, le nez figé en l’air, tel un animal sauvage, puis repartait gaiement à travers les taillis. Ce drôle était véritablement dans son élément : les branchages semblaient s’écarter de façon bienveillante devant lui, et les pierres s’arranger de façon à ce que son pied ait une assise sûre. Les époux peinaient à suivre le rythme enthousiaste de leur guide. Enfin, paraissant remarquer l’état de fatigue de ses compagnons de voyage, il consentit à faire une halte.
— Mais enfin, que portez-vous de si lourd ? Une ombrelle, comme au début du siècle ?
Pour toute réponse, Adèle déposa l’étui à ses pieds et l’ouvrit.
— Avec le temps, monsieur Charles, les femmes ont appris à s’encombrer d’accessoires plus utiles...
Elle sortit de la boîte un fusil 22 long rifle et mit en joue le guide, qui ne cilla même pas.
— Dame ! Et vous savez vous en servir ?
— Jusqu’à vingt ans, j’ai fait partie de l’équipe nationale féminine de biathlon. Cinq ans ont passé, et je sais toujours skier, déclara-t-elle non sans fierté, tout en faisant basculer la courroie de l’arme sur son épaule.
— Quant à moi, je n’ai pris que quelques cours intensifs, mais cela suffira, enfin il faudra bien, intervint Tristan.
Le jeune homme avait lui aussi posé au sol l’étui. Il en admira le contenu un long moment avant de s’en saisir. Elle était vraiment superbe. Un travail d’orfèvre. Quel dommage qu’il faille la souiller du sang d’un ours. Enfin, Tristan la prit en main et se redressa fièrement.
— Je l’ai baptisé Sär Bjorn. Cela signifie « Celle qui blesse les ours » en ancien germain.
Il éleva bien haut la flamberge, cette épée de deux mètres à la lame tranchante et ondulée. Au XVIIIème siècle, elle était l’arme de prédilection des mercenaires allemands. Le son produit par le mouvement de la lame contre le vent lorsqu’il fit un moulinet avec ravit Tristan. Il contempla le manche, sur lequel il avait fait graver une réplique du Don Juan de Molière : « Nous n’avons part à la gloire de nos ancêtres qu’autant que nous essayons de leur ressembler ». Bientôt, Horace n’aurait plus le monopole de l’exploit chez les de Beauvillard. Il y avait eu Horace. Il y aurait Tristan. Quand il serait âgé, il se reposerait dans un fauteuil en face de la cheminée, dans la grande salle du château familial. Et au-dessus de l’âtre, cette épée serait fixée. Les petits enfants lui demanderaient alors de leur conter l’histoire de cette arme. Grand-Père Tristan prétexterait qu’il leur avait déjà relaté les faits cent fois au moins, mais, magnanimement, il les prendrait dans ses bras et, le regard plongé dans les flammes et le passé, il leur narrerait comment lui, Sär Bjorn en main, avait vaincu le terrible ours des Pyrénées, celui qu’on nommait... comment le nommerait-il d’ailleurs ? Il faudrait qu’il lui trouve un nom occitan qui fasse peur, quand tout cela serait fin...
Comme un fait exprès, un grondement se fit entendre. Un grondement lointain, ténu, mais qui suffit à faire violemment tressaillir Tristan. Il interrogea monsieur Charles d’un regard apeuré. Celui-ci hocha la tête sans rien dire. Adèle aussi avait perdu de sa superbe : aussi pâle que sa robe, elle se mordait les lèvres jusqu’au sang.
— Mon ami, si vous désirez renoncer, sachez que jamais ô grand jamais je ne vous en tiendrai ri...
Mais déjà Tristan se rua vers l’endroit d’où était provenu le cri de l’animal. Charles et Adèle s’élancèrent sur ses talons.
Les ronces griffaient les mollets de Tristan, les moucherons s’invitaient dans ses yeux, mais il n’en avait cure. Il courait à présent. Il s’agissait d’être ponctuel avec la bête. Vingt-deux ans qu’elle le hantait. Il ne comptait pas être terrorisé une minute de plus. Les grognements se firent entendre vers l’ouest. En nage, Tristan bifurqua et s’élança sur un sentier. Peur, joie, excitation, impatience... tous ces sentiments se mélangeaient à présent en lui. Cela lui rappela sa première nuit passée en compagnie d’Adèle. Adèle... elle aurait fière allure avec le manteau qu’il lui ferait tailler à partir de la peau de l’ours.
Il déboucha sur une clairière. Là, en face de lui. Il paraissait effrayé par cet être si bruyant qui venait de débouler sur son territoire. C’était un ours brun de taille respectable, le poil noir, le museau blanc. A quatre pattes, il le fixait de ses gros yeux impavides et marchait autour de lui, les oreilles dressées, visiblement en proie à l’indécision. Fuir ? Rester ? Attaquer ? Tristan décida de l’aider à faire son choix. Il ramassa une pierre par terre et la balança sur l’ours. La pierre atteignit la bête au flanc, qui, au vu du cri qu’elle poussa, n’apprécia que moyennement. Celle-ci fit un pas en avant, puis un autre. A ce moment-là, T’Charles et Adèle firent irruption, juste derrière Tristan. Il leur décocha un rapide regard : Adèle cala la crosse de son fusil contre son épaule délicate et ferma un œil.
— Je vous interdis d’approcher, déclara Tristan. Adèle, ne tirez que si je suis désarmé. C’est entre lui et moi, maintenant.
Il tenait la flamberge aussi fermement que ses mains moites le lui permettaient. Etrangement, toute peur l’avait abandonnée. Le sang lui battit les tempes. Son champ de vision se rétrécit. Comme un signe des cieux, un rayon de soleil se déposa sur son épée qui scintilla. Tristan fléchit les genoux. L’ours se dressa sur ses pattes arrière. Il leva bien haut son épée. Un coup. Un seul coup. Le thorax. Il fallait viser le thorax. Et prier pour que la lame crénelée passe à travers les côtes. Percer un poumon, et c’était gagné. Pas d’oxygène, pas de réplique : il connaissait les termes de l’équation du succès. Autour, les oiseaux s’étaient brutalement tus. Il chargea en hurlant, invoquant le nom de sa tendre épouse.
— Adèèèèèèèèèèèèèèle !
Il sentit un brusque éclair aveuglant et incandescent à l’intérieur de son crâne.
Adèle de Beauvillard avait tiré sur l’ours au moment où il semblait sur le point d’abattre sa lourde patte sur Tristan. Elle avait atteint son mari à peu près cinq centimètres plus haut que la base du crâne. La balle avait achevé sa trajectoire pile dans la gueule de l’ours.
Et maintenant Tristan de Beauvillard, preux descendant du comte Horace de Beauvillard, était étendu le visage contre le sol, juste à côté de l’ours qui gisait sur le flanc.

***

— Tout de même, vous auriez pu lui laisser sa chance. Il la méritait, marmonna Charles d’un air sombre.
— Il méritait cette balle, surtout, répliqua froidement la belle Adèle fraîchement veuve. Savez-vous ce qu’il m'a confié, la nuit dernière ? Qu’il comptait faire d’importants dons au lobby des chasseurs pour qu’on obtienne à nouveau l’autorisation de chasser l’ours en France.
— Un saint homme, pour sûr.
— Au début, je l’ai encouragé dans cette battue à l’ours, pensant que cela le débarrasserait de ses démons... la voix d’Adèle s’étrangla dans sa jolie gorge. Mais je me suis vite rendue compte que jamais il ne connaîtrait la paix : il parlait d’empoisonner les ours dans les zoos, de payer des braconniers pour tous les abattre... Vous auriez dû le voir quand il me narrait ses projets de massacre : il avait les yeux injectés de sang et la bave aux lèvres... Ça ne pouvait continuer ainsi.
— Oui, d’autant qu’il allait dilapider toute sa fortune dans ces funestes entreprises, commenta Charles. J’admire votre dévouement à la cause des ours. Vous êtes la seule placée sur le testament, je suppose ?
— Taisez-vous. J’ai cru que mon bien aimé mari allait se faire trucider sous mes yeux. Je n’ai visé que l’ours. Ce sont des choses qui arrivent...
— Ce sont effectivement des choses qui arrivent. Je confirmerai ça auprès de la police si vous ne vous montrez pas trop avare.
— Un million. Et vous pouvez conserver la tête.
— Laquelle ?

11

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Krab

Elvyre Fregnac

Ça n'est pas pour me vanter, mais je viens de réaliser un véritable coup d’éclat. À soixante-quinze ans, je suis devenue sans conteste la vieille dame indigne de Moussy lès Limas. J’habite... [+]