Vendange tardive

il y a
3 min
37
lectures
7

Une "plumitive" ordinaire à la croisée des chemins...

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Le dentifrice s'étalait sur la brosse à dents et le doute, dans son esprit.
La pratique de ce rituel matinal lui infligeait la pénible sensation d'une vie jalonnée de repères matériels liés aux nécessités du corps : se lever, se laver, se nourrir, s'abreuver, se soigner, se rendre au travail, faire l'amour, dormir... Les contingences prenaient le pouvoir sur les idéaux, sur les rêves d'absolu de ses dix-sept ans, évanouis depuis longtemps.
Aimeric atteignait un âge où la valeur de l'instant cotait chaque jour un peu plus.
Ce matin-là, sa face hirsute, conséquence de nuits d'insomniaque, ses babines mousseuses retroussées pour laisser œuvrer sa brosse à dents électrique pendant les trois minutes requises pour une hygiène parfaite et un sourire carnassier, ses cheveux rescapés en bataille, sa bobine pathétique trop souvent croisée dans le miroir de la salle de bain, le plongent dans une étrange perplexité : la force de l'habitude lui devient subitement insupportable. Lassé de lui-même. Oui, ras le bol, il ne se retrouve plus dans ce type-là qui l'importune tous les matins.
Certes octobre est propice à ce type de déprime : L'été évanescent nous glisse entre les doigts, les premières fraicheurs du matin vous saisissent au saut du lit, les arbres s'apprêtent à devenir chauves, les cèpes font de la résistance et se cachent délibérément dans des endroits impossibles, les feuilles d'impôts désespèrent les contribuables, le sempiternel changement d'heure se profile annonçant le couvre-feu dès dix-huit heures, bref c'est le repli, la débâcle, la fin de la récréation.
Mais Aimeric ressent quelque chose de plus puissant ce jour-là. Il décide de consulter.
« Bah, une petite cure de magnésium et il n'y paraitra plus, syndrome d'automne mon ami ! » lui dit le médecin.
Rassuré par le diagnostic mais dépité par le peu de considération pour son mal-être, le quinquagénaire autrefois flamboyant, s'achemine sans conviction vers l'officine la plus proche mais au dernier moment, renonce à en franchir le portail, persuadé que la réponse ne se trouve pas dans la pharmacopée.
Contre toute attente il ne retourne pas à son bureau, un cabinet d'architectes, mais opte pour la terrasse d'un café exposée aux derniers rayons de l'après-midi.
Il commande un mojito et lui trouve un goût infâme. La menthe abondante qui tapisse le fond du verre lui arrache un sourire : ce cocktail aussi snob que décapant est encore un piège de l'habitude. Tous les vendredis soir, lui et sa bande célèbrent le sacro-saint week-end autour du breuvage cubain agrémenté de tapas. Un rituel.
Un grand cru Saint Emilion et une tartine de rillettes d'oie eurent été plus adaptés ? Des valeurs sûres. Du terroir. Foin des exotismes imposés et au risque de passer pour un alcoolique, il rappelle le serveur.
Extatique, il savoure sa petite victoire, plus enivré par ce geste de liberté que par le contenu de son verre. Il est en train de renoncer à la dictature de l'apparence. Dans son cerveau momentanément confus, le souvenir de ses idéaux adolescents tente de refaire surface. Cette mémoire-là n'est pas si évidente à récupérer. Il se force à retrouver le jeune homme qu'il a été.
Certes il s'était juré de ne jamais ressembler à un vieux con décrépi au crâne dégarni et à l'humeur maussade, oui comme beaucoup, il rêvait de traverser l'océan, libre à la barre d'un voilier mais il rêvait aussi devenir un écrivain reconnu, de sauver le monde aux quatre coins de la planète, de trouver l'amour, le beau, le vrai, le grand, le sublime !
Avait-il renoncé lâchement, petitement, doucement aux serments intimes de ses jeunes années ? Payait-il aujourd'hui le prix de cette trahison ?
Etait-il trop tard pour échapper à l'homme mûr policé, consensuel, aisé, qu'il était devenu et qui finalement l'ennuyait profondément ?
Il en est là de ses réflexions de quinquagénaire en mal de renaissance lorsqu'un incident le sort de sa torpeur. Le serveur dans un mouvement maladroit, glisse et se fracasse au sol avec son plateau surchargé de chopes de bières qui ruissellent sur son visage livide.
Sa tête a heurté le ciment...
7

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de LILI MILLET
LILI MILLET · il y a
Non mais cela peut faire réfléchir Aimeric à la nécessité de profiter de l'instant présent. Merci Mireille.
Image de Mireille d agostino
Mireille d agostino · il y a
Pauvre serveur ! Il n'y est pour rien, dans le marasme d' Aimeric !
Image de Maryse Destrem
Maryse Destrem · il y a
J'ai bien apprécié la description du personnage !
Image de LILI MILLET
LILI MILLET · il y a
Merci Maryse
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Le problème est résolu pour le serveur. Pour Aimeric, il ne suffit pas de comprendre qu'à 50 ans il a raté beaucoup de choses, c'est tout au long de sa vie qu'il eu dû s'en préoccuper, avant qu'il soit trop tard.
Image de LILI MILLET
LILI MILLET · il y a
Merci Yvan pour cette lecture.
Image de Yvan BLANC
Yvan BLANC · il y a
Beau texte ! J'ai l'impression qu' Aimeric et moi ne faisons qu'un ! Au point que j'en supprimerai le miroir de la salle de bains ! Merci Lili
Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
Le temps sasse tout. Que reste-t-il de nos idéaux? Le temps nous sasse. Que restera-t-il de nous? Et la vie pleine d'aléas, qui se déroule, parfois tapis roulant, parfois chemin caillouteux et casse-gueule...
- Bon, et ce Saint-Emilion? Il arrive ou il faut que j'aille le chercher?
- Mais c'est que...
- Quoi, que, quand on ne sait pas marcher, on ne se fait pas serveur! On s'assoit derrière un bureau et on n'en bouge plus! Quel époque. Pas même de la compassion pour un pauvre quinqua en crise! Et en plus, je suis sûr qu'il sera éventé, son St'Em!
;-))

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

L'assommelière

Cécilia Cavallini

Au travail, j'ai deux tâches. Je dois couper de l'emmental premier prix – celui qui a la texture de plastique mou, peu de matière et beaucoup de trous – en petits cubes et essuyer des verres à ... [+]