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Isolé depuis plusieurs minutes, concentré sur sa surveillance, il n’entend pas arriver les deux adolescents. Heureusement pour eux. Surpris, il n’a pu se servir de son arme. Cela leur a probablement sauvé la vie.
Ils restent plusieurs secondes à se regarder, lui et eux, tétanisés.
Finalement il leur fait signe de s’approcher. Ils s’appellent Axel et Yona. « On est du Bund » affirme cette dernière avec fierté. Il les trouve beaux, jeunes, maigres et sales. Ils doivent avoir quinze, seize ans tout au plus.
Timidement, presque embarrassés, ils lui disent qu’ils sont amoureux. Dans le contexte du ghetto, cette affirmation lui parait incongrue. Cela le fait même sourire, depuis combien de temps cela ne lui est-il pas arrivé ?
Axel est un peu plus grand qu’elle, un regard noir, désespéré qui transcende un visage décharné et blafard devenu banal ici. Yona, malgré sa saleté, malgré sa maigreur, reste belle, une beauté famélique et émouvante. Sous la crasse, profondément enfoncés dans un visage émacié, il perçoit deux yeux verts émeraudes, deux yeux encore pétillants et vifs. Les deux adolescents semblent heureux. Il se demande comment cela peut être possible.
Amoureux donc, cela dépasse son entendement, ce mot est devenu un concept obscur ici, quelque chose d’enfoui datant d’une autre époque, d’une autre vie, une vie avec Sarah, sa Sarah, encore jeune, du temps de leur amour.
Il garde un œil sur le terrain vague, jonché de décombres, d’impacts de balles, de trous d’obus, des traces sombres laissées par les lance-flammes sur les murs détruits. Les nazis sont à proximité, cent mètres peut-être, deux cents tout au plus. Pour l’instant, tout parait calme. Un simple répit.
Il jauge les deux jeunes amoureux. Le couple a été suffisamment costaud pour survivre jusque-là. Le garçon a une longue estafilade sur la joue. La blessure n’est pas grave mais indique qu’Axel s’est battu récemment. Intrigué, il leur demande si l’un d’entre eux possède une arme. Axel lui tend un revolver, précisant qu’il n’a plus de balle. Mais, indique immédiatement Yona, elle est certaine qu’Axel a abattu un nazi. Son visage s’éclaircit à cette évocation, elle explique qu’ils ont dû fuir faute de pouvoir riposter. « On a dû se replier, le nazi, un SS, on l’a vu tomber, mort, une balle en pleine tête ». Yona est heureuse, tuer un nazi avant de mourir, dans cet enfer, est un objectif en soi, un motif de satisfaction.
Lui aussi, à l’éducation pourtant si religieuse, aimerait en abattre un. Abattre un homme, ôter la vie à un être humain, même à une ordure de SS, comment envisager cela avec sérénité, avec cette froideur brutale ? Il ne se l’explique pas. Il le veut, plus que tout, tout simplement.
Il leur désigne un vieux matelas défoncé. « Reposez-vous, je vais veiller ». Il ne sait quoi dire de plus. Ils sont tout aussi conscients que lui que le temps leur est compté. La situation est désespérée, le ghetto va tomber, ce n’était qu’une question de jour, plus probablement d’heures. La résistance a fait ce qu’elle a pu, avec le peu d’armes en sa possession. Cela fait déjà plus de 3 semaines qu’ils se battent. Lui, un vieux parmi les jeunes, avait décidé de combattre aussi : « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d'ici. Nous voulons sauver la dignité humaine » avait dit l’un des insurgés. Il est d’accord avec cette affirmation, la dignité de mourir en résistant est tout ce qu’ils leur restent.
On lui avait donné une arme, avec méfiance car il n’est plus tout jeune et avait travaillé avec le conseil juif. Mais sa détermination l’avait emporté. La veille, en fin de soirée, trop lent, épuisé, il s’était retrouvé isolé de son groupe. Finalement, il s’était caché dans cette ruine avec un simple revolver et cinq balles. Il aurait préféré qu’un plus jeune que lui les ait gardé pour en faire un meilleur usage.
Finalement il avait pu dormir deux ou trois heures.
A l’arrière de la ruine, ne reste qu’un vaste champ de décombres à découvert, infranchissable. Il se demande comment les deux jeunes étaient arrivés jusqu’à lui. Cela n’a, en définitive, pas grande importance.
Il ressent une violente douleur au ventre, ce n’est pas vraiment la faim qui pourtant le tenaille, il y est habitué, mais plutôt la haine des nazis qui le tourmente, lui tord les tripes. Et aussi cette peur de la mort, subtile, rampante. Sa foi en dieu, protectrice, semble l’avoir définitivement quittée. Il ne trouve plus rien à quoi se rattacher. Seule une haine froide, glaciale, inhumaine lui permet de tenir encore debout.
Quand il se retourne, il les voit, deux squelettes fantomatiques étroitement enlacés, bouche contre bouche. Étrangement, lui qui jadis était gêné par la moindre démonstration d’émotion, en est ému. Submergé d’une émotion retrouvée, il sent des larmes couler lentement le long de ses joues.
Les deux adolescents se regardent droits dans les yeux tout en se caressants lentement. Cela le bouleverse. Sans voyeurisme, il les observe, fasciné par cette irruption de tendresse, d’amour, si dérisoire et pourtant primordiale.
Il finit par détourner les yeux, non pas gêné, il ne veut simplement pas entrer dans cette intimité hors du temps.
Cette vision le ramène loin en arrière, à une période où il formait un couple heureux avec Sarah. Sarah si belle à l’époque. Ce souvenir, bref et violent, le prend à la gorge, les larmes lui brouillent la vue. Perturbé, il reprend son guet.
Il sent bouger le couple derrière lui, des mouvements imperceptibles, quelques bruits d’étoffes, de guenilles plutôt, que l’on effleure. Il décide de ne plus se retourner.
Il songe à sa première fois avec Sarah, sa première fois tout court à vrai dire. Il s’en souvient à peine, souvenirs confus, cela date de si longtemps. Et puis, exténué, sa mémoire lui fait défaut. Des sensations lui reviennent pourtant, par bribes. Cela n’a pas était spécialement agréable, en y réfléchissant bien. Il se rappelle principalement de cette frustration sexuelle, cette peur des interdits religieux, si durs et tellement présents que jamais, ni lui, ni Sarah, n’avaient pu réellement passer outre. Peu de gestes tendres entre eux, une réserve, une frontière difficilement franchissable qui sépare les époux qui ne se sont pas choisis. Bien sûr, heureusement, ils avaient eu les enfants, leurs deux beaux enfants.
Penser à eux lui est insupportable, comme un coup brutal porté à l’estomac qui lui coupe le souffle. Partis avec leur mère pour Treblinka, il y a de cela six mois. Une déchirure d’une violence insoutenable. Maintenant il sait ce qui était arrivé, le destin tragique de ceux qui étaient emmenés, les informations leur étaient parvenues. A l’époque, il n’avait pas voulu voir, pas voulu savoir, pas voulu comprendre. Lui travaillait alors pour le conseil juif qui administrait le ghetto. Il avait accepté, couvert, nié les évidences. Les SS avaient emporté sa famille pendant son absence. Lui en avait réchappé, question de hasard, de chance ou de malchance, il ne savait pas.
Il croit discerner un mouvement sur la gauche mais n’ose tirer. Les cinq dernières balles sont précieuses, il ne pourra s’en servir qu’à coup sûr. Finalement ce n’est rien, une fausse alerte.
Il l’entend gémir faiblement, elle, Yona. Un bref soupir. Ce simple son, ce souffle de discrétion, le fait une nouvelle fois frémir d’émotion. Quelques minutes de plaisir, quel mot absurde ici, arrachées à la barbarie. Il sent ses poils se hérisser. Il ne tourne pas la tête, n’ose bouger de peur de les déranger. Font-ils réellement l’amour, il ne veut pas le savoir. Cette brève étreinte sera leur dernière, il désire leur laisser cet oasis de calme pour vivre leur amour intensément, hors du temps. Au fond de son désespoir ce rappel de vie est comme un don du ciel. Peut-être qu’à travers eux, des membres du Bund pourtant, des Marxistes, tout ce qu’on lui avait appris à détester, peut-être que ces quelques brefs instants de bonheur seront suffisants pour l’aider à partir en paix, réconcilié avec lui-même. Ces dernières semaines n’avaient été que haine et peur. Cette pression s’estompe, un calme irréel s’empare de lui. Il aimerait mourir là, tout de suite, empli de la douceur qui se dégage du jeune couple.
Plusieurs minutes passent encore. Finalement Axel vient vers lui. Le jeune garçon explique n’avoir qu’une seule capsule de cyanure pour deux. Lui et Yona veulent mourir ensemble, mourir heureux. Axel sourit, apaisé. Il leur donne la sienne.
Il ne les entend pas mourir. Plusieurs longues minutes passent sans qu’il n’ose bouger. Finalement il se retourne, le couple est allongé, accrochés l’un à l’autre, les yeux dans les yeux. C’est bien comme cela. Il a l’impression que les deux amoureux se sourient. Il ne va pas vérifier.
Il attend.
Les SS vont venir. Il lui reste quatre balles pour les nazis. La cinquième sera pour lui. Maintenant ce sera plus facile.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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James Wouaal · il y a
Très émouvant Frédéric.
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Frédéric Chaix · il y a
Merci je viens de voter pour votre splendide Gaza.
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Artvic · il y a
Bravo ! ce texte est une vague submersible avec tant d'émotion, j'ai passé un bel instant à vous lire, merci

Puis je vous inviter à me lire SUR UN AIR DE ROCK

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Frédéric Chaix · il y a
Lu, concernant les vinyles, j'ai celui-là mis en ligne il y a peu, un rien plus vulgaire que votre texte ;-))
==> https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ultra-short-stories-en-chanson-n-9

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Sonia Pavlik · il y a
Quel texte ! Bravo à vous ! ça remue. C'est vraiment très fort pour un sujet qui n'est pas du tout évident. Vous écrivez tout cela pourtant avec une sobriété très juste et ça marche.
Si cela vous dit, je serai ravie d'avoir votre avis sur mon texte en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-taupe-et-la-buse-fable-en-prose?fbclid=IwAR3Csj_fN7D72ypWm9aU1duJiRpETA--EA5VeUcju9C7hAygol8HiicwSf0
Excellente journée à vous !

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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire, je vais aller vous lire…
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Virginie Ronteix · il y a
Poignant. Terrible. Waouh.
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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire. Lisez aussi une autre de mes nouvelles "Glacé"
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JACB · il y a
Quelle terrible période! Et ces destins torturés...J'essaie parfois d'y transporter ma vie et je ne sais pas comment j'aurai subi toutes ces exactions. J'ai lu oui, j'ai lu que l'amour s'exprimait encore dans les camps, une accroche désespérée des coeurs et des corps à la vie. Un très très beau texte!
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci

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Frédéric Chaix · il y a
J'ai lu et voté pour votre excellent texte. n'hésitez pas à aller lire mes autres textes, dont ceux en compétition…
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Clémence Gnintedem · il y a
Très beau texte ! Bravo Frédéric💚
Je vous invite, si vous le voulez bien, à découvrir ma nouvelle en compétition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-ou-raison

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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire, je vais de ce pas vous lire. N'hésitez pas à en faire de même, j'ai quelques autres textes qui n'attendent que vous.
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Val Silure · il y a
J'adore ! Et je recommande. Dommage pour ce beau texte...

Au plaisir de vous lire sur le prix " RFI AUF jeunes écritures" :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/cest-le-meilleur-exil

Merci

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Frédéric Chaix · il y a
Merci pour votre commentaire, je vais aller vous lire...
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Danielle Battaglia · il y a
Une oeuvre puissante.
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Frédéric Chaix · il y a
Oui, j'ai terminé 5ème d'un concours de nouvelle avec ce texte, un des meilleurs que j'ai écrit je pense. Dommage qu'il n'ai pas plus plu sur Short-Edition (même pas en finale du dernier grand prix, snif...), j'avoue avoir été déçu sur ce point car j'ai peur de ne pas avoir beaucoup d'autres textes de ce niveau à fournir, malheureusement. J'aurais bien aimé qu'ils se retrouve dans les distributeurs d'histoires courtes...
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Danielle Battaglia · il y a
Comme quoi ! Mais je suis pas d'accord avec vous quand vous dites ne pas avoir beaucoup d'autres textes à fournir... il suffit que vous vous y mettiez
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Frédéric Chaix · il y a
Des textes j'en ai, du niveau de celui-si c'est nettement moins évident ! Souvent mes textes ne me satisfont pas, ou pas assez, celui-là je le trouve très abouti et, pour une fois, j'en suis satisfait ;-)) D'où ma remarque. Après il est tout à fait normal que cela ne soit pas le cas de tout le monde, le ratio de votant par rapport au nombre de lecteur n'est pas franchement en sa faveur !!
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Dimaria Gbénou · il y a
Je suis grand admirateur de cette oeuvre saisissante et attachante. Je like et m'abonne pour ne rien rater des nouvelles oeuvres qui paraîtront. Pourrais-je vous inviter à visiter mes deux textes en compétition? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Utilisateur désactivé · il y a
Oh une oeuvre bien pénétrante ! J'ai beaucoup aimé vous lire ! Une histoire belle captivante et bien douce ! Bravooo ! Mes voix
Veuillez découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles "jeunes écritures". Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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