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Vanille ou chocolat ?

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Sophie Parat

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Mélissante se souvient encore de ce jour-là comme si c'était hier. Plus assez de pièces au fond de son porte-monnaie pour s'offrir une glace à deux boules. Il fallait se décider : vanille ou chocolat ? Par dépit, elle en prit une à la fraise après cinq bonnes minutes de réflexion devant la mine excédée du vendeur impatient.
Le dilemme la tourmentait déjà alors qu'elle était enfant. Il la poursuivit durant l'adolescence, au moment de choisir une orientation. Un peu matheuse, aussi littéraire, un brin philosophe et attirée par les sciences économiques et sociales ; elle dût se décider en lâchant une partie de ses aspirations. Ses parents optèrent à sa place pour la première S qui lui ouvrirait plus de portes : la belle affaire ! Encore fallait-il savoir laquelle pousser pour trouver un métier à sa pointure.
Notre jolie brune renonça à contrecœur à une matière où elle aurait pu exercer son esprit d'analyse : Sciences Économiques et Sociales. C'était davantage l'aspect social qui l'attirait. Elle se consola comme elle put, consciente de se départir d'un de ses domaines de prédilection comme un serpent qui mue, abandonnant ses peaux au bord de la route.
Les renoncements successifs ponctuaient son chemin de vie. Avide de tout, il ne lui restait presque rien à force d'éplucher le fruit de son désir. Le jus se répandait, absorbé par la terre aride de ses regrets.
Tout lui plaisait, au fond, mais la vie lui semblait trop courte pour butiner une multitude de fleurs, comme l'abeille au printemps, afin d'obtenir la quintessence d'un nectar fabuleux.
Elle n'excellait en rien mais naviguait partout avec aisance. Son point fort : la diversité !
C'est ainsi que notre rêveuse remit sa destinée aux mains de ses amours passagères.
Le premier se nommait Sylvain. Rêveur lui aussi, distrait et romantique, ce jeune homme réussit brillamment ses études de médecine malgré son air de ne pas y toucher. Mélissante redoubla sa première année puis s'orienta vers la biologie. Ces deux-là s'éloignèrent à pas feutrés, suivant chacun sa direction. Ils allaient pourtant bien ensemble...
Toujours encline à découvrir d'autres lieux, Mélissante poursuivit la fac à Toulouse où elle rencontra Mathieu. Un soir, avec des amis, en fêtant la fin des partiels dans un petit bar cossu du centre-ville, elle tomba sous son charme. Il était guitariste. Elle se mit à chanter. Son joli filet de voix lui permit de percer dans le milieu jusqu'à ce que la vie nocturne l’entraîne dans des débordements qu'elle ne put maîtriser. Elle se perdit et le perdit aussi en changeant de voie et en employant sa voix pour son prochain avenir de « Youtubeuse ». S'y adonnant à ses heures perdues, elle avait fini par devenir addict.
Elle ne suivait plus d'études ; c'était plutôt les études qui la suivaient, la poursuivaient même à travers les reproches de ses parents. « Tu n'auras pas d'avenir » lui disaient-ils sans arrêt, comme le leitmotiv d'une chanson dont les couplets devenaient de simples virgules écrasées par le martèlement du refrain.
« Pas d'avenir peut-être, mais un présent qui me comble à chaque instant » songeait-elle en les regardant végéter dans leur univers prévisible, rassurant et ennuyeux. Si la culpabilité l'effleurait par moments, il lui suffisait de comprendre qu'il aurait été stupide d'écouter les conseils de gens auxquels elle n'avait aucune envie de ressembler. Il lui arrivait même parfois de se demander comment elle avait pu atterrir dans cette famille. Y avait-il eu une erreur dans la distribution des rôles ? Cet homme qui faisait office d'autorité était-il vraiment son père ? A moins d'être une graine d'exception dans la semence de son géniteur, Mélissante ne trouvait aucune autre explication plausible. Difficile d'imaginer sa mère, si soumise dans les bras d'un amant. Elle avait signé pour l'ennui à vie. Hors de question de rompre le contrat : qu'allaient dire les gens ? Prisonnière d'un système qu'elle faisait perdurer en sourdine en se rangeant à la raison raisonnable de son époux. Ses hochements de tête et son silence parlaient pour cette femme sans avis. Elle consentait, par les liens du mariage, à adopter l'opinion de son mari. Quelle femme exemplaire ! Quelle vie mortelle !
Ses procréateurs s'évertuaient à lui citer en exemple sa sœur aînée qui avait suivi sans broncher le chemin tout tracé par leurs propres ambitions. Natacha portait sur son dos les échecs de ses parents et surtout la responsabilité de leur faire vivre par procuration leurs réussites avortées. Pas une mince affaire...
En somme, ils reproduisaient le schéma de leurs enfances déçues en parfaite inconscience : il faut bien se venger sur quelqu'un !
Pour résumer la situation, ils n'avaient pas eu le droit de choisir et reléguaient leurs propres choix sur Natacha, jeune fille obéissante et docile, tandis que Mélissante s'égarait dans des choix multiples , saisissant les opportunités comme on cueille des fleurs pour en faire un bouquet. Le sien était une magnifique composition aux couleurs et senteurs variées. La spécialisation, c'était bien pour les autres. Elle avait mieux à faire que de se perfectionner dans un domaine au point de ne pouvoir le lâcher sans remords.
« N'as-tu donc aucune passion ? » lui serinaient ses géniteurs. « Qu'avaient-ils fait des leurs ? » pensait-elle en silence. Sa passion à elle, c'était la pluralité, le changement, la nouveauté.
C'est ainsi que commença son aventure sur les réseaux sociaux où elle proposait des vidéos en tout genre. Pétillante comme une limonade glacée un soir d'été, notre brune fantasque augmentait son auditoire. Les abonnés se multipliaient ; le bouche à oreille fonctionnait à merveille et sa joie de vivre communicative éclairait la morosité des âmes en peine.
Alors qu'elle finissait par se demander s'il n'était pas temps de passer à autre chose, elle fût remarquée par un coach renommé diplômé en neurosciences. Il lui proposa de la coacher gratuitement. Une opportunité pareille était inespérée! Elle se lança dans le coaching avec une aisance déconcertante. Les messages qu'elle transmettait était un duplicata de sa vie si mal rangée, selon certains, mais si épanouissante.
Tandis que sa sœur s'était mariée à un homme bien sous tout rapport, avait eu dans l'ordre une fille et un garçon bien élevés, allait à la messe tous les dimanches et subissait le repas familial une fois par mois sans sourciller, Mélissante parcourait le monde avec son coach préféré devenu son dernier amant, jusqu'à nouvel ordre ! Sans doute allaient-ils poursuivre la route ensemble animés tous deux par une passion commune : le bonheur ! A la bonne heure et la bonne heure c'est maintenant !

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Sophie Parat · il y a
Merci Roxane!
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Roxane73 · il y a
Le courage d'être soi n'est pas une chose innée. Surtout sans doute, quand on est née fille. Le monde évolue, mais si lentement...Cela demande beaucoup de travail sur soi, parfois, en fonction du milieu de naissance, de l'éducation reçue, du caractère aussi; Bravo, Sophie, pour ce texte où je crois , beaucoup ( hommes et femmes ) peuvent se reconnaître.
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Sophie Parat · il y a
Merci Hristova! Texte un peu condensé qui n'a pas fait l'unanimité. Peu importe! votre commentaire me touche car je me souviens avoir vraiment apprécié votre style et la légèreté qui s'en dégage. Cela fait tellement de bien dans un monde parfois un peu lourd et encombré des barrières que nous avons érigées. Si vous vous retrouvez en Mélissante: cela me donne envie de vous connaitre!!!!!
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Elena Hristova · il y a
Merci Sophie pour ce texte si touchant dans lequel je me retrouve en partie, Il est plein de joie de vivre et de poésie et ne manque pas d'humour non plus. Quoi de plus précieux que le bonheur dans l'instant présent, se sentir bien à sa place et être fière de l'être.
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Merlin28 · il y a
Donc arrêter de se poser trop de question et écouter son coeur...
Sophie flegme grand ducal est en finale et a besoin de votre soutien

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Sophie Parat · il y a
Merci Merlin !
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Philippe Barbier · il y a
excellent, mes compliments
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Sophie Parat · il y a
Merci beaucoup Philippe! Honnêtement, je trouve mon texte un peu trop "rapide" après relecture. C'est en écrivant que l'on devient "écriveron"!!!!
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Sophie Parat · il y a
Ce sont souvent nos peurs qui nous freinent et, comme dirait Jacques Salomé: "derrière chaque peur se cache un désir". Merci Patricia. En toute objectivité, la fin est trop rapide (auto-critique).
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Qu'il est difficile de tracer son chemin dans la vie et de faire des choix ! On lui souhaite un bon voyage !!
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Sophie Parat · il y a
Et pourtant, il suffirait d'oser! Merci Patricia et désolée pour cette réponse aussi tardive dans une période un peu mouvementée!
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Yasmina Sénane · il y a
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire votre texte qui me parle ...
J'emmène vos personnages à Bora Bora avec "Nos corps bord à bord"...

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Sophie Parat · il y a
Merci Yamina! Y a-t-il un peu de Mélissante en vous?
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Sophie Parat · il y a
Merci Geny!
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