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Dan Mézenc

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Ludovic Vannier avait pris le car de 11h30 à la gare de Bayonne.
Décidément il était trop connu ici. Plus moyen de dormir sous les ponts. Les cognes ne lui fichaient plus la paix. Impossible de picoler et roupiller tranquille sur les bords de l’Adour. La mairie avait pris un arrêté que les policiers municipaux appliquaient à la lettre : mendicité et vagabondage interdits. « Ville de riches », grommela-t-il, quand une fois encore, ils le ramenèrent au foyer Saint-Joseph. « On en a marre de te voir ! » avaient-ils précisé en le laissant à la porte du Samu Social où il ne voulait surtout pas passer la nuit. Trop de puces, de poux, de vols et ces saletés de chiens qui puent et bavent partout.
On lui avait dit que Pau était plus accueillante pour les paumés comme lui. A peu près à jeun, il grimpa les quelques marches du car. Le chauffeur le regarda d’un air dégoûté. « T’as pas de quoi ? » Et non il n’avait pas de fric. Dix-sept euros pour aller à Pau, une petite fortune ! C’était un jour de chance, le chauffeur était de bon poil, il le laissa pénétrer dans le car : « Mets-toi au fond et fais-toi oublier jusqu’à Pau. Si tu fais chier, je te largue sur le bord de la route ». Pas commode le gonze mais au moins, il ne paierait pas.
Pau, ville des deux rois, avec moi cela fera un troisième ! Je n’ai pas une maîtrise d’histoire pour des prunes, se dit Vannier, en descendant du car. Un clin d’œil au chauffeur plus tard, longeant l’avenue Jean Biray, il se dirigeait, le sac sur le dos, vers les berges du Gave. Sous des arbres, un tas de cartons, il fit une pause, posa son sac à terre regarda la rivière couler mollement. La faim venait. Il lui restait une bière et un paquet de petits beurres. Le luxe de la soirée. La lumière était belle et le vent tiède qui arrivait de l’océan réchauffait son grand corps dégingandé. Il décida finalement de passer la nuit sous les arbres. Il serait bien temps demain de découvrir la ville.

C’est quand il avait fallu tuer le père, là-bas dans les Ardennes, que tout avait commencé à déconner. Le père venait juste de fêter ses cinquante ans quand on avait annoncé la fermeture de l’usine. Trente-cinq ans à la forge, arrivé à quinze ans, poussé par son père à lui. Il ne lui avait pas laissé le choix l’ancien, mais un bon boulot alors. Une vie de combats contre l’acier, le martinet et les petits chefs. Une vie de copains au bistrot à boire des canons, à faire des belotes, à parler de foot et à parier sur les chevaux. Il en parlait bien avec les copains, sans vraiment y croire, de la fermeture de la forge. La crise, la crise on ne parlait de toute façon que de cela ! Et puis ils ont tous été virés. Et là, plus rien, nada, le vide, le grand vertige du vide. Se lever le matin aux aurores comme toujours, regarder le ciel gris par la fenêtre, enfiler ses savates, boire un café à la cuisine, et puis rien. Juste le bistrot pour picoler, pour oublier. Oublier quand on n’est plus rien, quand on n’est plus un homme. Pas si simple d’oublier quand on n’a plus rien à oublier. Plus de dignité, plus rien à foutre. Le père Vannier s’était mis à boire le gros rouge du bistrot, puis à la maison toujours plus, jusqu’à ne plus dessoûler. Puis il s’était mis à taper sur la mère, une beigne par-ci, une mandale par-là. La mère était bien amochée quand Ludovic revenait le vendredi soir de la fac. Mais elle se taisait la mère. Elle disait que c’était rien, que cela passerait, que c’était normal. Qu’il était bon malgré tout, qu’il avait un bon fond, mais qu’il avait beaucoup souffert, qu’il fallait comprendre.
C’était en hiver, il était sept heures passées, lorsque Ludovic est arrivé à la maison. A peine une ampoule brillait dans la cuisine. Et là, la mère allongée, baignant dans le sang et le père hagard et encore saoul qui semblait ailleurs. La douleur a été trop grande, trop insupportable, Ludovic a saisi la bouteille de rouge et a assommé le père, l’a roué de coups jusqu’à ce qu’il ne respire plus, le père. Il lui fallait le tuer. Et il l’avait fait.
Sept ans qu’il a fait. Les jurés ont compris la misère, l’alcool, le chômage et les larmes. Ils ont compris qu’on ne tue pas une mère. Mais ils lui en ont collé pour dix ans. Quand il est sorti de taule, sept ans après, bonne conduite, seul le vent froid l’attendait, alors il a pris la direction du sud.

C’est quand il fut réveillé par la rosée du matin, qu’il se rendit compte qu’elle était là, collée à lui. Une gamine, seize, dix-sept ans, dans une doudoune rouge défraîchie, qui dormait en boule, sur ses cartons.
— Mais, qu’est-ce que tu fous là ?
Elle ne l’avait pas entendu et continuait de roupiller. Elle avait l’air bien amochée, la môme. La gueule toute tuméfiée, elle avait dû en prendre des gnons. Elle dormait comme les enfants savent dormir, profondément. Vannier avait fait un peu de feu avec les quelques morceaux de bois récupérés dans les parages.
— T’es qui ?
— Et toi donc, qui viens roupiller avec moi sans prévenir.
— Je dors souvent ici, quand je me tire de chez mes vieux. Quand j’en ai marre qu’ils me tabassent. Et là, tu m’avais chouravé ma place. Tous les cartons, c’est moi qui les ai ramenés. Mais t’avais l’air sympa. Alors je suis restée. Remarque que j’aurais pu me tirer avec ton sac, t’aurais rien vu. Mais y a rien qui me botte dans ton sac, à part tes clopes.
— Parce que t’as fouillé dans mon sac ?
— Je t’ai juste tiré tes clopes. Tu vas pas m’en chier une pendule. T’en veux une ? Dis donc t’es pas d’ici ? On t’a jamais vu par-là...
— Je suis arrivé de Bayonne hier.
— Tu sais que ça craint ici. Entre les flics qui nous ramassent et les fachos qui veulent nettoyer la ville, c’est pas la joie. Et puis y a plein de zonards comme toi qui sont dangereux, la bande à Steve, trois ou quatre mecs qui sont arrivés de Bordeaux l’an passé. Toujours bourrés, à la bière au petit déj, avec des couteaux, faut faire gaffe.
— Tu t’appelles comment ?
— Vanessa, mais moi c’est pas le paradis, et toi ?
— Ludovic, en tôle, on m’appelait Vanne, parce mon nom c’est Vannier. Appelle-moi Vanne.
— T’as fait de la tôle ? Raconte ! Trop fort !
— Sept ans, j’ai buté mon vieux parce qu’il maravait la rombière et je pouvais plus le supporter.
— Et comment t’as fait ?
— Une boutanche, un grand coup sur le citron.
— Et la zonzon, c’est comment ?
— Dur, mais t’es au chaud et t’as à becqueter.
— En fait sept ans, chauffée, logée et nourrie, c’est pas si mal pour me débarrasser de mes vieux qu’arrêtent pas de me foutre dessus. A vingt-trois ans, je suis dehors, fraîche comme une rose.
— Déconne pas, c’est pas le pied, le trou.
— Bon moi, je me tire, cela me donne des idées tout cela !
— C’est dommage que tu te casses, t’es sympa, toi. Et promets-moi de pas faire de connerie.
La gamine s’éloigna, sans un bruit, comme elle était arrivée.

Vannier avait passé sa journée à faire la manche dans la rue du Maréchal Foch, là où toutes les bourgeoises paloises venaient claquer le fric familial en fringues, parfums, chocolats et gâteaux de luxe dans les éternelles boutiques franchisées qui pourrissent le centre de toutes les villes. Adieu trocsons, cordonniers, grainetiers et quincailliers, vive le big business à portée de talbin de ceux qui peuvent et qui leur fourgue toute sa came made in china. Puis il avait migré vers la Place du Château, après une petite sieste dans le parc Beaumont, histoire de finir l’après-midi en profitant du soleil. Mais les keufs, les municipaux, l’avaient enjoint à s’éloigner. Ça l’avait bien fait marrer le vocabulaire précieux de ces cognes, qui gagnaient à peine de quoi vivre, pour lui dire qu’il fallait qu’il mette les voiles. Ici, comme ailleurs, il fallait cacher la misère et ces pauvres types étaient là pour cela, tous logés dans les achélèmes crasseux et chargés de nettoyer le centre-ville.
Alors avec la vingtaine d’euros récoltés, il avait fait le plein de bières, les moins chères du Lidl de l'avenue du Loup. Un pack de douze pour la soirée, une baguette de pain et une boîte de singe, et la nuit serait belle. Bourré et le ventre plein, la bonne formule pour roupiller malgré les cartons, le bruit des bagnoles, les rats et le froid et, oublier, oublier le lendemain, oublier le passé, oublier les vieux, et ne penser qu’au présent, le plaisir instantané de se bourrer la gueule et de raconter des conneries qui font peur aux passants.
C’est quand il rejoignit ses cartons, qu’il vit le comité d’accueil. Ce devait être Steve avec deux molosses qui aboyaient et deux paumés qui braillaient comme des veaux qu’on emmène à l’abattoir. La binouse avait déjà bien fait son œuvre. Ils avaient mis le feu à ses cartons, les enfoirés. Trois cloches, revêtues de longues parkas kaki et chaussées de vieilles rangers récupérées dans un surplus en faillite. Tatouages et piercings en plus. Crêtes d’iroquois en berne. Toute la panoplie du parfait zonard en fin de carrière. Et c’est Steve qui l’agressa tout de suite :
— Qu’est-ce que tu fous là ? On t’attendait !
— J’arrive de la côte. Vous m’attendiez ? On se connaît ?
— Rien à foutre, ici t’es chez nous et c’est nous qu’on décide.
— Et tu décides de quoi ?
— De ta vie, de ta mort, de qui boit tes bières.
— Mariole, va. J’en ai vu d’autres, des bataillons de ton espèce. Rien que de la gueule.
— Répète et je dis aux chiens d’attaquer et à mes potes de te massacrer.
— Tes clebs, on dirait des caniches et tes potes y sont ronds comme des queues de pelle. J’en ai vu des plus sévères en cabane. Mais là, t’as vraiment l’air d’un guignol. Si j’étais méchant avec toi, je dirais même que t’as l’air d’une tafiole. Mais comme je suis un mec bien, je te dis que toi et tes potes, vous devriez boire des bières avec moi. Ils sont plutôt généreux les gens d’ici et j’ai pu en acheter de quoi vous inviter. Des Valstar, vous allez pas cracher dessus ?
— Tu peux te la garder ta binouse, on boit qu’entre poteaux, nous.
— Mais je t’invite connard. Fais preuve de savoir vivre, espèce d’abruti.
— Tu me parles pas comme cela ! Sinon...
— Arrête tes conneries, t’es fin murgé. Viens t’en mettre une de plus avec tes deux asticots et tout ira bien. Tu verras.
Les deux hommes se serrèrent la main. Puis les deux acolytes de Steve s’approchèrent et chacun d’entre eux prit une canette dans le sac de Vannier, rapidement dégoupillée par quelques dents pourries. Ils étaient jeunes, à peine trente ans et encore quelques années d’espérance de vie, pas plus à ce train-là. Les chiens roupillaient, roulés en boule sur les couvertures que les trois sauvages avaient jetées au sol. Tout pelés, galeux, ils puaient et grognaient dans leur sommeil. Les deux potes de Steve s’appelaient Mouss et Karim. Mouss avait passé quelques années dans la Légion mais il ne supportait pas la hiérarchie, les petits chefs, les drapeaux et les galons. Il voulait juste voir du pays et faire joujou avec un Famas. C’est le jour où il avait failli buter son juteux, qu’on l’avait foutu dehors en lui expliquant qu’il n’avait plus rien à faire ici. Que des oiseaux de son espèce, on en renvoyait dans leur foyer tous les jours et que l’armée c’était pas le carnaval des tarés. Karim, c’était l’esclave de Steve. Il s’était échoué à Lampedusa après qu’un passeur lui eut piqué tout son flouze, il avait réussi à rejoindre l’Italie puis la France, mais il y avait laissé une partie de sa cervelle dans le périple. En clair, il avait un grain et suivait Steve partout comme les deux clebs pleins de puces. La douzaine de bières de Vannier fut vite ingurgitées alors Steve sortit un billet de dix euros de sa poche et envoya ses deux sbires à l’épicerie arabe au bout du cours Camou. « C’est ma tournée ». Ils en avaient bien pour une heure aller et retour, à pinces, tellement ronds que zigzaguant d’un trottoir à l’autre, les distances augmentaient terriblement. Les deux apaches s’éloignèrent accompagnés de leurs chiens. Vannier et Steve étaient avachis dans les quelques herbes qui poussaient à proximité du pont, Vannier avait trouvé un morceau de tronc qui lui servait d’oreiller.
— Vous m’avez trouvé comment ici ? Tu as dit que vous m’attendiez...
— C’est la petite qui nous a parlé de toi !
— La petite ? Vanessa ? Elle habite où ? Je crois que j’ai oublié mais j’y repense maintenant et j’ai peur qu’elle ait fait une connerie ? Il faut que j’aille la voir.
— Elle habite dans une barre achélème, rue Charles-Lecoeur. Mais dis-moi. Tu l’as connais, oui ou non? Je suis sûr que tu l’as sautée.
— Mais non elle a dormi là, c’est tout. Je l’avais même pas vue.
— Tu me prends pour une burne ? Vanessa, elle est à moi, pas touche.
Steve était énervé, la bière par litres et son affection soudaine pour Vanessa, tout cela le rendait mauvais comme une teigne, sauvage et dangereux comme un sanglier aux abois, alors sans prévenir, il se leva et se jeta sur Vannier. Mais celui-ci était encore assez lucide pour comprendre les intentions de cette loque. Il l’esquiva en roulant sur lui-même. Steve s’effondra, la tête heurtant le tronc de bois. Séché. Un round à zéro, KO technique, se dit Vannier en se marrant. Mais ce qui le fit moins rire, c’est que cet assommé ne se réveillait pas. Mort. Il avait claqué sous l’effet du choc ! Comme cela, sans prévenir. Et là, Vannier se dit qu’il avait vraiment la poisse. Personne ne le croirait que ce poivrot se serait tué tout seul, comme cela, en tombant tellement il était plein. Il agrippa son sac, y jeta ses quelques affaires qui traînaient et se sauva. Comme il put, titubant.

Il lui fallut bien une heure pour trouver l’appartement des vieux de Vanessa. La porte était entrouverte. Vanessa accroupie, dans un coin de la cuisine, hagarde, tous les diamants du ciel lui avaient explosé dans le crâne. Un carnage, une boucherie, du sang partout, des morceaux de cervelle du père et de la mère étalés sur le carrelage de la cuisine. Elle les avait pas assassinés ses vieux, elle les avait déchiquetés. Elle était ailleurs, les yeux renversés, le corps tremblant mais libre. Alors Vannier récupéra un sac, la secoua et hurla :
— Mets ton bastringue là-dedans et tu te tires, tu disparais, de cette ville, de ce pays. Tu te casses loin, en Espagne, au Maroc, tu comprends, faut plus qu’on te revoie, sinon t’es grillée. Tu vas en prendre pour vingt ans. Tu t’arraches.
Vanessa pleurait, accrochée au pull de Vannier qui continuait de gueuler.
— Mais tu m’avais dit sept ans seulement.
— Tire toi, je te dis, bordel.
— Et toi ?
— Moi, c’est pas grave. J’attends les flics. Et de toute façon, avec mon casier, Steve et tes vieux, ce sera pour moi.

Vanessa prit son sac, franchît la porte de l’appartement, et descendit les trois étages de l’immeuble grisâtre. De la fenêtre de l’appartement, tout en appelant les flics, Vannier regardait Vanessa s’éloigner, grimpée sur ses santiags, dans sa doudoune rouge, vers son futur de larmes et de joie.

PRIX

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Dan Mézenc · il y a
Jolie coïncidence..
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Luuce · il y a
Dan, outre le fait que c est bien ecrit, ça me parle : je m appelle Vanessa, j habite pres de Pau et je t invite à lire musca domestica sur ma page... le theme va te parler...
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Dan Mézenc · il y a
merci!
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Evadailleurs · il y a
Brrr... Pas gai, mais réaliste, bien écrit . Un film en noir et blanc.
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