Valkyrja

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De hautes roches entourent la vallée où s’est déroulé le combat. L’érosion recouvre le sol poussiéreux, incrusté de cendres, elle s’étend jusqu’à l’horizon, on croirait observer une mer figée dans une matière dure et froide. Au beau milieu du désert blanc, un groupement de masses inertes peut être aperçu, depuis une grande distance. De gigantesques cratères portent les traces d’une guerre qui a ravagé la nature et ceux qui se sont affrontés.
Un individu avance à grandes enjambées, enveloppé d’un équipement de survie lourd, qui cache son corps des pieds à la tête. Un casque rond dissimule les traits de son visage. Le spécimen établit une communication avec son équipe. « Connexion directe, j’approche du territoire », déclare l’éclaireuse d’une voix claire. « Message reçu, recru. Informez-nous de vos découvertes après votre inspection. Nos machines thermiques n’ont enregistré aucun mouvement, pas un signe de vie, notre flotte est repérable, nous vous laissons le soin d’ouvrir la marche. Cherchez les éventuels survivants, mais gardez votre objectif premier en tête. Soyez prudente. » Le son grésillant lui renvoie les ordres du bonhomme autoritaire. « Entendu, commandant, connexion terminée. »
L’éclaireuse contemple les ravages du conflit de ses propres yeux, cette vision dépasse tout ce qu’elle s’était imaginé. Les dépouilles des soldats tombés forment une chaîne infinie, de cadavres liés les uns aux autres. Des jambes et des bras, enchevêtrés, étendus ou pliés, sans distinction. Les combinaisons percées des guerriers laissent entrevoir d’ignobles plaies à vif, d’où s’écoulent parfois des boyaux encore fumants. L’avant-garde explore ces ruines humaines aux allures de cimetière précoce. La tâche s’avère difficile : armée d’une simple lance, elle s’approche des potentiels miraculés et donne de brefs coups sur son passage. La situation n’effraie pas la volontaire, qui progresse malgré le danger. Les opposants pourraient revenir. Pire encore : ils sont peut-être déjà là, tapis dans l’ombre, prêts à se jeter sur elle pour l’éventrer à son tour. Le casque l’empêche de sentir les relents de l’enfer, qui s’échappent des carcasses par milliers. Le commandant dit que les assaillants ont surgi de nulle part, on ne sait comment. Tous les combattants appartiennent au même camp, à croire qu’aucune victime n’est à déplorer du côté ennemi. Ses yeux se posent sur un épais bonhomme, mort alors qu’il cherchait à panser sa jambe arrachée. On distingue quelques traces de matériel calciné, comme si un feu avait ravagé les plaines et s’était aussitôt éteint, par la seule force de la volonté rivale. En dehors de suppositions, la soldate ne peut qu’interpréter vaguement ce qu’elle voit. Les indices sont si minces qu’ils perturbent son esprit et provoquent des hallucinations.
L’impuissance la saisit un instant, le mystère demeure complet sur l’identité du camp adverse. Chaque infime élan d’espoir naît et disparaît spontanément. Parfois, les réflexes post-mortem lui font croire au retour de légionnaires, s’extirpant de l’au-delà, juste à temps. L’excursion la pousse à supposer qu’il vaut mieux pour eux qu’ils restent morts : certains sont défigurés et recouverts d’une substance fumante, noire et visqueuse. L’étrange phénomène est certainement le triste résultat d’une stratégie du camp adverse. Les malheureux ont été surpris par une technologie aussi vicieuse qu’efficace.
L’éclaireuse repère un mouvement, un bras étendu, derrière un autre corps en position fœtale. Les doigts se plient et se crispent, le poing se serre. Elle se lance à sa rescousse et découvre un pauvre légionnaire allongé, son plastron rouge est cabossé. Aussitôt, l’envoyée cherche un capteur au niveau de son casque, afin d’établir le contact avec le survivant. Dans ses observations, elle remarque l’étroitesse de sa taille, la largeur du bassin et une protection recouvre sa poitrine. Le modèle de son espèce de scaphandre n’est pas compatible avec le sien. Doucement, elle lui prend la paume, la personne tourne la tête en sa direction, comme si elle la regardait. Elle effectue des signes techniques et lui demande de serrer sa main. Elle lui répond par une pression immédiate. « Connexion directe, j’ai trouvé un survivant, une survivante plutôt. Je crois que c’est une femme, elle a besoin de soins. Mais c’est étrange, commandant ! Je ne reconnais pas son blason. » Elle attend qu’on lui envoie un signal, mais seul un bruissement constant lui parvient, en retour. « Connexion directe ! Yolanda demande connexion directe. » La recrue s’impatiente et se répète plusieurs fois, sans succès. Soudain, la blessée lui saisit le bras et l’attire vers elle. La pionnière s’écarte aussitôt et se redresse. Cette vigueur déconcertante ne présage rien de bon. Est-elle en si mauvais état ?
Yolanda tire sur l’ouverture d’une poche extérieure, en sort un petit échantillon qu’elle brise en deux parties distinctes. L’une d’entre elles s’embrase, un voyant vert apparaît. L’air est respirable, à sa grande surprise : les gaz se sont dissipés. Afin de préserver ses réserves, dans le cas d’une autre attaque-surprise, la chercheuse préfère continuer sans casque. D’un geste méfiant, elle se penche rapidement pour faire de même avec la bulle de la réchappée, celle-ci ne se laisse pas faire et se crispe, en tenant ses distances. « Je ne veux pas vous faire de mal. Je fais partie de la garde de protection rapprochée du Sénat. Nous pensions qu’il n’y avait pas un survivant. Vous êtes blessée ? Je peux vous aider, si vous restez tranquille. Est-ce que vous me comprenez, au moins ? » Mais l’inconnue demeure immobile. Pourtant, après quelques secondes de flottement, l’être non identifié hoche la tête de haut en bas. Yolanda esquisse un imperceptible sourire. « Connexion directe ! Yolanda, je demande une connexion directe », répète-t-elle. « Quelqu’un est blessé, j’ai besoin de renforts. »
Soudain, les cadavres se mettent à bouger. Les charognes immobiles sont secouées, comme si quelque chose venait d’émerger en dessous d’elles. La missionnaire tient fermement sa lance et fait face à trois épais adversaires. Leur résistance leur permet de porter sur leurs dos les restes de leurs frères d’armes. Malgré les ombres et l’obscurité relative, qui règne sur les ruines et dans les environs, Yolanda croit reconnaître l’homme qui se trouve au milieu. Celui-ci repousse la masse inanimée qui le cachait jusque-là. « Commandant, est-ce bien vous ? » demande-t-elle.
— Votre signalement a été entendu, dit-il en la braquant avec un pistolet, où est-elle ? Je dois vérifier s’il s’agit bien d’elle. La fille du Sénateur est toujours voilée, mais un infiltré nous a confirmé qu’elle portait une cicatrice en travers du ventre.
La femme s’écarte de l’endroit où se trouve l’étrangère, afin de la dissimuler au mieux, en espérant que les hommes n’ont pas détecté sa présence.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Le commandant pousse un bref soupir.
— Votre jeunesse vous brouille la vue, recrue. Croyez-vous que le Sénateur soit assez fort pour nous protéger de cette nouvelle menace ? Regardez donc autour de vous, Yolanda, c’est la fin du monde. Le Sénat a besoin d’un soutien plus ferme. Et par-dessus tout... Nous avons besoin de sa fille. Avez-vous la moindre idée de ce à quoi ressemblerait notre garde, si nous pouvions utiliser son sang ? Des témoins ont rapporté qu’elle pouvait ressouder des os éclatés, et même redonner la vue aux aveugles. Il nous faut la mutante, mais croyez-vous qu’elle puisse coopérer ?
Yolanda hoche lentement la tête de gauche à droite.
— Je ne peux pas vous laisser faire, s’exclame-t-elle, toute ma vie, je me suis battu pour protéger le Sénateur. Vous m’avez envoyé en enfer, pour me mettre au pied du mur, et vous regarder abattre une innocente, pour prendre le pouvoir ? Et pourquoi ne pas le faire vous-même ? Cherchez-la ! Elle est quelque part !
Ses provocations déplaisent au commandant, qui charge son arme. Yolanda retient son souffle et serre son bâton entre ses doigts gantés. Il lui sera impossible de rivaliser, face au feu. Son agilité ne lui sera d’aucune aide, ni même son répondant.
— Pensez-vous que le Sénateur éprouve la moindre reconnaissance à votre égard ? Il s’en fiche pas mal. Je vous ai simplement demandé de trouver la fille, pas de la descendre. Cette obligation me revient, pour sauver notre ordre. Je vous pose la question une toute dernière fois : où est-elle ?
Le commandant est propulsé en arrière et s’effondre au milieu des corps nécrosés. Un trou rouge a perforé son crâne, et l’a tué sur le coup. Les deux autres sont pris au dépourvu et cherchent le tireur embusqué : Yolanda fonce vers eux, d’un geste, elle réussit à cogner leurs têtes si fort que la lance brise leurs casques. Les éclats s’enfoncent dans la peau de leurs visages tendus par la surprise et l’horreur. L’instant suivant, la combattante insuffle toute sa force dans l’arme, en résultent deux coups d’une brutalité démesurée. Les sous-fifres du chef s’effondrent en suffoquant, l’un d’eux parvient à viser l’agile guerrière avant d’exulter. Yolanda reprend son souffle, éreintée et déséquilibrée. Ses oreilles sifflent.
Dans cette valse en solitaire qui lui donne des vertiges, elle comprend qu’elle est touchée. Son flan est éraflé par la trajectoire de la balle, tirée par un des gardes du commandant. Elle lutte pour rester debout, mais s’écroule sur le côté droit en appuyant contre la blessure brûlante. Dans un effort surhumain, elle parvient à se tourner sur le ventre et rampe en direction de la survivante. Même si sa vision se trouble, Yolanda comprend qu’elle tient un fusil. L’impact de la balle lui fait perdre ses repères. L’inconnue lui apporte son aide, elles sont toutes les deux en mauvais point.
L’acharnement de la battante écorchée lui donne suffisamment de ressources pour rejoindre sa nouvelle alliée, après cette ignoble tromperie. Elle entend un genre de grondement, qu’elle pense être des mots de la bouche de l’estropiée. Enfin, lorsque Yolanda est suffisamment proche, elle tend ses mains contre le plastron écrasé de l’individu, couvert de sang séché. L’autre panique légèrement, mais s’apaise aussitôt. Une fumée s’échappe de la paume de l’éclaireuse et caresse l’armure de la combattante. Cette étrange brume surnaturelle s’immisce entre les éclats de l’équipement et réchauffe sa peau. Soudain, une inspiration brusque lui fait craquer tous les os de son corps. Une sensation de chaleur s’empare d’elle, électrifiée, elle pousse un cri étouffé, puis retrouve son souffle. De vifs frissons secouent ses jambes et ses bras. Enfin, elle réalise qu’elle peut bouger normalement de nouveau, comme si le contact avec Yolanda l’avait réparée, par la force de la pensée. Sa tête tombe en avant, en plein dans une flaque rouge. Aussitôt, la survivante lui vient en aide et les rôles s’inversent. Elle la prend contre elle, et parvient à la porter sans difficulté. Sans un regard vers les traîtres, elle traverse le champ de bataille au pas de course.
Le chemin est tortueux, souvent, elle doit écraser les vaincus pour s’éloigner au mieux. L’épreuve s’achève et les derniers morts se dérobent, pour lui laisser l’étendue infinie. La substance gluante qui enveloppe les troupes s’assèche. Elle s’étire, à la manière de branches d’arbres carnivores, piégeant les oiseaux imprudents, qui auraient eu l’audace de se poser sur elles. À présent, il est difficile de distinguer l’anatomie des soldats tombés, car la matière gagne du terrain à vue d’œil.
La championne écarlate se détache du champ de bataille interminable. Elle se tourne vers le charnier à en devenir, sans changer d’allure, dans ses mouvements, on devine qu’elle connaît cet endroit par cœur. Blottie contre elle, Yolanda est toujours inanimée. Enfin, l’on aperçoit une antenne dépasser, entre deux vallons. De l’autre côté de la butte se trouve le véhicule de la rescapée. Celle-ci active l’ouverture pour y installer la recrue évanouie, qui émet de brefs gémissements. Elle réussit à entrer saine et sauve. La femme dont on ignore le nom allonge l’endormie, qui manque d’oxygène. Elle lui retire ses larges protections qui appuient sur sa poitrine qui s’élève et s’abaisse lentement. Là où le sang s’écoulait par flot, il ne reste qu’un hématome et une marque en ligne droite, qui la traverse jusqu’au nombril. Une onde de choc balaie la vallée, et bouscule l’aéronef où se trouvent les deux femmes. La plus vaillante attache l’autre et rejoint son poste.
D’un geste assuré, elle enclenche le moteur et le vaisseau décolle. Par-delà le hublot, l’on peut apercevoir un lever de Terre. Le bruissement régulier se transforme en cacophonie. Le chaos qui règne en bas éveille même Yolanda, malgré l’immense fatigue qui la tiraille. Des corps sans vie des victimes de la guerre, les œufs des légions d’ennemis ont éclos. Les monstres ont laissé leurs traces, les créatures humanoïdes se dégagent, en écartelant les hôtes. Ils poussent des hurlements terrifiants, déjà vêtus d’armures rouges.
— Qui sont-ils ? demande-t-elle.
C’est comme si les morts avaient changé de peau. Jaillissant de milliers de chrysalides noires, des êtres plus forts en sont sortis. La surface de la lune prend l’allure d’une fourmilière infernale. Presque indemne, mais affaiblie, l’éclaireuse fait face aux ténèbres qui grouillent en bas, et qui s’éloignent à mesure que le vaisseau sombre dans l’infini de l’espace.
— Qui êtes-vous ?
L’étrangère à l’armure rouge reste muette. Après la fin de la planète bleue vient la mort de la lune, autrefois blanche, maintenant noire, couverte de suie et de sang, de ceux qui ont cherché à la conquérir.
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