Vague à l'âme

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En Bref
Les recherches débuteront dans le courant de la matinée pour tenter de retrouver ce particulier qui effectuait une traversée de l’Atlantique à la rame et dont on est sans nouvelle depuis deux jours.
La Dépêche du Dimanche, 30 avril.




La blancheur agressive du disque solaire, qu’il contemplait depuis de longues minutes, lui arrachait des larmes brûlantes, volant l’eau si précieuse de son corps dont il aurait dû pourtant être avare. Lorsqu’il fermait enfin les yeux, le paysage s’imprimait en négatif sur le voile de ses paupières. Un paysage bien pauvre en vérité ; un disque noir sur fond rouge avec de temps à autre, la fine silhouette blanche d’une mouette passant devant l’astre assoiffé. Rien d’autre ; presque un désert ; un rien envahi d’eau salée.
Le bruit aussi était monotone ; un clapotis régulier, ininterrompu. Trop régulier désormais. Les bips de la balise, les chuintements de la radio, tout cela lui manquait, mais il n’y pouvait rien, il n’était pas compétent. Ca n’était pas son métier.
Son métier, tiens ! Il ne savait plus trop s’il avait bien fait de partir, de quitter sa brigade, perdu qu’il était en mer, minuscule point au milieu de nulle part. L’inspecteur Patrick Mc Grégor n’était pourtant pas le genre d’homme à passer inaperçu bien que pour assumer les charges de sa fonction, il eût préféré qu’il en allât autrement. Il avait une silhouette fluette qui rajoutait encore à sa taille et le faisait paraître immense. Cette silhouette était surmontée d’un casque roux, hirsute et bouclé qui lui valait souvent, à son insu, le sobriquet « du poireau ». Il ressemblait en fait bien plus à un arc qu’à un poireau tant il était voûté. Ce qui, additionné à un petit accident de jeunesse, ne le faisait pas partir gagnant lors d’une course avec un suspect ; un chien lui avait croqué le pied alors qu’il se promenait tranquillement installé dans sa poussette au beau milieu d’un square de quartier. Depuis, il ne pouvait plus compter que sur sept doigts de pied et détestait les chiens auxquels on le comparait souvent pourtant à cause, ou grâce à sa ténacité.
Personne ne savait exactement d’où il venait, d’ailleurs il n’était pas très loquace quant à ses origines, préférant cultiver avec délectation les fausses pistes et les rumeurs.
Tantôt il prétendait adorait manger une bonne paella comme en préparaient sa mère dans son enfance, laissant ainsi sous-entendre des origines hispaniques. Un autre jour il lui fallait à tout prix prendre un thé à dix-huit heures sonnantes pour communier avec ses compatriotes britanniques. Quand il ne justifiait pas le port d’un éternel pantalon bleu par la réminiscence du souvenir de sa méditerranée natale sur les côtes napolitaines !
Mais certains plus malins dans le service semblaient entrevoir dans sa consonance patronymique et la couleur de son système pileux, les évidentes marques laissées par une ascendance irlandaise. Ajoutant avec bonheur à leur démonstration raisonnée, l’image du poireau gallois et du thé anglais.
Cela avait été un jeu pour lui durant des années, mais là, on ne jouait plus, ou alors sa vie, ne put-il s’empêcher d’ironiser avant de se couvrir le regard de l’avant-bras dans la recherche d’un sommeil libre de tout souvenir.

* * * * *



Dépêche du Dimanche : Mme Mc Grégor, pourquoi pensez-vous que votre fils se soit lancé dans cette aventure ?
Mme Mc Grégor : Mon fils est plutôt un solitaire, il est donc dans son élément là-bas. Et puis il aime les défis, il a une stature d’athlète.
D .D : Vous dites qu’il est dans son élément ? La mer a toujours était une passion pour lui ?
Mc G : En fait non, c’est la première fois qu’il monte sur un bateau et à plus forte raison, qu’il navigue seul. Il ne s’était jamais intéressé à l’océan avant cela pour ce que j’en sais.
D.D : C’est assez surprenant. Pourriez-vous définir votre fils en quelques mots pour que nos lecteurs puissent apprécier un peu plus sa personnalité.
Mc G : Comme je vous l’ai déjà dit, mon fils est un solitaire, il aime la solitude et la paix. Il tient même à sa liberté plus que tout.
Extrait de l’interview du dimanche 7 mai.




Peut-être devrait-il disparaître sans se battre, fut sa première pensée consciente. Et il se refusa d’ouvrir les yeux. Il se refusa aussi à bouger lorsqu’il fut pris de frissons à la tombée de la nuit. Pas plus qu’il ne bougea quand il l’entendit.
- Vous n’allez pas vous laisser mourir tout de même, ou peut-être êtes-vous déjà mort, qui ne bougez depuis des heures.
A peine un frémissement.
- Je m’appelle Océalia et vous ?
- My name is Bond, James bond ! Il ne put contenir un petit sourire qui lui rappela douloureusement ses lèvres craquelées par le sel.
- Et comment êtes vous arrivée jusqu’ici ? si je peux me permettre cette curiosité ma placée ? ironisa-t-il.
- A la nage bien sûr.
Là, il réussit à réprimer son sourire et leva la tête en direction de la voix.
- An non ! J’y crois pas ! Voilà maintenant que je délire. Une sirène, ah ! ah ! ah ! N’importe quoi !
- Oui, une sirène et alors. Que vous attendiez-vous à voir ici, au milieu de nulle part ?
- Et bien oui, c’est vrai, que m’attendais-je à voir ici ? renvoya-t-il moqueur, parodiant la voix de la jeune fille. Je ne sais pas moi, un éléphant rose peut-être ? Une caravane de Touareg ? Nessy ? Ou tout simplement un hélicoptère de secours, acheva-t-il d’un ton rageur. Allez, ça suffit, qu’on en finisse, un raz de marée, même un petit, ch’suis pas difficile.
- Arrêtez vos lamentations, vous n’avez pas l’intention de mourir sinon pourquoi espérer un hélicoptère ? s’énerva-t-elle. Pour une fois, il ne sut que répondre.
- Pourquoi voudriez-vous mourir du reste ? Il garda un silence renfrogné.
- Allez-y, parlez-moi, je suis là pour vous aider.
- Ah oui, je vois, la thérapie par le rêve ; je ne me savais pas tant de ressources.
- Qui vous dit que je ne suis pas réelle ?
- Qui me dit que vous l’êtes ?
- Le faite que vous sachiez ce qu’est une sirène, répondit-elle du tac au tac. Que risquez-vous à me parler ?
- Bon, O.K ! Il prit une profonde inspiration. « Rien ne va si vous voulez le savoir. Rien ! » Elle ne répondit pas, préférant le laisser poursuivre, laisser monter les mots avec sa colère.
- Vous avez devant vous le plus grand imbécile que la terre aie jamais portée. J’ai quitté mon boulot, j’ai quitté ma maison, ma vie, pour fuir un vide grandissant, une solitude insupportable et pour quoi ? Pour me retrouver à nouveau seul, même plus qu’avant sur un bateau perdu au milieu de nulle part. Quelle réussite !
- Sans doute avez-vous senti que c’était une étape préalable avant le grand saut ; un passage obligé pour faire le point.
- Sans doute ? Sans doute... et bien moi je l’ai le doute. Si je reste ici pour l’éternité, elle aura tourné plutôt court votre petite mise au point, vous ne croyez pas.
- A vous de vous battre, lui lança-t-elle en forme de défi.
- Se battre, encore et toujours ! Mais j’en ai plus qu’assez de me battre. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que j’ai vu et subit de bassesses, d’horreurs, de dégradant au cours de ma carrière. Il vaut mieux pour vous que vous ne le puissiez pas d’ailleurs. C’est probablement mieux ainsi, que je reste là...
- Je vais vous laisser, coupa-t-elle soudain.
- Ah d’accord ! Vous en avez déjà assez de m...
- Arrêtez ça ! Je vous laisse car je me rends compte que la nuit n’est pas le meilleur moment pour une remise en cause. Trop de noirceur, trop déprimante. Je reviendrai vous voir demain matin, quand le soleil aura éclairci vos idées.
- C’est ça, bonne nuit et bonjour à Neptune.
Quelques secondes après son départ, il pouvait encore entendre son rire voler à fleur d’écumes. Un rire si frais, si pur... Il s’endormit peu de temps après, sans avoir pu décider s’il s’agissait d’un rêve ou s’il devait croire ses sens.

* * * * *

D.D : pas de petite amie ?
Mc G : oh non ! Mais je crois le connaître suffisamment – je suis sa mère après tout (rire) – pour affirmer qu’il se complait dans ce célibat. Une petite amie serait trop envahissante, elle piétinerait ses plates-bandes. Non, il n’aimerait vraiment pas. Et puis il vient me voir tous les week-ends ; je lui fais ses petits plats préférés. Des fois il vient même en semaine. Je lui repasse ses chemises... Oui, il est bien dans son célibat. Et son sacerdoce est son métier.
D.D : il a pourtant démissionné de ses fonctions de commissaire pour partir à l’aventure.
Mc G : Ah là, j’avoue que je n’ai pas bien compris. Je pense bien le connaître, mais là... (Hésitations). Il était bien noté par ses supérieurs, apprécié de ses collègues, il adorait son travail, il y vouait sa vie, rien d’autre ne comptait... (Elle secoue la tête avec une moue d’incompréhension).
D.D : Un coup de tête, l’approche de la quarantaine ?
Mc G : Alors là, (elle écarte les bras en signe d’impuissance) je le connaît pourtant bien, mais je ne pourrais pas vous dire.
Extrait de l’interview du dimanche 7 mai.




Le soleil était déjà haut qu’il n’avait toujours pas répondu à la question qui l’avait bercé. Pourtant, il était nerveux ce matin. Il se demandait s’il avait beaucoup dérivait depuis hier soir. Il avait fait un brin de toilette, chose qui n’était plus arrivé depuis au moins une semaine ; il s’était rasé, peigné, et même aspergé de parfum. Oui, il était nerveux, pressé de reprendre les rames, mais il tournait en rond, incapable de se résigner à partir. Incapable de s’avouait qu’il espérait... Qu’il l’espérait. Cette nuit, il avait beaucoup rêvé. Rêvé de ce corps à demi nu. Rêvé de cette main tendue, qu’il effleurait, qu’il saisissait, qu’il attirait, qu’il serrait contre lui.
Il pesta après sa stupidité et d’un pas rageur alla s’installer entre les rames.
- Bonjour !
Il sursauta. La voix avait jaillit derrière lui. Il ne se retourna pas mais un léger sourire éclaira son visage. Il s’aperçut que son cœur cognait à tout rompre dans sa poitrine et cela n’était pas dû qu’à l’effet de surprise.
- Je vois que cela va mieux ce matin, je vous l’avais dit. Dites-moi, je peux sentir aussi que cela va mieux, ajouta-t-elle pour le taquiner en agitant la main devant ses narines. Il se tourna face à elle pour rire de concert mais le souffle lui manqua devant tant de grâce.
- Vous n’êtes pas mal non plus quand vous vous en donnez un peu la peine et que vous arrêter vos jérémiades, reprit-elle comme en réponse à son ravissement. Ne sachant et ne pouvant répondre, il s’inclina en une révérence ridicule qui la fit rire davantage.
Ce rire ! Si clair...
- je m’apprêtai à repartir, fit-il, se relevant et scrutant sa réaction malgré lui.
- Je vois ça. Et où allez-vous ?
- Je ne sais pas trop, je vais me fier au soleil, plus rien ne marche sur ce satané rafiot.
- J’ai cru apercevoir un hélicoptère un peu plus au sud, lui annonça-t-elle alors, d’une voix soudain tendue.
- Oui, je l’ai vu aussi depuis hier, mais il est trop loin et je n’ai rien pour me signaler. Elle entendit comme un regret dans sa voix, mais se trompa dans l’interprétation qu’elle en fit.
- Je peux probablement vous trouver ce qu’il faut ?
- Vous feriez ça pour moi ? Mais elle avez disparu et lui manquait déjà plus qu’il ne l’aurait souhaité.

* * * * *

D.D : Vous imaginez le pire maintenant ?
Mc G : Non bien sûr ! Patrick est fort, il a toujours su se sortir de situations délicates. Je le connais, il ne pourra pas résister bien longtemps, dimanche prochain nous mangerons un paella ensemble (rires).
Extrait de l’interview du dimanche 7 mai.


Il sursauta. De nouveau elle était là, assise à la proue du bateau sans qu’aucun son ne l’ait annoncée. Il la contempla malgré lui, sans mot dire, un léger sourire aux lèvres. Elle lui rendit son sourire et s’offrit à son regard, n’esquissant un gracieux mouvement que pour dégager la chevelure des formes de son corps, en signe de défi. Aucun d’eux ne semblait vouloir prendre la parole et emporter les mots vers un tourbillon de décisions irréversibles. Ils restèrent ainsi un temps qu’ils n’auraient su définir puis il recommença à s’activer, à ranger, à tourner en rond. A ne rien faire.
- Pourquoi ne pas rester avec moi ? La question le désarçonna. Il avait refoulé les pensées qui tenter de remonter à la surface de son esprit, sachant qu’elles deviendraient trop vite inéluctables, mais ça, ça, il ne l’avait pas imaginé.
- En voilà une bonne idée ! Une chose bien utile à dire maintenant, en pareil moment.
- Pourquoi dites vous cela ? Répliqua-t-elle piquée à vif.
- Mais enfin, vous savez parfaitement que ce n’est pas possible. Ici ? Pour l’éternité bloqué sur ce bateau ? Et je vivrai de quoi, d’amour et d’eau fraîche ? Il avait à peine achevé sa phrase qu’il se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux.
- J’aimerais assez, lui lança-t-elle encore par défi, amusée par le feu de ses joues. Mais je voulais dire chez moi, en dessous.
- De mieux en mieux ! Ecoutez Océalia, à quoi bon parler de choses impossibles !
- Tiens je deviens réelle, vous m’appelez par mon prénom maintenant ? Vous savez Patrick, j’avoue ne pas connaître grand-chose de votre monde terrestre, ne prétendez pas savoir ce qui est possible ou non. Ici, c’est chez moi, et puis vous ne seriez pas le premier.
Ils se regardèrent à nouveau, longuement, intensément, n’osant plus prendre l’initiative de la parole, de peur de poser la mauvaise question, de prendre la mauvaise décision. Alors, pour couper court et ne pas prendre le risque d’attendre ce qu’il pouvait lui dire, elle dévoila un objet qu’elle avait maintenu caché jusque là.
- Pour faire des signaux avec le soleil, ajouta-t-elle d’une tristesse qu’il ne perçut pas, hypnotisé qu’il était par ce qu’elle lui tendait.
Il s’approcha lentement, les yeux rivés, collés, aimantés par l’objet.
- De l’or ! articula-t-il avec difficulté. Il n’avait jamais rien vu de tel. Une plaque d’or épaisse et polie. Si lisse que l’on pouvait s’y mirer. Il tendit la main pour l’effleurer, la soupeser. Elle lui abandonna.
- C’est magnifique ! Et vous en avez beaucoup comme ça là-dessous ?
Pas de réponse.
Il continuait de se regarder dans le miroir doré.
- Oui, sûrement beaucoup non ?
Le silence.
Il releva vivement la tête.
- NONNN !
Il était seul.
- Non, Océalia revient ! Ce n’est pas mon choix. Revient, je t’en supplie. Je veux rester avec toi ici, pour toujours. Je n’ai plus rien, je ne suis rien là-bas. Océalia !
Des larmes commençaient à envahir ses joues.
- Océalia ! S’il te plaît... Il jeta le miroir par dessus bord.
Aucune réponse, que le clapotis des vagues.
- Ca sera toi ou la mort, hurla-t-il, et il plongea vers ce qui lui semblait une tâche plus sombre au milieu des vagues.

* * * * *

En Bref
Hier, en fin d’après-midi, les secours ont retrouvé l’embarcation vide de Patrick Mc Grégor au beau milieu du Triangle des Bermudes. Encore une victime de ce haut lieu de mystères et de perdition.
La Dépêche du Dimanche, 14 mai.
10

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SakimaRomane · il y a
C'est peut être la clé du mystère :)
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Tania Anderson · il y a
Ce fameux triangle des Bermudes ;-)
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Geny Montel · il y a
Un très beau texte !
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Marie Hélène Peneau · il y a
Enfin, un mystère élucidé. Bravo
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Emmanuel Grison · il y a
Merci :)