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En compétition

Tout d’abord, il y eut un murmure, parti de la Dombes. Puis le murmure enfla, jour après jour, il se transforma en fort bruissement. Il devint bientôt rumeur et enfin, il se fit vérité angoissante, récit crédible. Après des semaines à être colportée, de village en village, l’histoire parvint dans la capitale des trois Gaules. Là, elle fut chuchotée à un représentant du pouvoir royal. L’homme, surpris, ordonna une enquête. L’enquêteur confirma tout. Alors on envoya un messager jusqu’à la tête du royaume. Il voyagea longtemps avant de parvenir aux abords du palais du Louvre.
On fit au messager quelques difficultés à l’entrée du palais, tant il était crasseux et présentait mal. Il donna son nom. On prévint le chancelier, monsieur Guillaume de Nogaret. Il ordonna qu’on laisse entrer le visiteur. Les deux hommes s’entretinrent longuement. L’angoisse de Nogaret augmenta, encore et encore, à un point tel que malgré sa grande pratique du pouvoir, il ne parvint pas à masquer son trouble à son interlocuteur.
Le messager fut congédié. On acheta sa discrétion pour quelques écus. Nogaret, le légiste, resta seul, songeant à sa vie et à tout ce qu’il avait lutté pour en arriver où il se trouvait aujourd’hui. Pour cette force de la nature, au sommet de sa gloire au côté du puissant roi de France, l’entrevue fut un très mauvais moment. Nogaret venait à peine d’en terminer avec le procès des templiers. Il était parvenu à ses fins, à détruire l’ordre des moines-guerriers. L’instruction dura longtemps, mais elle fut implacable, à l’image de Guillaume lui-même. Tout se passa sans surprise, si ce n’était ce félon de grand maître qui s’était permis de le maudire avant de périr par le feu. Lui, Nogaret, maudit comme un vulgaire paysan, tout comme le roi et le pape. Vieux fou de grand maître !
La cour du roi, témoin de l’événement, n’avait pas accordé de crédit à cette malédiction. Et puis le pape Clement était mort, assez rapidement... Alors la noblesse s’interrogea, bientôt suivie par le petit peuple de Paris. Quelques-uns s’imaginèrent bien, de façon rationnelle, qu’un templier rescapé avait usé de poison contre ce pape qui ne s’opposa pas au roi de France dans son projet d’abattre l’ordre des moines-guerriers. Néanmoins, la rumeur se portait en direction de l’occulte autour de cette affaire, chaque jour un peu plus.
Maintenant qu’il remontait des tréfonds du royaume des nouvelles étranges et même des évènements inquiétants, monsieur de Nogaret était évidemment inquiet. Ses ennemis ne tarderaient pas à utiliser tout ceci contre lui. Cette fois, l’énormité du sujet impliquait qu’il arriverait immanquablement aux oreilles du monarque. Philippe le Bel devait être avisé.
Nogaret laissa son bureau et ses épais dossiers et se rendit dans la salle du conseil. L’endroit était immense et particulièrement froid dans ce palais du Louvre. En habitué du lieu et des préférences du roi, Nogaret savait pouvoir l’y trouver et encore, l’y trouver seul. Ce genre d’affaires étranges se passait parfaitement de publicité. Le roi remarqua son ministre dès son entrée.
─ Que me vaut votre présence Monsieur de Nogaret ?
─ Sire. Une nouvelle au sujet de laquelle il faut que je vous entretienne, je le pense, en urgence.
─ La sureté de l’État serait-elle en péril ?
─ Je le pense Sire.
─ Je vous écoute, Monsieur de Nogaret.
─ Sire, on vient de m’informer d’évènements étranges dans les marécages de la Dombes...
─ Aidez-moi Guillaume... Cela m’échappe tout à fait... Où donc se situent sur la carte du royaume les marais de la Dombes ?
─ Dans les environs de Lyon Sire. Une bien belle ville, fort attachée à votre personne.
─ Et que se passe-t-il ?
─ Mes informateurs me remontent des choses incompréhensibles pour un esprit raisonnable Sire. D’ailleurs, elles sont si particulières que j’hésite même à en exposer les faits à Votre Majesté. Il se raconte dans la Dombes que durant les soirs de pleine lune, lorsqu’une brume épaisse recouvre les marais, qu’une créature quasi mythologique sort de son antre. Elle s’attaque aux malheureux qui ont le funeste malheur de croiser sa route.
─ Monsieur de Nogaret... Croyez-vous vraiment qu’il nous faut porter un quelconque crédit à une telle histoire ?
─ Sire...
─ Monsieur de Nogaret...
─ La concomitance de ces évènements avec une certaine malédiction que l’on proféra il y a peu...
─ Oh assez Monsieur, s’exclama le roi ! Assez avec cette malédiction proférée par un vieux fou au seuil de la mort. A-t-on jamais vu Dieu frapper ainsi à la demande d’un simple mortel ?
Le roi se leva et se déplaça jusqu’au mur le plus proche afin de contempler l’une des nombreuses tentures accrochées là. À l’époque, pour garder un peu de chaleur dans ces immenses châteaux de pierre, on couvrait les murs de cette façon.
─ Sire. Le Pape clément est mort. Je me demandais si tout de même, il ne serait pas judicieux de procéder à quelques investigations poussées...
Nogaret garda le silence durant quelques instants. Le roi lui tournait toujours le dos.
─ Et puis Sire... Il y a cette affaire qui ébranle le trône... Ce scandale... L’adultère des princesses qui ont eu le malheur de se comporter comme de vulgaires catins... Vos trois fils cocus... Le doute sur l’enfant de votre aîné... La couronne de France menacée par une éventuelle bâtarde... Sans pape Sire, nous ne pourrons faire annuler les mariages de vos fils...
─ Je sais Nogaret. Je sais. Et quelle est donc cette créature supposée dont vous me parlez ?
─ Sire... Depuis cette lointaine province, on parle d’un dragon...
─ Songez-vous seulement à ce que vous me dites monsieur de Nogaret ? Nous savons vous et moi que ces créatures ne sont là que chimères destinées à effrayer un peuple trop crédule.
─ Sire... La malédiction... Jusqu’à il y a peu, nous en pensions la même chose... Il nous faut traiter tout aussi sérieusement cette affaire des marais de la Dombes...
─ Au moins, allons voir sur place. Vous dépêcherez dans la Dombes quelques chevaliers loyaux et courageux à des fins d’investigations plus poussées et le cas échéant, à des fins d’élimination de la créature. À quels hommes pensez-vous monsieur, pour s’acquitter de cette tâche ?
Nogaret s’attendait à une telle demande. Ainsi, il avait déjà une idée précise des valeureux qu’il allait envoyer.
─ Je pense aux messires Olivier de Monfort et Jean de Clisson...
─ Bien monsieur de Nogaret... La fine fleur de la chevalerie bretonne. Y a-t-il d’autres éléments que vous devez porter à notre connaissance, monsieur de Nogaret ?
─ Non, sire. J’en ai terminé.
─ Alors, laissez-nous.
Nogaret se retira dans son bureau et fit de suite quérir les deux chevaliers enquêteurs qu’il comptait envoyer. On trouva Olivier de Monfort dans la chapelle du Louvre. Il priait pour le prompt rétablissement de sa mère, tombée malade depuis peu. Les saignées étant assez inefficaces, il crut bon d’y ajouter quelques prières pour adoucir le Tout-Puissant. Il arrive parfois qu’il écoute. Monsieur de Clisson, lui, consultait les archives du royaume dans la bibliothèque. Il y cherchait un moyen juridique de résoudre un vieux conflit familial à propos de terres dont il contestait la propriété à l’un de ses cousins. Les deux hommes furent surpris d’être ainsi conviés par monsieur de Nogaret et en furent même quelque peu inquiets. La toute-puissance politique du chancelier dans ce royaume de France semblait même parfois sans limites. Tout le monde savait à quel point monsieur de Nogaret s’appliquait à abattre le glaive de la justice royale sur quiconque osait se dresser contre les projets et les décisions du roi. On voyait rarement monsieur de Nogaret sans raison, aucun doute, l’affaire devait être grave.
Les deux hommes entrèrent ensemble dans le bureau de Nogaret. L’homme de droit était assis derrière son lourd bureau. Il paraphait deux parchemins à destination de ses deux visiteurs. Derrière l’homme d’État, sur une grande et lourde étagère, des bougies en grand nombre attendaient leur tour pour passer à la flamme. L’actuel locataire des lieux, en travailleur acharné à la bonne marche de son office, avait pour habitude de travailler fort tard dans la nuit ses dossiers les plus sensibles. Nogaret ne se leva pas tandis que les deux visiteurs approchaient.
─ Messieurs, dit-il. Je vous ai fait mander pour une mission d’importance vitale pour le royaume et pour Sa Majesté le roi.
─ Nous vous écoutons, chevalier Guillaume, répondirent les deux hommes.
─ Mes informateurs m’ont indiqué une étrangeté dans les environs de la ville de Lyon. Il se murmure dans cette lointaine province de la Dombes qu’une créature démoniaque fait son office parfois les soirs de pleine lune et de brume sur les marais.
─ De quel genre de créature parlons-nous, monsieur de Nogaret, interrogea Jean de Clisson ?
─ Nous parlons d’un dragon, messieurs. Bien que tout ceci semble incroyable, j’ai quelques éléments en ma possession m’obligeant à considérer cette histoire sous un angle des plus sérieux.
Les deux chevaliers furent très surpris de cette précision de Nogaret.
─ Mais, monsieur de Nogaret, poursuivit Olivier de Monfort. Êtes-vous sûr de ce que vous nous annoncez ? Ne serait-ce pas là quelques hallucinations de paysans avinés ?
─ Monsieur de Monfort, j’ai bien peur que non. On compte désormais une trentaine de disparitions sur les quatre derniers mois. Aussi vous comprendrez que je vous dépêche sur place afin d’y faire à votre tour un petit travail d’enquête. Et s’il s’avérait que cette créature existe bel et bien, je vous ordonne de procéder à son élimination par tout moyen que vous jugeriez utile.
Le chancelier se leva et donna à chaque chevalier un parchemin faisant office d’ordre de mission.
─ Ces parchemins constituent votre sésame jusqu’aux marais de la Dombes. De nombreux agents du royaume se placeront à votre service à la vue de mon sceau sur ce document. Vous trouverez le gîte et le couvert dans chaque ville dans laquelle vous jugerez bon de vous reposer. Messieurs, vous passerez juste ensuite voir monsieur l’intendant du trésor royal. J’ai prévu une compensation financière pour votre dévouement et pour financer votre voyage et votre équipement. Une bourse équivalente vous sera donnée à votre retour. Dernière chose, pour votre dernière étape, vous serez reçu dans le château de Monsieur de Malavois. Il est de mes connaissances, je sais pouvoir compter sur lui, et sa maison a déjà payé un bien lourd tribut à notre actuel problème.
─ Pour votre service et pour le service du roi, monsieur de Nogaret, dirent de concert les deux hommes. Souffrez que nous nous retirions.
─ Messieurs, vous partez dès ce soir. Deux chevaux de l’écurie personnelle du roi sont à votre disposition. Messieurs, que Dieu puisse vous garder en sa sainte bienveillance.
Ils se retirèrent, firent prévenir leurs proches et partirent de suite. Ce n’était pas tellement que la tâche les passionnait. En vérité, ils ne croyaient pas un mot de cette histoire de dragon, comme ils ne croyaient pas davantage à la magie, à la sorcellerie et à toutes ces choses occultes. Pour eux, il s’agissait d’histoires bonnes à endormir le peuple, à l’occuper même en ces temps difficiles. Mais voilà, le refus n’était pas possible. Aucun de ces deux hommes en quête de respectabilité ne pouvait se permettre de déplaire à monsieur de Nogaret et encore moins au roi Philippe le Bel.
Ils arrivèrent à Lyon dix jours plus tard. Le trajet fut éreintant. Ils durent même défendre leur vie à deux reprises, contre des bandits de grand chemin. En ce temps-là, de mauvaises récoltes avaient ruiné de nombreuses familles et il arrivait que des gens prennent les armes pour leur survie. Nos deux voyageurs parvinrent dans les Dombes deux jours plus tard.
L’enquête des deux chevaliers commença à Villars-les-Dombes, c’était dans cette ville que l’on recueillait le plus de témoignages. Comme convenu avec monsieur de Nogaret, ils se rendirent au château des « de Malavois ». Le parchemin de Guillaume de Nogaret produisit un effet certain sur le propriétaire des lieux. À ce jour, c’était dans cette seigneurie que l’on comptait le plus de victimes, avec un fils et une quinzaine de paysans au tableau de chasse de la créature. Le fils fut dans les derniers à partir. Lassé de voir ainsi les paysans mourir, il fit preuve de courage et s’engagea dans la lutte contre la bête. L’homme partit avec la ferme résolution d’en rapporter la dépouille. Le dragon avait, semble-t-il, également gagné contre le courage et la jeunesse bien née.
Les interrogatoires de quelques paysans apportèrent quelques éclairages salutaires sur l’affaire. Tout commença il y avait plusieurs mois de cela. Un paysan disparut non loin d’un élément de relief appelé le « mont noir ». L’endroit s’appelait ainsi parce que même sous un grand soleil d’été, cette colline boisée semblait toujours sombre. Les rares promeneurs qui s’y étaient aventurés parlaient tous du froid que l’on y sentait et de l’absence de lumière au sol. Il n’en fallut pas plus pour que le peuple considère cet endroit comme sous l’emprise des forces démoniaques. Comme d’habitude, on conseilla à tous et à toutes de ne plus s’y rendre, surtout aux enfants. Rapidement, l’endroit ne fit plus parler de lui, jusqu’à cette histoire de dragon du moins.
On ne retrouva jamais ce premier paysan disparu, pas plus en entier qu’en petits morceaux. On sonda les marais avec des pieux en bois. On ratissa les bois et les champs. Rien n’y fit. Quelques semaines plus tard, trois personnes s’évanouirent dans la nature, de façon tout aussi étrange, un homme et deux femmes. Cette fois, on retrouva les corps mais ils avaient été coupés en morceaux. On nota que les deux fois, la lune était pleine et qu’une brume épaisse recouvrait cette zone du marais et ce fameux « mont noir ».
Quelques semaines plus tard, la bête faucha un groupe de huit paysans. Cette fois, il y eut un survivant à l’attaque. Ainsi l’on put avoir une première description de la bête. Elle crachait du feu, comportement assez normal pour un dragon. Il y avait beaucoup de fumée à son voisinage et elle poussait des cris stridents avant de vous emporter dans l’autre monde. Et ses yeux... Atroces, pleins de lumière jaune, de colère et même de haine contre le genre humain. Quelques jours plus tard, le rescapé se suicida, tant ses nuits étaient hantées de cauchemars épouvantables depuis la fameuse rencontre.
Alors que la pleine lune suivante s’élevait dans le ciel nocturne des Dombes, le fils aîné de la seigneurie des Malavois prit les armes. Il jura sur son honneur et sa famille qu’il tuerait cette créature. On ne retrouva de lui qu’un morceau de la patte de son cheval et son épée. Nul ne le disait mais il se murmurait que la bête dévorait aussi bien les hommes, même en armure, que les chevaux. Durant cette même nuit qui vit la perte d’un fils et d’un valeureux gentilhomme, trois paysans de plus furent fauchés. On les retrouva, ceux-là, mais en gros morceaux. Il n’y manquait pas de chair, les membres furent simplement coupés de façon propre et nette.
Il fut convenu que les chevaliers Olivier de Monfort et Jean de Clisson aillent au contact de la créature sitôt la prochaine lune pleine dans le ciel. Par chance, ils arrivèrent dans la région trois jours avant celle-ci. Ce temps disponible permit à ces deux hommes d’accumuler des connaissances sur leur ennemi. Ils comprirent que la bête agissait vite et de façon impitoyable. Ils prirent donc la décision d’aller au contact avec elle, avec toute la violence possible, dès que sa présence serait avérée.
Au soir du troisième jour, monsieur de Malavois leur remit à chacun une missive qu’il s’empressèrent de lire.
─ Ah mais, vous avez bien mauvaise mine mon cher Jean, commença Olivier de Monfort !
─ Vous avez bien raison. Vous me trouvez fort marri ! Les nouvelles ne sont pas bonnes. Mon cousin me fait savoir qu’il refuse de me céder les terres dont je lui conteste la propriété. Maudit soit ce cuistre !
─ Ces terres ont-elles grande valeur ?
─ Non. Ce sont quelques arpents stériles mais sur lesquels des hommes ont dressé de grosses pierres vers le ciel. L’endroit n’a pas grande valeur. Il est étrange et il exerce chez moi une forte fascination. J’y suis très attaché.
─ Où donc se trouvent ces pierres dressées dont vous parlez ?
─ Non loin de Carnac, au sud de la Bretagne. Voyez-vous mon cher, la stérilité du lieu est un sujet de plaisanterie. Les paysans affirment qu’il n’y a guère que les cailloux pour y pousser. Mais qu’importe... Puisqu’il le faut, mon cousin, nous nous verrons au tribunal. Mais vous-même, vous semblez joyeux ?
─ Oui., les nouvelles de ma mère sont excellentes. Elle se rétablit bien.
─ Ami ! J’en suis heureux ! Nous trinquerons donc ce soir en l’honneur de madame votre mère et son prompt rétablissement.
Pour leur dernier repas peut-être, monsieur de Malavois les reçut avec tout le faste nécessaire. On s’ouvrit l’appétit en consommant des pommes et des confiseries de cumin enrobées de miel. Les domestiques apportèrent bientôt du chou, du pourpier et les volailles rôties. On poursuivit le repas avec les viandes lourdes, du bœuf et du porc en sauce, le tout arrosé de vin de Beaune. Le menu fut conclu par quelques dragées et du digestif à profusion. Monsieur de Clisson choisit ce moment pour lever son verre en l’honneur de madame de Monfort, ce qui toucha visiblement Jean.
Monsieur de Malavois, bien que profondément meurtri par la perte d’un fils, fit cependant très bonne figure pour ses hôtes et propose lui aussi un hommage.
─ Messieurs, je lève mon verre à votre gloire future. Puisse Dieu vous protéger dans votre combat contre cette chose, dit le maître des lieux tout en se levant.
─ Nous saurons faire honneur à votre maison et à votre hospitalité, monsieur de Malavois, répondit Olivier de Monfort.
─ Mon ami, mon frère. Je pense qu’il est temps pour nous de prendre congé de notre hôte. La nuit est maintenant tombée, poursuivit Monsieur de Clisson. Mettons-nous en arme et hâtons-nous. Il me tarde de voir de mes yeux cette étrangeté.
Dans l’heure qui suivit, les deux chevaliers avançaient lentement à travers les chemins, les champs et les étangs en direction du « Mont Noir ». La brume était assez épaisse pour masquer la visibilité au-delà des cinquante mètres, malgré cette lune d’une très grande clarté.
Un craquement de bois pourri fit sursauter les deux hommes, bientôt suivi par un son mat.
─ As-tu entendu questionna Jean ?
─ Oui. Ce n’est qu’un arbre écroulé par sa pourriture...
Les deux chevaliers avancèrent lentement sur au moins une lieue supplémentaire. Ils entrèrent bientôt dans un bois. Rapidement, la forêt se fit plus profonde, plus sombre, plus inquiétante et envoûtante en même temps. Les rayons de la lune peinaient désormais à percer le couvert végétal. Olivier et Jean sentaient désormais une bulle d’angoisse étreindre leurs entrailles. Tous les sens étaient en éveil pour ces hommes guettant le moindre frôlement, le moindre frisson d’air. Alors qu’ils n’y prêtèrent guère attention jusque-là, ils sentirent bientôt les remugles nauséabonds du marais. La végétation morte, tombée dans les eaux peu profondes et croupies, exhalait des relents infects. Une chouette les fit sursauter. De loin, on entendait des bruits de créatures occupées à se repaître de chairs fraîches.
Bientôt, il y eut des bruits étranges, des grincements, des craquements, des grondements sourds de bête aussi massive que brutale.
─ Entends-tu, questionna Olivier de Monfort ?
─ Il me semble bien. Nous sommes bien face à cette bête cette fois, répondit l’autre. Chargeons-nous ?
─ Pas encore mon ami... Il me semble qu’elle est encore trop éloignée.
Les bruits augmentèrent. Ils furent bientôt si forts qu’ils couvraient les chocs des sabots des chevaux sur le sol. Les chevaliers aperçurent bientôt une lueur non, deux lueurs. Il leur sembla que cette apparition devait être les yeux de la créature. Le sol se mit à trembler sous les mouvements violents de la bête. Alors sans même se concerter, les deux chevaliers fouettèrent les chevaux qui prirent immédiatement le galop.
Il y eut un rugissement puissant, puis un choc très violent, suivi de cris de surprise et de douleur des hommes, bientôt couverts par une plainte longue de la part des chevaux. Et puis il n’y eut plus rien, plus rien hormis un silence infini. La bête s’en était allée aussi subrepticement qu’elle était venue.


*
**


─ Dis donc... Tu as entendu ?
─ Quoi donc ?
─ Je vais t’y dire... Y a eu comme un bruit... Comme si on avait touché... quelque chose de gros et de métallique...
─ T’es un gone sur cette ligne ?
─ Oui... Mais... Les bruits... Tu as entendu ?
─ Oui, j’ai entendu. Des fois, les soirs de pleine lune, quand il y a de la brume sur les marais de la Dombes, le train y tape.
─ Et tu n’arrêtes pas le train ?
─ Arrête de me chaber !
─ Je t’y chabbe pas...
─ Non, je stoppe pas la machine. Je m’y suis déjà arrêté avant, il y a plusieurs années. J’ai remonté la voie et je n’ai rien vu.
─ Rien de rien ?
─ J’t y dis qu’y avait rien. Par contre, je connais un autre machiniste qui a trouvé un casque...
─ Un casque ?
─ Ouhais, un casque. Mais tu sais, du genre armure du Moyen Âge...
─ Il avait piav ?
─ Y buvait déjà pas le vin de messe quand il était gone...
─ Il a jacté au-dessus ?
─ T’as pas l’air trépané pour dire des énormités pareilles... Tu veux parler de quoi à la direction ?
─ Bah...
─ Voila ! « Bah ! » Exactement ! Je vais t’y dire, cette région, elle pue le diable. Je ne suis jamais bien en sortie du tunnel du mont noir. L’air est chargé. Alors je fonce, droit comme une bugne. J’y trouve qu’il y a quelque chose de malsain, dans ce marais de la Dombes. Et tu vois, je ne tiens pas à traîner par ici. Alors je vais t’y dire... Tu n’as rien entendu et tu n’as rien vu.
─ Mais...
─ Et si par hasard un jour tu vois et tu entends quelque chose, j’t’y engage à considérer que t’as rien vu ni entendu.
─ On arrive dans combien de temps à Lyon ?
─ Dans vingt minutes...
─ On y verra bien en gare s’il y a quelque chose sur la loco... On y verra ça...
─ Il n’y aura rien. Il n’y a jamais rien. Remets le charbon. Faut pas arriver en retard. L’heure c’est l’heure.

PRIX

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Jeanne en B. · il y a
Une très bonne lecture
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Frédéric Delhaie · il y a
Merci à vous
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JBX · il y a
Un beau texte, accrocheur et qui garde le lecteur en haleine jusqu'à la fin.
"Merci pour ce moment" :)

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Frédéric Delhaie · il y a
Merci
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Eisas · il y a
Un beau sens du récit et du rythme. J'ai beaucoup apprécié. Mon soutien...
+5

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" en finale été dans la catégorie Poèmes.
Amicalement Éric

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Frédéric Delhaie · il y a
Merci à vous
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Aurélien Azam · il y a
Un récit très bien écrit, avec une tonalité fantastique et historique très maîtrisé. L'histoire est claire, bien racontée, portée par des personnages bien campés. La chute est très surprenante, et conserve le mystère sur l'identité de cette bête ; j'ai l'impression que ce marais est un trou temporel où se perdent les victimes. Une excellente nouvelle : ma seule déception est de ne pas avoir croisé les écailles du dragon ! :)
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Frédéric Delhaie · il y a
Merci, merci, merci.
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