5e épisode. VACUUM, la Fée à l'Envers. Pour contrer son ennui, le Gardien crée Ève et Adam de la boue du Jardin

il y a
5 min
67
lectures
2

CONTEUR EN TOUS GENRES. Nouvelles, romans, poésie, stratégie, blues, rocks et mise en chansons de poèmes (Ronsard, La Fontaine, Corneille, Baudelaire, Rimbaud, Machado, Prévert).  [+]

Dans son Infini Tout-et-Rien, soit le mystère suprême, le Gardien de la Bibliothèque se prélassait béatement dans son Jardin en forme de Mer des Sargasses, une sorte de Triangle des Bermudes sans un souffle qui transite, y transpire ou trépasse. À vrai dire, cette fichue calmasse l'importunait parfois aux dires des marins de passage, mais c’est une autre histoire...
En dépit de son statut reconnu de maitre en ADN qui le rendait super zen, faute d’élément de contraste, il regrettait de ne pouvait s’entrevoir et contempler dans toute sa gloire et sa magnificence.
Un beau jour, alors qu’il ressentait plus fort que d’habitude les turpitudes de sa solitude céleste, il décida de se faire un copain qui lui tienne le miroir afin de célébrer toute son omniscience, qu’on lui donne le change par des louanges, et pourquoi pas être à même de disputer quelques parties de cartes dans ses moments perdus.
En souverain de l’ADN, la chosefut aisée, et plutôt qu’un mouton, il se pétrit à son image un humain à partir de la boue du Jardin, ce qui était aussi exceptionnel qu’inattendu.

Dans un premier temps, il se sentit plutôt content, sa prestation avait belle figure et de belles proportions. Elle lui ressemblait assez fidèlement bien qu'elle demeurait obstinément figée et silencieuse, un peu bennête en fin de compte. Cela ne militait guère en l'honneur de celui qui s’en revendiquait le créateur. Dépourvue de son, de lumière et de capacité de préhension pour les cartes, il lui manquait des raisons de ne pas tenir en place. La mobilité manquait cruellement à cette innovation.
Pour y remédier, Codeur Suprême, un autre nom du Gardien, imagina la solution cruelle et sans appel de le couper en deux afin que chacune de ses parties séparées n’ait de cesse de retrouver son complément pour s’assembler temporairement. Une fois désunie, libre à elles de fusionner à nouveau avec le même, ou avec un autre dès lors que le genre aurait prospéré !
Ce n’est donc pas d’une côte qu’il fit Ève, mais carrément d’un côté, soit d’une moitié de sa création initiale pour que les deux parties puissent se charmer, s’associer et puis se dissocier, se regarder de loin, s’approcher, se défier... en d’autres mots, pour que stratégie et séduction deviennent une réalité dont le Gardien puisse se distraire.
D’un désir d’humain, certes admirable en statue sage à son image mais incapable de bouger, il créa Ève et Adam, la dualité dans l’unité, ce qui donna naissance à l’Histoire, au mouvement dans l’espace et le temps et à bien d’autres conséquences, mais c’est une autre histoire...

Tout avait été bien pensé, manigancé et exécuté de main de maître par ce Gardien de la Bibliothèque qui s’ennuyait à mourir dans son Triangle éternel des Bermudes où tout y était trop plus-que-parfait, où rien ne s’agitait. Il s’excitait follement à la perspective d’enfin pouvoir se rencontrer et puis se célébrer dans ce double miroir qui le mette en perspective.
Une fois la convalescence des moitiés à peu près achevée car il avait fallu trancher à vif, et les plaies cicatrisées, l’ambiance était plutôt sympa dans le Jardin d’Éden. Le Gardien s’animait, se divertissait et se réjouissait fort de ses relations avec ces humains en doublette. Il s’en félicitait chaque jour qu’il faisait.
Mais bientôt, Adam et Ève, à l’image de ce que l’on avait fait avec eux, décidèrent eux aussi de combiner et reproduire leurs ADN respectifs selon une palette de plus en plus diversifiée pas forcément limitée au genre humain.
Sans se l’avouer vraiment, tant il restait fasciné par le génie qui était le sien et qu’il retrouvait en reflet dans ses créatures, le Conservateur Suprême conçut en secret une forme de jalousie croissante au fur et à mesure qu’Ève et Adam s’affirmaient plus indépendants.
Pour contenir et refréner la fécondité des ardeurs des humains, il leur inocula un Virus de Mauvaise Conscience chaque fois que l'un d'entre eux prévariquait en s'envoyant en l'air avec un tiers qui ne soit ni Ève ni Adam.
Loin de pacifier l’ambiance du Jardin, cette lamentable initiative se révéla catastrophique.

Lorsque les humains, jusque-là reconnaissants mais sans plus, éventèrent ce fichu stratagème pour les culpabiliser et les maintenir comme des enfants sous dépendance morale, ce manque de confiance de la part du Gardien les ulcéra au plus haut point.
Par mesure de rétorsion, Adam et Ève inventèrent la mule stérile, fruit des amour d’un cheval et d’une ânesse, et comparèrent l’infertilité sexuelle de cet animal à celle du Gardien en qui le masculin et le féminin demeuraient non dissociés et s’annulaient l’un et l’autre.
Trafalgar en Éden, assimiler, même en plaisantant, le Gardien à une mule, les hostilités étaient déclarées, et un retour à la paix fut long à négocier. Un armistice édénique se noua avec une toile de fond de défiance et d’animosité sous-jacente qui refaisait surface au travers d’un humour pas toujours bienvenu.

Certes enthousiaste pour ce qu’il considérait comme le clou de son œuvre, le Gardien n’avait pas su tout prophétiser sur son destin. En se réclamant éternel, il ne connaissait qu’un présent absolu où passé et avenir fusionnaient. Pour lui, le futur n’avait ni sens ni raison.
N’étant soumis ni au temps qui trépasse, ni aux contraintes pénibles des distances à franchir, Extra-Super-Mister ADN, comme le charriaient parfois les humains, ne pouvait imaginer que "un plus un" pouvait faire trois ! En lui, les polarités tout comme le plus et le moins étaient consubstantiellement mêlés, impossible de les rendre autonomes ou de les manipuler.
Cela le distinguait dramatiquement d’un genre humain de plus en plus expert à se multiplier et à copuler sous toutes les coutures et par toutes ses sutures. Ignorant ce que pouvait être demain, Ève et Adam donnaient du sens au futur en l’emplissant de projets au gré de leurs interactions imaginatives.
Sur les rayonnages de sa Bibliothèque d’Éden, les contenus étaient fixes et déterminés une fois pour toutes. Comme tout y était parfait et achevé, l’industrie n’intéressait guère ce Gardien qui n’avait nul besoin d’imprimerie ou d’étagères nouvelles.
Dans son meilleur des mondes possibles tout était idyllique, en équilibre et sans polarités mis à part les humains qui ne tenaient jamais en place et nourrissaient des espoirs inconcevables pour le Gardien. Il n’avait jamais envisagé que sa création se revendiquerait plus inventive que lui !
Vu que tous les besoins vitaux étaient assurés au Paradis Terrestre, les humains disposait de plages de temps sans limites pour laisser libre court à des fantaisies et engendrer des trouvailles en infraction d’ADN avec les règles immuables de la Bibliothèque.

De toute évidence, et pour cause, ce fut dans le domaine du sexe que les humains se révélèrent le plus talentueux. Rien ne les arrêtait, rien ne bridait leur imagination. Tout leur était naturel et permis car ils ne connaissaient aucunes limites.
En nostalgie permanente de leurs moitiés respectives, Adam et Ève spécialisèrent certaines parties de leurs anatomies, et transformèrent la douleur de leur incomplétude en source de plaisir pour célébrer de mille et une manières une harmonie retrouvée. Bien qu’à chaque fois éphémère, cela la maintenait son actualité et l'inventivité nécessaire pour la recouvrer.
Dans le détachement au niveau de la poitrine, Ève conservait plus de protubérance en perdant quelque chose au niveau du bas-ventre demeuré proéminent chez Adam. Là où un détail saillait chez l’un, il se creusait chez l’autre et vis-versa. Les humains décidèrent en solo de rendre cette "erreur" constructive sans en informer le Gardien, véritable auteur de ces réalités anatomiques.
Dans ce Jardin du présent éternel, la dynamique procréative des humains laissait Codeur rêveur. Avec une lassitude impuissante, il constatait ces changements et ces altérations alors qu’Adam et Ève s’abîmaient dans des explorations et des expérimentations que lui, le Conservateur de la Bibliothèque Immuable, n’avait pas même imaginées envisageables.
Les humains en doublette, qui avaient secrètement tant soufferts de leur scission originelle, jouissaient d’inventions qu’ils n’avaient de cesse de sophistiquer bien au-delà de leurs capacités initiales.
Érotique, poétique, linguistique, philosophie, rhétorique, balistique, pléthorique... Adam s’essaya bien à expliquer à celui qui aimait se faire appeler Divin, le sens de ces concepts et la force d’attraction qui le séparait d’Ève là où les cicatrices avaient laissé des traces, le Gardien ne voulait rien entendre de ce trop vaste champ de Lèse Divinité hors de sa compétence. Entre celui qui se prenait pour dieu et les humains, le torchon brûlait en Éden !

À SUIVRE, 6e épisode
La sophistication du commerce intime entre Ève et Adam incommode grandement le Gardien.
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !