Vacances du pouvoir

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Image de Hiver 2017
Pourquoi l’avoir réélu ? N’aurait-on pas mieux fait de le laisser tranquille sur cette face cachée du pays qu’il venait de découvrir dans les derniers jours de son règne. L’astre qu’il était devenu avait en effet décidé dans les mois précédant le nouveau suffrage de changer de planète, n’ayant sur celle qu’on lui avait assignée pendant cinq ans, à peine le loisir de respirer ses vents. Odieux ! Mais il avait trouvé le truc pour encaisser le choc d’un second mandat: se mettre dans la peau d’un électeur moyen le temps d’une éclipse. Presque aussi brève que celle du soleil qu’on pouvait voir de la terre. Elle consistait à devenir une matinée ou un après-midi par semaine un être aussi ordinaire que ceux qui étaient en mesure de voter pour lui. Il n’avait pas choisi de faire retraite à Brégançon ou à la Petite Lanterne près de Versailles ; non ! La sienne était aussi modeste que le pavillon en brique meulière de Villeneuve Saint-Georges en banlieue parisienne qui lui servait de « chapelle expiatoire », juste le temps d’une secousse salutaire.

Les trains passaient tout près, l’entraînant en permanence vers une station balnéaire sans voiles de voiliers pour porter les rêves. Quand avait commencé cette supercherie ? Un an avant la fin de son premier mandat, lorsque les sondages sur sa popularité étaient au plus bas. Pour comprendre le peuple, il avait décidé de l’intégrer. Surprenant pour un quasi-monarque. La compagne qui partageait avec lui sa vie officielle au « château » ne s’était aperçue de rien. Il est vrai que l’agenda du Prince n’autorisait la belle à n’en tâter qu’au lit ! Mais il lui fallait tromper son monde. Non seulement les courtisans, chose relativement facile vu qu’ils gobaient l’invraisemblable comme un premier communiant aspire l’hostie, mais également la garde rapprochée ; ce qui était une autre paire de manches. Chacun sait qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre !

Il avait toujours possédé un double. Non pas mental, pour permettre aux psys et aux journalistes de théoriser son comportement ; mais physique. Il rencontra Georges à leur sortie de l’adolescence au Lycée Pasteur. D’abord, il l’utilisa dans les compétitions sportives, ses capacités en ce domaine ne lui permettant pas de terminer les courses en tête, alors qu’ils avaient le même gabarit. Puis, plus prosaïquement, à l’époque des premières filles, ils avaient affiné une gémellité quasi parfaite en pratiquant le changement de corps pour servir le même sujet. Rapidement, il eut la réputation d’être le meilleur coup de Paris (banlieue ouest). Je ne me souviens pas que Rastignac ait trouvé ce truc-là !

La substitution présidentielle avait lieu au Bois de Boulogne, lors des fameux « jogging » télévisés. Dans une cabane forestière à double fonds, son ami Georges attendait, puis ressortait à sa place, frais comme un gardon, étant sensé avoir procédé à ses ablutions et autres dégorgements. L’exercice présidentiel reprenait alors, encadré par la garde prétorienne. L’aréopage ayant disparu, le véritable consul, dans la tenue de vrai prolo de Georges, prenait le volant d’une Clio garée non loin de là pour rejoindre Villeneuve et Martine, la compagne de son double. Adieu les chauffeurs précédés de motards ! Feux rouges à respecter, et circulation au tampon à vitesse limitée. Il ne regrettait pas de toujours avoir fait la course en tête ! Une fois, étant tombé en panne, il avait été obligé de prendre le RER à une heure de pointe. Il s’était retrouvé à voyager dans un quasi wagon à bestiaux. Ce qui l’avait le plus gêné, c’est cette odeur prégnante de suint dont il avait eu très peur de ne pouvoir se débarrasser dans son autre vie. En réalité, ses sens l’avaient mémorisée et elle devint très vite le carburant moteur de son action politique. Martine tenait proprement le petit pavillon de deux chambres salon-cuisine. Ne travaillant pas, elle avait le loisir de cultiver les six cents mètres du jardinet attenant et d’en tirer une variation toute en fraicheur sur les produits du supermarché voisin. Deux rangs de salades ; deux lignes d’haricots beurre et une bordure de tomates Saint-Pierre qui n’atteignaient leur maturité qu’à la Toussaint avant les gelées. Son grand-bourgeois de palais ne trouvait rien de plus excitant que de passer de la cuisine aérienne du « Château » à celle plus ferroviaire de son repaire de Villeneuve. C’est précisément grâce à cette coïncidence des contraires qu’il avait pu garder son unité et trouver la force de coiffer son concurrent sur le poteau. Pas plus que le surréalisme, le social ne se décrète ; il se vit ! N’est-il pas vrai ?

Avec l’aide de sa complice allemande réélue comme lui, il venait de sauver l’Euro. Les économies repartaient. Sauf pour la Grèce qu’on avait due laisser sur la touche. Mais n’avait-elle pas l’Arcadie, ses bergers et ses chèvres, ainsi que le miel de l’Hymette pour subsister ? Castor et Pollux avaient fait des émules. La démocratie était devenue un vice !

Il multipliait les conférences de presse. Son ancrage populaire avait fait disparaître toutes ses craintes d’agir à contretemps de l’évènement. Ça n’était plus les journalistes qui l’analysaient mais lui qui leur envoyait son évidence à la figure. Le Grand Verre incarné ! Peu en revenaient. Il n’y avait guère que cette anglaise à l’allure androgyne qui soutenait son regard ; elle ne lui posait aucune question : elle savait. Un agent secret de la perfide Albion ? Louis XV leur avait bien envoyé d’Eon !

En planque depuis plusieurs heures avant la promenade du dimanche, elle avait vu arriver Georges dans le refuge du Switch Club. Puis, attendant que sa Grâce sorte pour gagner sa Clio, elle s’avança au niveau de la portière dans son roadster Morgan 1938 :
- Un lift, Mister Président ?
- Mais je vais sur Mars !
- Moi aussi, le J.P.L.(1) nous attend.
- Vous me laisserez marseiller le premier ?
- Ladies first !
- Nous ne serons qu’un seul corps ?
- Amen !


(1) JET PROPULSION LABORATORY

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