Vacances d'automne

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Image de Automne 2020
Le train s’arrêta brusquement, au milieu d’une campagne verte. Par la fenêtre, Arlette pouvait admirer l’herbe des champs, brillante, lavée par la pluie qui avait enfin cessé.

Elle se pencha vers Antoine, le plus jeune enfant qui demandait sans cesse : « On arrive quand, dis, tante Arleeeette ? » Il traînait sur la dernière syllabe de son prénom d’une façon charmante. « Il s’est endormi, chuuuuut… ! » murmura Marion, en regardant son jeune frère d’un œil attendri. Puis, elle ajouta : « Il repart quand, le train ? »

Arlette ne sut que répondre, car elle n’en savait rien. Le trajet, qui ne devait initialement durer que deux heures, était en train de s’allonger de façon vertigineuse. Elle avait quitté la gare de Strasbourg pour se rendre à Dijon, afin de ramener son neveu et sa nièce à leurs parents. Or, le train ne cessait de s’arrêter, pour un oui ou un non, sans qu’aucune explication ne soit donnée aux voyageurs. Les vacances d’automne s’étaient si bien passées, quel dommage de les gâcher ainsi à cause d’un interminable trajet de retour !

Et puis, Arlette était comme les enfants : impatiente de revoir sa sœur Elsa. Elle maudit une fois de plus la lenteur des « trains de province », fussent-ils des TGV. Parfois, elle regrettait Paris où tout lui semblait aller plus vite. Tandis qu’en province… estimait-elle. Partis à 14 h 7 de Strasbourg pour arriver à 16 h 14 à Dijon, ils en étaient encore là, à 16 h 27 : attendre pour la dixième fois au moins que le train redémarre. Arlette se dit que lors du prochain passage du contrôleur, elle lui demanderait des explications.

Elle se sentait prise en otage, coincée dans ce wagon avec des passagers inconnus, au milieu de nulle part. Car elle ne parvenait plus à se situer, à force… et puis, ce champ trop vert entouré d’arbres baignés d’une lumière dorée lui semblait étrange.

« Regarde, tante Arlette, on dirait un arbre magique ! » s’écria tout à coup Marion, en tendant son petit doigt en direction d’un large tronc recouvert d’une sorte de mousse orangée. Ses feuilles jaunissaient, certes, mais Arlette trouva qu’il n’avait rien de magique… Il avait l’air plutôt sinistre, oui, dans cette lutte contre la montre qui se jouait là, dans ce train qu’elle ne supportait plus.

« Tu sais, il m’a parlé… » ajouta la petite en prenant un air mystérieux, tandis que ses joues rosissaient. Arlette se dit que l’enfance était un cadeau merveilleux, se souvint de la sienne, des envolées presque lyriques qui l’enchantaient à la seule vue d’un chien, d’un chat ou d’un oiseau. Alors, un « arbre magique », après tout, pourquoi pas… ?

Le train redémarra soudain, et Arlette soupira de soulagement. Antoine se réveilla sous les secousses du wagon, frotta de ses paumes ses petits yeux encore tout endormis et marmonna : « On est où, tante Arlette ? J’ai faim… »

Arlette se félicita d’avoir emporté des sandwichs « au cas où ». Son mari lui reprochait souvent d’être trop prévoyante, mais la vie elle-même semblait donner raison à Arlette. C’est avec un sourire de satisfaction qu’elle sortit du sac de voyage vert, un sandwich au beurre de cacahuètes et une pomme, ainsi qu’une bouteille d’eau. « Moi aussi, je peux avoir un sandwich ? Mais au Nutella, pas aux cacahuètes ! »

Arlette tendit à Marion le pain fourré de chocolat fondu, ainsi qu’une clémentine. Bientôt, le wagon tout entier embauma les fruits, et Arlette se demanda si l’odeur ne gênait pas les voyageurs. Elle tourna la tête de droite à gauche en se tortillant : elle ne vit qu’un homme âgé, qui paraissait totalement concentré par la lecture d’un journal sportif. « Celui-là ne risque pas d’être dérangé », pensa-t-elle, en se demandant où étaient passées les deux familles encore présentes tout à l’heure, avant l’arrêt du train. Elle était certaine de leur présence, parce que les trois filles ne cessaient de demander à se rendre aux toilettes, tandis que leurs parents leur expliquaient avec patience qu’il fallait, pour cela, attendre que le train redémarre. Ils n’étaient tout de même pas tous descendus en pleine campagne, sans que personne ne s’en aperçoive ? Elle les imagina, se promenant en file indienne, puis se mettant à danser tous ensemble autour de « l’arbre magique », chantant et poussant des cris aigus.

Arlette secoua ses cheveux auburn, se dit qu’elle devenait un peu folle, à force d’attentes et de trajet interminable. Les familles avaient dû descendre au précédent arrêt, à la gare de Besançon, voilà tout !

— Il m’a dit qu’on verrait bientôt des potirons, poursuivit Marion, en léchant ses doigts remplis de chocolat fondu et de jus de clémentine.
— Qui ça, l’arbre magique ? répondit bien volontiers Arlette, trouvant ce petit jeu somme toute amusant. De plus, il offrait l’avantage de faire passer le temps…
— L’arbre magique t’a parlé ? se réveilla tout à coup Antoine. Mais c’est pas possible… il m’a parlé à moi et il m’a dit qu’on verrait bientôt des sorcières, et des manches à balai, et puis aussi des vampires !
— Non, c’est même pas vrai ! se fâcha Marion. Et puis, l’arbre magique est gentil, alors, on ne verra pas des sorcières ou des vampires !

Allons bon, une dispute au sujet d’un arbre au tronc à moitié pourri, il ne manquait plus que ça, grommela Arlette, en s’enfonçant dans son fauteuil. Puis, se raclant la gorge, elle affirma :

— Il n’y a pas « d’arbre magique », ni de sorcières ni de vampires…
— Si, il y a des vampires ! hurla Antoine, et ses petites joues devinrent pâles, en même temps qu’un voile d’inquiétude traversa son visage enfantin.
— N’importe quoi ! coupa Marion. On verra des potirons, un grand champ de potirons, et puis c’est tout.

Soudain, le train se mit à gémir, puis à ralentir. Arlette se sentit excédée, d’autant plus que depuis un bon moment, son mobile ne captait plus aucun réseau. Sa sœur les attendait sûrement à la gare de Dijon, en s’inquiétant.

— Oh, non… Il ne va pas encore s’arrêter ! ragea-t-elle.
— Si, si, tante Arlette, c’est bien ! On va voir les potirons !

Marion était animée d’une joie étrange, presque sauvage, tandis qu’Antoine ne pipait mot. Ses minces lèvres serrées, il regardait par la fenêtre, sans bouger. Le paysage défila encore un peu à vitesse moyenne, puis, de plus en plus lentement jusqu’à s’immobiliser.

— Tu vois, j’avais raison ! triompha Marion en se levant de son siège, battant des mains. Dis, tante Arlette, tu crois qu’on peut sortir ?
— Certainement pas ! répondit Arlette d’une voix ferme, en plaquant l’enfant contre son siège.
— Mais j’avais raison, j’avais raison… tu vois, Antoine, j’avais raison ! continua la petite voix, tel un tourbillon fou.

Avec son regard sombre et enfiévré, la petite semblait comme… possédée. Arlette eut honte de penser cela, mais elle avait le plus grand mal à calmer sa nièce dont le regard ne se détachait plus du champ de potirons : ils étaient orange, énormes, beaux aussi… Et la coïncidence était amusante, mais pas anormale. Après tout, on était fin octobre, en pleine saison des courges dont on faisait des potages et des tartes, qu’on creusait de l’intérieur pour y ciseler un visage menaçant, qu’on disposait tantôt dans les jardins, tantôt sur les rebords des fenêtres.

Antoine se mit à donner des coups de pied dans le siège, l’air buté.

— Arrête, Antoine ! C’est interdit, ça casse les sièges. Et puis, tu vas effrayer le monsieur, affirma Arlette.
— Quel monsieur ? Le monsieur bizarre, avec son journal ? demanda le petit, un sourire en coin.
— Oui, le monsieur avec son journal.
— Il est sorti, tante Arlette.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Antoine ?
— Il est dans le champ… T’as qu’à regarder… personne ne veut jamais me croire… poursuivit l’enfant, les larmes aux yeux.

Arlette ne vit pas que son neveu était en train de pleurer et de trembler. Parce qu’en tournant la tête, elle aperçut à travers la vitre une silhouette légèrement voûtée, au milieu des potirons. Et un journal, qui se mit à tourbillonner dans l’air tiède du soir. Il avait fait anormalement chaud, ces derniers jours, et en soirée, il faisait doux, au lieu de la froideur habituelle de la fin du mois d’octobre.

Arlette se demanda ce que cet homme faisait là, pourquoi et comment il était sorti du train, sans même qu’elle s’en aperçoive. Elle se dit qu’il fallait aller le chercher, qu’il ne se rendait pas compte du danger à se retrouver seul, perdu au milieu d’un champ de potirons, alors qu’aux alentours, il n’y avait aucune habitation. Et pourquoi ce satané train avait-il laissé une porte de sortie ouverte ? Cet homme était âgé et perdait peut-être la tête… ll fallait l’aider. Et porter plainte contre la compagnie des chemins de fer, une fois qu’ils seraient tous arrivés à Dijon. Oui, porter plainte pour mise en danger de la vie d’autrui.

— On dirait un train fantôme, comme à la foire… dit Marion, d’un ton suraigu. Je veux aller voir les potirons, tante Arlette… dis, je peux ?
— Sûrement pas, coupa sèchement Arlette. Vous ne bougez pas d’un pouce, ni toi ni ton frère. Je vais voir comment je peux aider le vieux monsieur !
— Tu ne peux plus l’aider, c’est trop tard…
La voix du petit Antoine n’était plus qu’un mince filet d’angoisse, tandis qu’une larme énorme roulait sur sa joue gauche.
— Mais l’arbre magique a dit que…
— Tais-toi ! hurla l’enfant en se tournant vers sa sœur. L’arbre t’a menti, t’as rien compris, ou quoi ?
— Mais il y a des potirons et…
— Regarde, Marion, regarde…
— Je vois rien, il fait nuit !

À 18 h 48, avec le changement d’heure du dernier week-end d’octobre, la nuit tombait plus tôt. Et ce soir-là, elle était en train d’envelopper la campagne d’un voile non pas doux mais inquiétant. Arlette réfléchissait à toute allure : comment aider cet homme que l’obscurité tombant du ciel était en train de dévorer ? Comment sortir de ce train et de cette situation qui lui semblait de plus en plus inquiétante ? Elle ne parvenait pas à s’expliquer ce qu’elle ressentait, mais il y avait quelque chose d’anormal qui flottait dans l’air. Ces arrêts incessants n’étaient pas normaux, les enfants étaient en train de devenir fous, et elle-même sentit quelque chose basculer : sa raison, son bon sens. Ses points de repère…

Elle demanda aux enfants de se calmer, et essaya de trouver une solution. Le mieux était encore de contacter sa sœur, de lui demander de venir les chercher en voiture. De sortir de ce train, immédiatement, avant qu’un malheur ne s’y produise. À l’extérieur, quelque part dans les champs, elle parviendrait peut-être à capter du réseau…

Arlette expliqua aux enfants ce qu’elle comptait faire, le plus calmement possible, en leur demandant de l’aider. Elle eut l’impression qu’ils saisissaient la gravité de la situation, parce qu’ils l’aidèrent à refermer les deux sacs et à porter la grosse valise. Arlette se souvint furtivement qu’ils avaient encore à manger, plusieurs sandwichs et d’autres fruits, ainsi que deux bouteilles d’eau. De quoi tenir, jusqu’à ce qu’elle parvienne à téléphoner à sa sœur, jusqu’à ce qu’elle vienne les sortir de cette situation infernale. Ils ne devaient pas se trouver si loin que ça de Dijon, pensa-elle.

Arlette et les enfants traversèrent le wagon lugubre et mal éclairé, à présent totalement vide, et arrivèrent dans le sas : la porte de sortie était grande ouverte. Sans doute l’homme l’avait-il laissée ainsi, en quittant le train. « Je porterai plainte contre cette compagnie, ils ne s’en sortiront pas comme ça ! », s’entêta à penser Arlette, pour la centième fois au moins depuis qu’elle avait quitté Strasbourg.

Elle aida les enfants à descendre les deux marches et posa à son tour le pied sur la terre ferme. Elle fit quelques pas, encombrée des sacs, Antoine à sa droite et Marion à sa gauche. Tout à coup, elle entendit un sifflement déchirer l’air, eut à peine le temps de se retourner pour voir le train redémarrer et disparaître à toute allure dans la nuit noire. Le champ de potirons énormes, les ténèbres, l’homme au journal qui avait lui aussi disparu, le fin croissant de lune qui se découpait dans l’épaisse noirceur, tout lui sembla sinistre, d’un seul coup.

— Tante Arlette, j’ai peur… murmura Antoine, en serrant plus fort la main de sa tante.
— Et toi, Marion, ça va ? demanda Arlette, pour tenter de rassurer la petite.

Marion tourna son visage vers Arlette, et répondit en souriant : « Oui, ça va très bien ! » Ses deux canines trop longues luisaient doucement dans l’obscurité. Elle ajouta, le regard brillant, en approchant ses lèvres pâles du cou de sa tante : « Attends… je vais te faire un bisou ! Regarde, l’arbre magique a transformé mes dents... et il m’a dit que je dois t’embrasser dans le cou... »
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