Va savoir (2/2)

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

- Y'a des rats. Y'en a un qu'a frôlé mon épaule. Il aurait pu me mordre cette sale bête.

- T'as rêvé. On ne peut rien voir.

- Je ne l'ai pas vu, je l'ai senti.

- Alors comment peux-tu dire que c'est un ra t si tu n'as rien vu ?

- Je l'ai senti.

- C'est peut-être une feuille morte. Et si c'était un rat, ça voudrait dire que l'on approche de la sortie par où il est entré. Et s'il est entré, c'est qu'il y a quelque chose à bouffer.

- Oui, moi ! 

- Tu délires complètement. 

- Aïe ! Il y en a encore un qui vient de passer entre mes jambes... Il courait vite.

- Ça, il va pas gambader s'il t'a senti.

- Je sens mauvais ?

- J'ai pas dit ça. Je veux dire que si c'est un rat, il t'a senti, ces animaux-là ont un odorat très développé. Peut-être que c'est le cas maintenant pour les gens qui auront respiré le virus. Ils voulaient voir si les cinq sens des humains n'étaient pas amplifiés à son contact. Le  toucher, le goût, l'odorat, la vue, l'ouïe... 

- Comment tu sais tout ça ? 

- Mon métier est de tout savoir.

- Alors, si tu sais tout, qu'est-ce que l'on va devenir ?

- Mon métier est de tout savoir, j'ai pas dit qu'il était de tout prévoir. Je laisse ça à ceux qui nous gouvernent.

- Et qu'est-ce qu'ils mijotent à ton avis ?

- Ils veulent augmenter les capacités des individus, je te l'ai déjà dit. 

- Et tu crois qu'ils ont réussi ?

- Le problème, c'est que l'on ne sait pas très bien ceux qui seront augmentés grâce à la présence du virus et ceux qui ne le seront pas et qui, peut-être, deviendront malades. 

- Charmant !

- Je ne vais pas te faire un cours de biologie... Je n'ai pas de tableau noir pour te faire une démonstration. D'ailleurs, je me demande s'ils ne se sont pas fichu le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate. En principe, un virus ne peut modifier un génome. 

- Et nous, qu'est-ce qu'on va devenir si on sort de ce trou ?

- Nous, on sera comme avant. On n'a pas reçu le nuage en pleine figure. 

- Non, on ne sera pas comme avant ! Je suis persuadé du contraire. Si on remonte, - je dis bien « si » -, j'ai l'impression que je serai enfin moi-même. C'est à dire différent de ce que j'étais jusqu'ici.

- Ah !

- Oui. Coupé du monde comme je le suis, ça m'aide à réfléchir.

- On dirait pas. T'as plutôt la pétoche.

- Justement, c'est parce que j'ai peur d'y rester que je me retrouve moi-même. J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid, j'ai sommeil. Finalement, c'est assez simple, un homme. C'est même rudimentaire. Là-haut aussi, j'avais faim, soif, froid, sommeil, mais je savais que je trouverais de quoi satisfaire ces besoins à un moment ou un autre de la journée. Ici, non. En plus j'y vois rien. Je suis seul avec moi-même.

- Je te remercie. T'as qu'à dire que je ne compte pas.

- Oui, Monsieur, je suis seul. Faut voir comme tu me rudoies ! C'est ta façon à toi d'avoir peur. 

- J't'rudoie ? J't'ai prêté ma veste.  

- Tu m'as prêté ta veste pour me faire taire. T'en avais marre de m'entendre geindre. C'est ce que tu m'as dit, je reprends tes mots. Tu ne me comprends pas. Personne ne peut comprendre personne, surtout pas dans le noir. Personne ne peut aimer personne, surtout pas dans le noir, sans boussole, sans lumière, et sans avoir mangé ! T'as pas mangé, c'est pour cela que tu ne m'aimes pas. 

- Mais si je t'aime. Enfin, entendons-nous sur les mots. Je t'aime bien. J'ai plein de souvenirs avec toi.

- C'est pour ça que tu m'as entraîné dans ce trou ? Pour partager tes souvenirs ? Souvenirs qui bientôt n'en seront plus, puisqu'on n'aura personne à qui les confier et les transmettre. On va crever et nos souvenirs avec. Finalement, c'est ce qui me fait le plus mal, me dire que personne ne prendra mon relais. 

- Mais si ! Tes enfants !

- Tu parles ! Surtout s'ils sont augmentés, tu penses bien que leur père, ils n'en auront rien à faire. Ils vont plus en pouvoir d'être « augmentés », comme tu dis... Ils auront dépassé le père. Plus besoin de le tuer. L'avenir sera devant eux sans frein ni barrière. Je ne serai plus là pour leur donner des conseils, et même si je suis encore là, tu penses bien que mes conseils, ils s'en ficheront.  Ils seront au Nirvana, ne devant plus rien à personne, sauf à ce satané virus qui aura fait d'eux des demi-Dieux... Car, c'est bien de cela qu'il s'agit ?!

- Pas tout à fait. J'ai dit qu'ils veulent augmenter les capacités des gens.

- S'ils survivent, bien entendu.

- Ils survivront. Tu penses bien, ils n'auraient pas risqué d'y rester eux-mêmes. Mais tu vois tout en noir. Tu broies du noir.

- Bien observé ! Je broie du noir. C'est bien vu de ta part ! (Je me moque, évidemment !) Oui, je broie du noir, c'est le revers de la médaille.

- Quelle médaille ?

 - Le revers de ton optimisme. A chaque optimiste, il faut bien un pessimiste pour équilibrer le monde. Ah ! Si on laissait faire tous les optimistes de la terre, la planète serait en voie de disparition. Ou plus exactement, notre espèce. D'ailleurs, c'est ce qui risque bien d'arriver. Tu me diras, la planète en serait soulagée. 

- Je ne dis rien du tout. Je t'écoute. C'est pas bien gai ce que tu me racontes. 

- J'ai pas envie d'être gai. J'ai pas envie d'être gai, avec ou sans virus. Excuse-moi. La prochaine fois, je ferai un effort. 

- Allez, assez discuté. On avance. On reprendra cette discussion là-haut. 

- « Au revoir, là haut ». T'as vu le film ? 

- Non.

- C'est dommage. C'est une histoire tragique, mais c'est une tragédie qui laisse libre cours à une possible réconciliation posthume. Ailleurs. Là-haut. Va savoir ! Et c'est ça qu'est beau. 

- Qu'est-ce que tu me racontes ! 

- Mon interprétation du film, mais si tu ne l'as pas vu, inutile d'en parler. 

- Surtout si tu t'arrêtes à chaque fois que tu causes !

- Et si on mangeait ?

- Accordé, Monseigneur........................................................................

.......................................................................................................

 

- A mon tour, j'ai sommeil. Toujours comme ça quand j'ai mangé. Le sommeil me gagne.

- Parce que t'appelles ça manger, une demi-baguette dure à s'en casser les dents. 

- Sois déjà content de l'avoir eue sous la dent, cette baguette que tu dis dure. J'aurais pu la garder toute entière pour moi tout seul. Tu n'aurais rien vu.

- Mais je t'aurais entendu mastiquer. Tous les humains mastiquent.

- Et toi, tu rumines. Comme un bovin. Qu'est-ce que tu peux être lent quand tu marches. Pas quand tu manges, remarque. Alors là, t'es vorace. T'as peut-être pas d'appétit pour la vie, mais pour la graille, t'en as. J'ai cru que t'allais t'étouffer, tellement tu gloutonnes avec avidité. La pétoche t'empêche pas de bouffer.

- Parle-moi autrement. Je te rappelle que c'est toi qui m'as entraîné dans ce gouffre. Pourquoi, t'as fait ça d'ailleurs ?

- Par amitié. 

- Ah ! On était amis là-haut ? On s'est connu où, déjà ? A l'école ?

- Tu t'en souviens plus ?

- Vaguement. L'obscurité me fait perdre tous mes repères. Je vois même pas ton visage. 

- On s'est connu à l'hosto. Chez les psys. 

- L'obscurité me fait perdre tous mes repères. Et c'est peut-être un mal pour un bien. Ça m'aide à devenir moi-même. Qu'est-ce que tu fichais dans ma vie, tu peux me le dire ?

- Pour quelqu'un qui parle de réconciliation, la question est étonnante.

- Oui, qu'est-ce que tu faisais dans ma vie, toi qui me rudoies ? 

- Je t'ai prêté ma veste, je t'ai donné la moitié de ma baguette de pain, je t'ai peut-être sauvé la vie, - va savoir -, et tout ce que tu trouves à me dire, c'est que je te rudoie. 

- Oui...

- Je me demande bien qui rudoie qui ? Je ne fais pas de grand discours sur la guerre, le pardon, la réconciliation entre les hommes, - d'ailleurs, j'ai envie de me réconcilier avec personne et je les emmerde tous -, j'agis. 

- Ah !? Monsieur agit. On tâtonne dans l'obscurité la plus totale, mais il agit.

- Oui, j'agis lorsque le destin fait de moi un acteur. Et toi qui appelles à la bonté universelle, tu peux me dire ce que tu as fait dans ta vie de petit prêcheur ? Quels actes de charité ? Quel acte de bravoure ?  Tu as le culot de me dire que c'est moi qui donne des leçons. Mais, c'est toi qui en donnes à la terre entière ! En faisant mine de déplorer les catastrophes.

- Tu veux te réconcilier avec personne et tu te disputes avec moi.

- Oui, Monsieur, je me dispute avec toi. Depuis le début, tu m'emmerdes avec tes interrogations. « Et quand est-ce qu'on va arriver ? » « Est-ce qu'on a bien fait de s'engouffrer dans ce réduit ? » « Et qu'est-ce qu'ils font là-haut ? » Qu'est-ce que j'en sais. La vérité, c'est que tu as peur d'y rester, alors que tu feins d'être indifférent à l'avenir de l'humanité. Mais, toi... toi... ton petit moi préfère vivre que mourir. Il s'cramponne à la vie. Ça ne t'empêche pas de prédire la fin du monde avec une délectation suspecte. On dirait que ça te fait bander d'imaginer l'espèce humaine rayée de la carte.

- C'est pourtant ce qu'elle a mérité.

- Tu parles d'une générosité ! Tu voues l'humanité à la géhenne parce qu'elle heurte tes convictions, car tu es convaincu d'incarner le bien. Mais qu'est-ce que t'en sais du bien ? Tu veux me le dire ? Tu l'as rencontré, le bien ? 

- Je ne sais peut-être pas où est le bien, mais je sais où est le mal. 

- Ah ! Bravo. J'aimerais avoir tes certitudes. Il paraît que c'est moi qui affirmais tout à l'heure. Moi, j'essaie d'affirmer avec la raison, pas avec la peur chevillée au cœur.  

- T'en n'as pas, de cœur. T'as pas de cœur. Pas d'émotions. Pas de sentiments. Ça, les psys ils t'ont bien ratiboisé de ce côté-là. 

- Qu'est-ce que t'en sais que j'ai pas de sentiments. Et puis, l'émotion parlons-en ! L'émotion ne se discute pas. Elle est monolithique. 

- Mono... quoi ?

- Monolithique. D'une seule pièce, si tu préfères. C'est en cela qu'elle est dangereuse. L'émotion larmoyante donne bonne conscience, elle donne l'impression à qui la porte en bandoulière d'être quelqu'un « de bien », mais elle peut conduire à la haine. La haine de l'autre. 

- L'émotion !?

- Oui, Monsieur. S'il n'y avait que les émotions qui guidaient nos actions, nous serions en guerre perpétuelle les uns contre les autres. Quant à l'émotion de groupe, c'est un agrégat de personnes qui se réchauffent au brasero de leur bonne conscience. 

- Quel beau mot d'auteur !

- A l'inverse de toi, je ne pleure pas en meute. 

- Encore un autre beau mot d'auteur. 

- Tandis que la raison argumente. Pour raisonner, il faut être deux ou un peu plus de deux, mais on doit laisser ses émotions de côté. Pour écouter l'autre justement. Ainsi va la science. Sans émotion. T'as pas compris ça, chez les psys ?!

- Elle ferait peut-être bien de faire attention aux conséquences de ses découvertes, la science !

- Sur ce point, je te rejoins. Mais là encore, c'est à la raison de prendre la main. 

- On va crever, mais en ayant raison. La bonne blague ! 

- C'est toi qui dis qu'on va crever. C'est toi l'apôtre de l'Apocalypse ! Saint-Jean ! Saint-Jean, faux cul ! Voilà c'que tu es.

- C'est toi qui m'as pris par le bras. Tu m'as dit, « viens, il faut filer ». Et je t'ai suivi. Parce que je te faisais confiance. Et nous voici dans ce trou à rats.

- Un trou à rats sans rats. Dommage. Ça peut servir, un rat. Ça se bouffe en cas de famine. 

- Merci. Plutôt crever.

- Ça, je sais : crever, crever, c'est à la fois ton credo, ton horizon et tes limites. Non, Monsieur, pas sûr qu'on crève. On s'en sortira. Allez, marche. 

- T'es sûr qu'on s'est rencontrés à l'hosto ? C'est pas plutôt dans une manif ?

- Qu'est-ce que j'aurais été faire dans une manif ? 

- Dans une manif, on marche...

- On s'est rencontrés à l'hosto. Moi, je suis sorti, toi t'es resté. Tu n'avais pas encore maîtrisé tes émotions, justement. Un rien te faisait peur. Ils t'ont gardé. 

- Tu vas arrêter de m'em... avec tes histoires d'émotions. Comme si tu te sentais supérieur parce que tu n'en avais plus.

- Je ne t'ai pas dit que je n'en avais plus. Je t'ai dit qu'à elles seules, elles ne suffisaient pas à guider une action. 

- J'ai sommeil.

- Encore ! 

- J'ai pas dormi tout à l'heure à cause des rats.

- Qui n'existent que dans ton imagination. Mais t'as de la chance, moi aussi j'ai sommeil.................................................................................................................................................................................................

 

- T'as dormi ?

- Non.

- C'est pas vrai, je t'ai entendu ronfler.

- Et toi, t'as dormi ?

- Oui.

- Alors comment tu as pu m'entendre ronfler si tu dormais ? Faut réfléchir mon p'tit vieux. Malgré les psys, il te reste encore quelques neurones. Tu devrais t'en servir. 

- Arrête de me rabaisser.

- Je te rabaisse pas. Je te montre, avec un petit exemple, un tout petit exemple, un tout tout petit exemple, un exemple minuscule, qu'il faut réfléchir avant de parler. Allez, en route !

- Tu veux à tout prix me faire réfléchir comme tu réfléchis... toi. À ta façon. Mais y'a peut-être trente-six manières de réfléchir. Oh ! Et puis arrête de me tâter comme ça !

- Je te tâte, moi ! Je te guide. Attention, il y a une pierre.

- Où ça, une pierre ?

- Devant toi. Pas besoin de réfléchir, fais-moi confiance.

- Je réfléchis ou je réfléchis pas ? Faudrait savoir.

- Tu réfléchis alors que, justement, là, il ne faudrait pas. Il faut avoir des réflexes. Attention, tu vas tomber ! 

- Tout à l'heure tu m'engueulais parce que j'avais peur de tomber et maintenant tu me houspilles parce que je risque de tomber.

- Tout à l'heure, c'était tout à l'heure. Maintenant, c'est maintenant. 

- Et qui décides du « maintenant » et du « tout à l'heure », Monsieur ?

- Aïe ! Je viens de me cogner la tête. Aïe, aïe, aïe. Putain, un sale coup. Ça ne serait pas arrivé si tu avais réfléchi à ne pas réfléchir quand il fallait ne pas réfléchir. 

- Pardon ? Tu peux me la redire celle-là ? 

- Je parie que je me suis ouvert le front. Tout ça parce que je m'occupais de toi. Fouille dans mon sac, il doit y avoir une trousse à pharmacie.... Tu la trouves ?  

- Attends, faut que j'réfléchisse. C'est bien ce que tu m'as dit, je dois réfléchir.  

- Tu cherches, nom de Dieu.

- Je cherche, je cherche. Dans le noir, c'est pas commode. 

- Une trousse avec une fermeture éclair...

- Ça y'est. Je l'ai. Flute, elle est tombée par terre...

- C'que tu peux être maladroit. 

- Tu aurais dû rester là-haut. Peut-être que le virus t'aurait rendu plus aimable. Ou encore plus désagréable ! Va savoir, s'il « augmente » les défauts comme les qualités des gens... Toi, je sais de quel côté, il aurait fait pencher la balance. Sans doute du mauvais. Va savoir !

- Et moi, je sais que t'es un c...Tu la trouves, la trousse, au lieu de débiter des âneries. Et quand, je dis âneries, je suis aimable... 

- Je cherche. Ah ! la voilà. C'est un peu boueux, mais ça ira.

- Comment ça, ça ira. Tu vas me coller un pansement plein de boue sur le front.  

- Mais non, les sparadraps sont dans la trousse. Il te faut un sparadrap.

- Bien propre, le sparadrap, s'il te plaît. T'as les mains propres au moins ?

- Non, Monsieur, j'ai pas les mains propres. Et où Monsieur voudrait-il que je me lave les mains ? Baisse la tête. Voilà.

- Qu'est-ce que j'ai mal ! J'ai pris un sacré coup sur la calebasse. J'ai la tête qui tourne.

- Moi, quand j'avais le vertige tout à l'heure, je me faisais engueuler.

- Excuse-moi. Je te demande pardon. 

- Tu me demandes vraiment pardon ?

- Oui.

- Parce que t'as mal. Sinon, tu continuerais à m'engueuler. Allez, je suis bon prince. On n'a qu'à s'asseoir un peu en attendant que ça se passe...

Ça va mieux ?...

Eh ! Réponds ! Ça va mieux ?

- Oui, je réfléchis.

- À quoi ? 

- A l'univers. 

- Ah !

- Si vraiment, comme on le dit, rien ne se crée et que rien ne se perd, et comme le temps est infini.... 

- Oui, et alors ?

- Alors, dans des milliards de milliards de milliards d'année, puisque rien ne se perd et que tout se transforme...

- Accouche

- Il est tout à fait possible qu'on se retrouve ici, au même endroit. Va savoir. Je parle dans des milliards de méga-milliards de zêta-milliards d'années, évidemment. Les planètes ont fini par exploser. Les molécules se sont dispersées. Éparpillées. Puis, elles se sont recomposées comme après le big bang, et, de fil en aiguille, le soleil s'est reformé, la terre s'est reformée... La vie s'est développée à nouveau, comme autrefois. Selon le même schéma. Et on se retrouvera là. Dans des milliards de milliards de milliards de milliards d'années, puisque l'espace et le temps sont infinis. 

- T'as pris en effet un sérieux coup sur la calebasse.

- Tu vois, on ne peut jamais parler sérieusement avec toi.

- Je sais, je suis incapable d'écrire.... C'est ce que tu m'as dit tout à l'heure.

- Je n'ai pas dit que tu ne pouvais pas écrire. J'ai été étonné que tu m'annonces que tu allais écrire. Nuance. 

- Et pourquoi ce serait étonnant ? Hein, tu veux me dire, pourquoi j'aurais pas le droit d'écrire.

- Mais je n'ai pas dit que tu n'avais pas le droit d'écrire. Mais...

- Mais quoi ?

- Mais faut réfléchir.

- Pour écrire ? 

- C'est préférable.

- Si c'est pour réfléchir comme tu viens de réfléchir... Il y a peut-être une autre méthode.

- Il faut réfléchir à ce que tu vas écrire. Avant d'écrire. C'est clair, non. 

- On tourne en rond. On tourne en rond. Tu réponds pas franchement à ma question. 

- Par exemple, moi, quand je serai sorti de ce trou, je vais réfléchir avant d'écrire mon article. Est-ce que je vais parler de nous, quand on était en bas dans notre souterrain ? Ou est-ce que je vais regarder autour de moi, interroger les gens, leur demander comment ils se portent, est-ce qu'ils se sentent bien, est-ce qu'ils se sentent mieux ?

- Et tu crois qu'ils vont te répondre si t'es pas comme eux. Parce que ça va se voir tout de suite que t'es pas comme eux. Je ne dis pas ça parce que tu pars en gigue-gigue, mais fatalement, s'ils sont augmentés, ils vont pas vouloir répondre à un inférieur. Car, tu seras leur inférieur. 

- Qu'est-ce qui te fait dire que je serai leur inférieur ? On peut être différent sans être inférieur.

- Oui, oui. Mais si l'expérience a réussi, ils seront tout contents d'être transformés. Transformés en bien comme on le leur aura dit.

- Ou fait croire.

- Ça revient au même. Ils seront fiers. Et toi, tu sortiras de ton trou comme un rat. Sans compter que l'on ne sait pas trop à quoi on ressemblera, tous les deux. Depuis le temps que l'on marche dans ce souterrain ! Sans compter aussi, - et c'est peut-être le plus important -, qu'on peut se poser des questions à ton sujet...

- Quelles questions ?

- Tu serais pas descendu ici parce que t'avais la trouille, par hasard ? Tu serais pas venu te planquer. Avoue que t'es venu ici pour te planquer ! Dans les entrailles de la terre. T'avais peur et tu me racontes des carabistouilles avec ton histoire de témoignage. 

 - Moi ?

- Oui, Monsieur le grand seigneur : toi. Toi qui me rudoies parce que tu as eu la trouille de ta vie. T'y crois pas une seule seconde à cette histoire « d'augmentation » des humains. C'est un prétexte, un alibi. Tu savais que l'expérience pouvait être mortelle.

- Un  alibi ! Mais tu déraisonnes mon p'tit vieux. 

- Non, c'est bel et bien des virus qui peuvent tuer qu'ils ont vaporisés et tu le sais. Et tu sais qu'ils peuvent faire mourir les uns et pas les autres. Et tu as eu peur d'être dans le lot des victimes. Et tu t'es carapaté. 

- Alors, tu vois, si on suit ton raisonnement, je t'ai sauvé la vie. Tu devrais me remercier. Je suis venu te chercher à l'hosto et je t'ai embarqué de force pour ton bien. Reconnais-le, au moins. 

- Qu'est-ce que tu veux que je reconnaisse. 

- Suis ton raisonnement jusqu'au bout : des gens nous veulent du mal, je l'apprends et qu'est-ce que je fais ? Je file te chercher, je t'entraîne et je te sauve la vie. Parce que t'es mon ami.

- Ah ! ah ! ah ! C'est pas tout à fait comme ça, la chanson. T'apprends qu'il y a quelque chose de louche qui se trame. Tu te dis, faut que je me débine. « Mais si je me débine seul, on me le reprochera ». C'est ce que tu te dis. Tu viens me chercher pour pouvoir dire, le cas échéant, « c'est lui qui est venu me chercher, c'est lui qui m'a entraîné ». Et comme j'étais encore à l'hosto, ça peut marcher. Comme j'étais encore chez les psys, tu pourras mettre mon empressement à te sauver sur le compte du délire. Pas mal calculé ! 

- Calculé, pour quoi ? Tu  peux me l'dire ?

- Tout à l'heure, tu pourras sortir blanc comme neige devant ceux qui auront survécu. Alors que ton devoir de journaliste aurait été de rester là-haut. De rester là-haut, tu m'entends. Et pas de patauger dans ce trou pour sauver ta peau. Si on s'en sort. Parce que c'est pas dit du tout que l'on s'en sorte. En-bas ou là-haut, on est cuits, de toute façon.

- Le délire, c'est bien la seule chose de vraie dans ce que tu racontes. 

- Question délire, t'es pas mal placé non plus. Une question, une simple question. Tu le connaissais ce souterrain ? 

- Oui et non.

- Et tu sais où ça va nous conduire ?

- Non.

- Ah ! Tu vois. T'as pas réfléchi, toi non plus. La preuve, la batterie de ton portable qui s'est déchargée, à peine était-on rentrés dans ce bourbier. Tu t'es engouffré là-dedans, à toute vitesse, pour sauver ta peau. T'as appris ce qui se tramait, t'as compris que le plus grand nombre ne survivrait pas à leur putain d'expérience.

- Toujours à imaginer le pire. Je te dis qu'il s'agit d'une simple expérience, grandeur nature certes, mais d'une simple expérience qui se veut inoffensive. Par sûr, qu'elle l'ait été, là-dessus, on est d'accord. 

- Ah ! Tu vois.

- Mais tu crois que j'aurais laissé ma femme toute seule si c'était pas le métier qui m'avait obligé à descendre dans cet abîme. 

- T'as une femme, toi !? 

- Enfin, j'avais.

- La pauvre, je la plains. 

- Tu perds pas une occasion de me dire une vacherie. 

- T'as une photo ?

- J'avais. Je l'ai déchirée. Et puis, ça aurait servi à quoi, puisque tu n'aurais pas pu la voir.

- Tu l'as déchirée. La photo ou la femme ?

- C'est malin ! On voit bien que ça fait longtemps que t'es pas sorti de l'hosto. Tu ne sais plus rien du sentiment des hommes. Tu ne t'intéresse qu'à la planète. Et encore.

- Tout à l'heure, tu me reprochais mes émotions.

- Émotions, sentiments, c'est pas pareil.... 

Whou !...... Whou !....

Tu vois, là, je t'ai fait peur. T'as sursauté. Je l'ai senti. C'est une émotion : la peur.

- Non, j'ai pas sursauté.

- Si, t'as sursauté. Dis pas le contraire, je l'ai perçu. À ton haleine. 

- J'ai mauvaise haleine ? Moi ?

- Mais non, crétin. J'ai senti à ton souffle que tu avais eu peur. 

- Évidemment dans le noir, avec l'écho qui se réverbère partout et toi qui cries. J'ai eu peur. Quel mal à cela.

- Aucun. J'essaie de te faire sentir la différence entre émotion et sentiment.

- Merci. Monsieur est pédagogue. En attendant, tu l'as entendu, l'écho ? Le bruit qu'il a fait ? On est dans un boyau. C'est le boyau d'une grotte. 

- Ben oui ! Y a d'l'écho. Et alors ?

- Un peu plus loin, devant nous, ou à côté de nous, je suis sûr qu'il y a une grande salle. Avec des stalactites et des stalagmites. J'adorais ça, moi, les stalactites et les stalagmites, quand j'étais môme et que mes parents m'emmenaient visiter une grotte. Avec les projecteurs qui les éclairaient, ça avait quelque chose de féérique. 

- Oui, bon...  En attendant, avance. Parce que si tu veux contempler des stalactites, on risque de les chercher longtemps avant de les trouver. 

- OK, OK, J'avance. Alors, ta femme... Raconte. 

- Y'a pas grand chose à raconter.

- Sûrement que si. Les femmes ! Cette moitié du ciel ! Tu ne vas pas me dire que t'as rien à dire dessus.

- On dit qu'elles « portent la moitié du ciel », en effet. 

- Comme les stalactites et les stalagmites soutiennent la voûte d'une grotte.  

- Ça soutient rien du tout, les stalagmites et les stalactites.... Tu t'en fous, finalement, de ma femme. Moi, du ciel m'est tombée la foudre. Ah ! Comme j'ai pu aimer la mienne !

- Tu l'aimes encore.

- Je te parle pas de celle-ci. Je te parle de celle que j'ai connue autrefois.

- Autrefois...  Quand ?

- J'étais à deux doigts de me marier. Et puis, la foudre lui est tombée dessus, à elle aussi. Mais c'était pas la même foudre. Cancer ! Foudroyant ! En trois semaines, plus personne, plus de femme, plus d'amour, plus d'avenir. 

- Ah ! J'compatis. 

- Merci. 

- Et l'autre ? Celle qu'est restée là-haut ?

- Y'a pas grand chose à raconter. Je l'aime bien, mais c'est pas la même chose.

- C'est pour ça que t'es parti. Tu l'aimais pas suffisamment pour rester auprès d'elle.

- Elle vient de me plaquer, mais c'était peut-être pas totalement foutu. Et puis, il a fallu que je m'en aille. Mais je l'aimais pas autant que l'autre. 

Tu vois. Non, tu ne vois pas. Sa photo à elle, je l'ai déchirée. Mais celle de ma femme, je l'ai toujours sur moi. Dans mon portefeuille. Elle me quitte jamais. C'est mon porte-chance. Pas mon porte-bonheur, hélas, puisqu'elle n'est plus. Mon porte-chance. Jamais je m'en séparerais. Tu vois, là, c'est un sentiment. Tu comprends que c'est pas la même chose ? Dis, tu comprends ou tu comprends pas ? Un sentiment, ça se cultive. Une émotion, ça se gère. Nuance ! 

- Et... Où ranges-tu l'indignation ? C'est une émotion ? C'est un sentiment ? 

- Ah ! Ah! Tu crois me piéger. Tout dépend dans quel contexte s'exprime l'indignation. Et sur quel « tempo ». Est-elle spontanée - hop ! je l'indigne - ou est-elle le produit de la réflexion ? Facile de s'indigner à tout va... Les motifs ne manquent pas. Mais à trop s'indigner, on finit par ne plus réfléchir. Allez, avance. 

- Je ne fais que ça ! 

- Stop 

- Tu te fous de moi ou quoi ! J'avance ou je m'arrête ? Je réfléchis ou je ne réfléchis pas ? 

- Il y a une bifurcation.

- Y'en a déjà eu.

- Oui, mais jusqu'ici, c'était un chemin qui rejoignait le nôtre. On n'avait pas à se poser de questions. Là, c'est une bifurcation qui est devant nous. Le chemin se sépare en deux.

- Lequel on va choisir ?

- On s'arrête cinq minutes. Faut vraiment réfléchir....................................................................................................................................................................................................

 

- Ça s'complique.

- Peut-être que si on avait pu déchiffrer les signes tout à l'heure, on saurait où aller. Et même si on n'avait pu les déchiffrer, ils nous auraient peut-être donné une direction. Tu sais, comme ces alignements que l'on voit à Carnac ou comme ces figures que l'on voit du ciel au pays des Incas. Tu as vu l'émission ? Elle est passée sur la chaîne de télé « documents du passé pour comprendre le présent ». Ils expliquaient ça très bien. Certains disent que ce sont sûrement des extra-terrestres. Non, non, ce sont tout simplement des civilisations qui observaient le ciel. C'est ce que disent tous les spécialistes de la question. Mais fallait voir les images prises d'avions, c'était impressionnant.

- Mais est-ce que tu vas te taire, nom de Dieu !  J'essaie de réfléchir, mais t'arrêtes pas de parler. 

Quelle heure il est à ton avis ?

- Je croyais que t'avais une horloge dans le ventre. Elle s'est déréglée ? 

- Je te demande ton avis. Depuis combien de temps on marche ?

- Mais c'est ce que je t'ai demandé tout à l'heure et tu m'as envoyé sur les roses.

- Y'a franchement rien à tirer de toi. Et d'abord, comment tu te sens ?

- Moi, j'ai l'vertige, je te l'ai dit.

- Physiquement, je veux dire. Tu te sens en forme ? 

- Ben... Oui et non.

- Tu te sens de marcher pendant quelques kilomètres, et, le cas échéant, de revenir en arrière sans avoir perdu trop de force pour rebrousser chemin. Est-ce que je me fais bien comprendre ?

- Pas très bien.

- Je veux dire que si on s'engage à droite ou à gauche et qu'au bout d'un certain temps, - qu'il faudra décider à l'avance -, on s'aperçoit que ça ne mène nulle part, il faudrait que l'on puisse faire demi-tour pour revenir jusqu'ici et avoir encore suffisamment de forces pour emprunter l'autre chemin. J'ai encore une baguette dans mon sac à dos.

- T'es sûr, je n'ai rien senti en fouillant dans ton sac.

- Je l'ai enveloppée dans de l'aluminium. 

- Ah !

- Est-ce que tu comprends mon raisonnement. On va s'engager sans certitude. A un moment, il faudra, - peut-être - , se rendre à l'évidence que le chemin que l'on suit nous éloigne de la sortie plutôt que de nous en rapprocher. 

- Quand se rendra-t-on compte de « l'évidence », comme tu dis ?

- Ça, il faudra qu'on le décide avant. Et que l'on s'y tienne. Disons que si, au bout de trois heures on n'a toujours pas trouvé la sortie, on fait demi-tour pour revenir jusqu'ici.

- Et si, avant, on tombe sur une nouvelle bifurcation ?

- Complique pas. Donc, si on n'a rien vu ni trouvé, on revient ici. Il nous faut garder des forces pour courir l'autre trajet. 

- C'est quand même dommage qu'on n'ait pas pu lire ces hiéroglyphes. C'est de ta faute aussi, si on avait emporté de la lumière, une lampe de poche, des allumettes. Voire une lampe à huile. T'es quand même imprévoyant pour quelqu'un qui se pique d'être intellectuel.

- Je me pique d'être intellectuel, moi ?

- Tu me l'fais bien sentir. 

- Si je suis venu te chercher à l'hosto, c'est que je pensais que tu pouvais me servir à quelque chose, si tu veux savoir la vérité. 

- Tu m'as pas dit d'emporter une lampe de poche.

- Je parle de ton jugement. Mais je me suis trompé.

- Ah ! Tu vois, tu m'rabroues encore. Oh ! Et puis, j'en ai assez, je préfère mourir.

 - On va pas mourir. On va s'en sortir.

- Dans des siècles et des siècles. 

- On va s'en sortir. C'est moi qui te le dis.

- Si c'est toi !

- T'as pas confiance en ton vieux copain ?

- Je ne fais plus confiance à personne. La preuve, cette expérience dont tu me parles. Comment ils ont présenté les choses à la population ? 

- Ils n'ont rien présenté.

- Ah ! Tu vois. Toi, oui, t'as été informé, parce que c'est ton métier. Mais les autres ? Moutons et compagnie ! Ils ont été mis devant le fait accompli : on vous gaze, mais c'est pour votre bien. Oui, vous, vous avez été prévenus. Ah ! ils savent communiquer. Informer, c'est tout autre chose. Tu piges la différence entre « communiquer » et « informer » ? Tu es complice de leur manigance. Et tu ne t'en rends même pas compte. 

- Quelle manigance ? 

- Tu te permets de me rudoyer, comme si j'étais le roi des cons. Mais, en réalité, t'as pas plus réfléchi que moi. Ils t'ont entortillé. Si ça se trouve, il n'y a même pas eu d'expérience. Va savoir ! Ou bien elle a tourné court. Ou bien, elle était vouée à l'échec. Va savoir ! Et toi, t'as couru te réfugier ici, croyant faire ton devoir de témoin. Non, non, c'est trop comique. Je m'étranglerais de rire, si je ne me sentais pas pris dans une nasse. 

- Je ne comprends strictement rien à ce que tu racontes. T'es vraiment dans le délire le plus total. D'un côté, on nous aurait gazés, de l'autre j'ai cru qu'il y avait une expérience alors qu'il n'y en avait pas. Faut savoir.

- C'est pas du tout incompatible. Ils ont peut-être voulu tester la crédibilité de leur prochaine expérience et ils ont organisé une fuite, comme on dit dans les médias, pour laisser croire au journaliste que tu es (ou crois être, va savoir) que l'expérience aurait bientôt lieu, alors qu'elle n'a pas eu lieu.

- Ce que ça peut être tarabiscoté, ce que tu racontes. Ça tient pas debout, mais il faut que tu déverses ton fiel.

- Quel fiel ? C'est pas du fiel, c'est de la lucidité. Et peut-être que je suis lucide, parce que je ne me tiens pas informé et que je vis chez et avec les fous. Va savoir ! Dans mon retrait, loin du monde, je suis peut-être plus lucide que toi. Et là, tout aveugles que nous sommes, peut-être voyons-nous mieux les choses. Tu as vraiment envie de retourner là-haut ? Si j'étais pas sûr de crever de faim, je resterais ici, dans cette grotte, - parce que je suis sûr que c'est une grotte, une grotte et ses merveilleuses stalactites et stalagmites, et ses merveilleuses draperies que le temps a mis des millénaires à composer -, oui je resterais ici, dans la délicieuse pénombre des ans.

- Toi ! Mais il y a un instant, tu me disais en avoir peur. 

- J'ai bien le droit, moi aussi, d'avoir mes contradictions. J'ai peur du noir, certes, mais j'ai aussi peur des faux-semblants de la lumière. 

- Alors qu'est-ce qu'on fait ?

- On prend chacun un chemin. Le premier arrivé dehors témoignera... 

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