Va savoir (1/2)

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

 

- Tu vois quelque chose ? Une lueur, une percée, une ouverture ? 

- Non. Mais on devrait arriver.

- Enfin !

- On devrait s'approcher. Tu sens la pierre ? Elle devient humide. C'est sûrement le vent et la pluie. On devrait bientôt apercevoir quelque chose.

- C'est ce que tu dis à chaque fois ! A chaque fois que je trébuche, tu me dis la même chose. Mais je n'y crois plus. On devrait revenir en arrière.

- Impossible. Tu as repéré le trajet, toi ?

- On a bifurqué plusieurs fois, je m'souviens.

- Justement, comment se rappeler le chemin ! Non, il faut avancer, aller de l'avant.

- Avancer, je ne fais que ça.

- On ne le dirait pas.

- J'avance à tâtons. Pas à pas. Je glisse les pieds avec précaution pour éviter les pierres et les trous. Je fais attention à ne pas me cogner la caboche. Et puis, j'ai du mal à respirer. Tu ne penses pas qu'il y a des gaz toxiques ?

- C'est possible. Je ne sens rien, mais c'est possible qu'il y ait un peu de gaz carbonique. Là, sous nos pieds.

- On pourrait le vérifier. T'as des allumettes ?

- Si j'en avais, il y a belle lurette que j'en aurais allumé une. Ne serait-ce que pour lire les signes.

- Les signes ?

- Tu ne les sens pas. Palpe la paroi avec ton doigt. Passe-moi ton doigt, je vais te guider. Tu sens ? On dirait du braille......

- Comme une écriture cunéiforme. 

- Quelque chose comme cela. Inscrit dans l'argile. Depuis combien de temps ? Et pourquoi ? 

- Quelqu'un est passé avant nous. 

- Oui, mais depuis combien de temps ?

- Et nous, on est dans ce tunnel depuis combien de temps ? Je commence à étouffer. On n'aurait jamais dû s'engager dedans. J'étouffe, tu comprends ?

- Panique pas. 

- J'ai l'vertige.

- Comment ça, t'as l'vertige. Mais y'a pas d'à-pic, pas de falaise, on est sur du plat et en plus on n'y voit rien.

- Justement, j'imagine.

- T'imagines quoi ? 

- Que j'vais tomber. Tomber. Tomber. Que je vais plus pouvoir m'arrêter de tomber.

- Continue plutôt de marcher. On va bien finir par arriver quelque part. 

- « Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part », c'est pas le titre d'un roman, ça ? 

- Peut-être que celui ou celle qui nous a précédés dans ce dédale, nous attend. Peut-être que, pour lui aussi, ce sera une délivrance de voir arriver quelqu'un. Va savoir !

- « Un jour, il va faire jour. » Si je sors de là, ce sera le titre d'une nouvelle ou d'un roman, que j'écrirai. 

- Tu écriras... Toi ! 

- Pourquoi j'écrirais pas ? Tu écris bien, toi. 

- Oui, mais en attendant, j'avance. Avance.

- Je n'en peux plus. J'ai faim. 

- J'ai un quignon de pain dans mon sac. On le mangera tout à l'heure. Ce n'est pas encore l'heure de manger.

- Comment tu sais que ce n'est pas encore l'heure ? On n'a pas de montre et les batteries de nos portables sont à plat toutes les deux. Voilà des heures et des heures que l'on marche.

- J'ai toujours su quelle heure il était à deux ou trois minutes près. J'ai ça dans l'ventre, une horloge. 

- Tu parles d'une performance !

- C'est l'métier. Être à l'heure.

- T'es pourtant pas conducteur de train.

- Oui, mais je suis journaliste. Mon métier, c'est de poser des questions et de respecter les délais. Écrire dans les temps.

- Tu poses des questions, toi ! Elle est bien bonne ! Depuis qu'on est partis, tu n'arrêtes pas d'affirmer.  Qu'il fallait entrer dans ce tunnel, que l'on est près de la sortie, qu'il faut avancer et surtout ne pas revenir en arrière. Tu parles, ça fait des heures que l'on marche ! Tu t'es planté, mais ça ne fait rien, Monsieur continue d'affirmer. Y'a des signes sur la paroi... Y'a pas de gaz carbonique... On ne va pas crever...  Y'a pas d'à-pic. Qu'est-ce que t'en sais qu'il n'y a pas d'à-pic, puisqu'on ne voit rien. On est peut-être dans le boyau d'une grotte qui va s'élargir. On va peut-être frôler un gouffre. Va savoir ! Et d'abord, pourquoi t'es descendu dans ce trou ? 

- Je suis descendu pour attendre.

- Attendre quoi ?

- Le résultat de leur expérience.

- De quoi tu parles ? Quelle expérience ?

- Ils ont vaporisé un brouillard avec des virus en suspension. 

- Mortels ?

- Tu vois tout de suite le pire. Non, le virus est censé s'intégrer dans les cellules et rendre les individus plus forts, moins vulnérables. Comme un vaccin, quoi, mais qui modifie les comportements. 

- Comment tu le sais ?

- Mon métier est de tout savoir. Une chose est sûre, c'est que l'on ne va pas retrouver les vivants comme on les a quittés.

- Et comment seront-ils, à ton avis ?

- Transformés. 

- Ça, j'avais compris. Transformés.... Comment ?

- De l'intérieur plus que de l'extérieur. Ne t'attends pas à voir des monstres.

- Merci, tu me rassures. 

- C'est leur conscience qui sera transformée.  

- Pourquoi t'es pas resté là-haut pour le constater ?

- Il fallait un témoin. C'est pour cela que l'on m'a envoyé ici. Il fallait un témoin neutre qui puisse, en toute indépendance, loin de tout, juger des évolutions obtenues chez les hommes grâce à ce virus.

- Un cobaye à l'envers, si je peux dire. Les autres auront changé, mais toi, tu vas rester comme avant, tout aussi vulnérable. Bravo ! Quel dévouement ! Et pourquoi, tu m'as entraîné dans ce trou ?

- Il fallait un autre témoin, encore plus neutre que moi. 

- Je suis témoin, moi ? De quoi ? De la ruine de notre société, de la déshérence des individus, de la frivolité des vivants, ça oui, je suis témoin. Pour le reste... Je suis témoin de rien. Rien ne garantit que ce virus dont tu me parles, n'a pas entraîné des dégâts. Ou n'en entraînera pas. Va savoir ! Témoin ! T'en as de bonnes ! Et c'est pour ça que tu m'as pris par le bras et entraîné dans ce souterrain ?! Je croyais que c'était pour m'sauver. Non, non, Monsieur voulait que je témoigne. Si ça se trouve, aucun des deux ne témoignera, car on va rester ici pris comme des rats dans une souricière....

Putain, j'ai la dalle. File-moi un morceau de ton quignon. T'as été imprévoyant, toi qui devais témoigner ! Si peu de pain ! Si peu de lumière ! Si peu de chaleur ! Et la fatigue. Et le sommeil.

- J'admets ! Je ne pensais pas que ce tunnel serait si long et que nous devrions y rester aussi longtemps.

- Et si l'on tournait en rond... ?  Repère bien les signes, si on les rencontre encore, c'est qu'on tourne en rond. 

- Pas sûr, il peut y en avoir d'autres. A d'autres endroits.

- C'est vrai, il peut y en avoir d'autres. T'es décourageant. Que j'ai faim ! Que j'ai sommeil ! Tu crois que c'est dû aux gaz ?

- Mais y'a pas de gaz. T'es fatigué, parce que on a marché, marché. Marché.

- Une petite pause nous ferait du bien. Qu'est-ce qu'ils font là-haut ? T'as une idée ?  Ils s'ennuient peut-être. Peut-être qu'ils dorment tous. Peut-être qu'ils se font la gueule. Ou la guerre. Va savoir. La guerre est peut-être déclarée. C'est pas impossible. Entre crétins « augmentés », « grâce au virus » comme tu dis, ils sont peut-être en train de se faire la guerre. Et si ils ne se font pas la guerre, qu'est-ce qu'ils sont en train de fabriquer ? 

- Je n'en sais rien.

- Tiens, je préfère encore marcher ici que marcher au pas là-haut. Au moins, je marche à mon rythme. 

- Justement, il est un peu lent. Avance.

- J'ai sommeil.

- Bon, bon. On va faire une pause. Tu dors et moi je veille... Tiens, je te passe même ma veste, tu peux te rouler en boule dedans...

- Merci. T'auras pas froid ?

- Et même si j'ai froid, si ça peut t'empêcher de te plaindre....................................................................................................................................................................................................

(à suivre)

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