V - Le détour

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

Et puis non. Rien ne s’arrêterait. Décidément, tout était parti pour durer dans cette atmosphère de douce désolation. Vrai de vrai. On ne s’arrêtait jamais de marcher. C’était toujours la balle de la fatalité, traçante, sifflante et folle, qui venait vous aligner au coin d’un morceau d’existence. Jamais on ne s’asseyait. Jamais elle ne vous quittait, la garce. Elle était là, souriante et pâle, au-dessus de votre épaule, à vous titiller d’ennuis.

Il allait, aigri, sur le chemin du retour. Le vent se levait, glacial. Oh ! Ce n’était pas pour le faire exprès que, tel un gosse, il se dirigea vers le cimetière. En ouvrant les grilles luisantes, il se retrouva seul dans ce morceau charmant de végétation ou dorment les charognes de ceux qui furent. Il se mit à déambuler dans les allées, indifférent. Ici, des vieux. Là, une enfant. A quoi ça ressemblait la-dessous ? Des montagnes géantes d’ossements en transe s’agitaient dans un univers apocalyptique. Le ballet reprenait, différent néanmoins de celui des vivants. Les macchabées, hurlant comme des aliénés, formaient une ronde. Le tintement de quelques instruments rouillés, les couinements obscènes des chairs pourrissantes, le claquement sec des os poussiéreux..Ils riaient. Sans voir, ils attendaient les nouveaux locataires des profondeurs impénétrables et repoussantes. Aveugles , ils se passaient fort bien du souvenir de leur existence. Les passions, les sentiments...Ce n’était pour eux que le reflet douceâtre et trompeur d’une vie qu’ils avaient vécus, inconscients et mornes, tantôt fous, tantôt vrais. Dans le pays de la putréfaction, rien à perdre. On ne faisait plus semblant, on laissait libre cours aux spasmes du décharnement, longue agonie dans la mort même, et tandis que les restes d’humanité, caduques aux yeux des danseurs infernales, s’en allaient en lambeaux, les autres, la-haut, continuaient de marcher en attendant la dernière heure. Aucun club n’eut été plus ouvert que celui des profondeurs. On y entrait à foison et pourtant, personne ne savait vraiment ce qui se passait à l’intérieur. Les portes closes, toutes les rêveries devenaient possibles. On voyait, indifférent ou vaguement grave, les sépultures mais jamais on ne les ouvrait. Trop privé, trop dangereux. Trop facile d’y terminer malgré soi, entre deux gerbes colorées. Non, assurément, on ne voulait pas. On préférait s’imaginer.

Et justement, il s’imagina les macchabées entassés dans un dortoir foireux. Après tout, peut-être qu’ils pionçaient vraiment et n’avaient que faire de danser. Il songea au long corridor sombre et visqueux dans lequel on pouvait contempler, à perte de vue, une multitude de côtes saillantes et de tissus miteux. Il entendit les ronflements obscènes du sommeil dernier, le bourdonnement des mouches et des larves, créatures fantastiques venant peupler les nuits infinies des défunts et les grognements de la mort qui s’installe. Outre ces sons venues du caveau, rien. Le silence. Mortel ? Il réprima un sourire. On vivait, on perdait. A défaut d’être un théâtre, la vie pouvait devenir un jeu. Mais les dés, toujours, étaient corrompus. Alors à quoi bon ? Il aima le silence des tombes. La-dessous, il préféra penser qu’il ne se passait rien. Juste une constellation de cercueils muets. Une constellation qui n’avait aucun sens, évidemment, mais une constellation tout de même. Il s’assit sur un banc et il attendit. Le vent, toujours plus froid, faisait frissonner chacun de ses membres. Sadique. Il aurait pu abandonner la quiétude de ce petit univers de quelques hectares. Mais les vivants ne l’intéressait plus. Trop de simagrées tiens. Une belle farce en somme dont on se fatiguait vite. Comme tous, il avait ri. Puis l’optimisme s’était estompé pour faire place au dindon de la farce. Car oui, c’était une blague atrocement longue qui n’en finissait plus de vous exaspérer. L’aventure bouffée par la routine, les désirs enfouis sous l’impuissance, la jeunesse vicieusement vaincue par la vieillesse. Et elle, elle arrivait après, sournoise. Des fois, elle vous surprenait plus tôt que prévu. Honnêtement, une vraie garce. Le piège, c’était de se croire éternellement jeune. On ne s’acceptait plus, on devenait fou. On ne voulait plus entrevoir sa face dans le miroir. C’était trop. Voir la pente se raidir de jour en jour, quelle torture atroce ! Il valait mieux se marrer et gaspiller ses derniers instants de quiétude avant le grand bond. Lui, c’était ici. Il devançait l’appel. Brave recrue ! Mais ça n’avait pas que du mauvais... Flatter la Camarade pouvait faire poindre les espoirs d’un quelconque sursis. Lui, il demandait volontiers à ce que cela dure encore un peu. Si désabusé qu’il fut, il espérait encore qu’une bombe exploserait dans sa vie et fasse valser les plans de Madame. C’était absurde à ce stade mais c’était peut-être la seule flamme qui parvint à le réchauffer et il la voulait garder intacte. Quand on sait à quoi s’en tenir, on arrête de se plaindre. Merde à la fin ! Rire encore un peu, se tordre de cynisme, il pouvait bien espérer ça.

Une goutte gelée vint s’abattre sur son front. Il sut alors ce qu’il lui restait à faire.
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