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Pierre-Etienne

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V. arborait son regard habituel et victorieux car elle savait profondément qu'elle allait gagner, bien qu'elle ne soit pas une gagneuse – pas au sens argotique du terme et si vous ne comprenez pas, ouvrez donc un dictionnaire à la bonne page.

Le 14 février approchait à grands pas fébriles et V. n'était pas férue de ces fêtes conventionnelles et de leurs lots d'obligations conformistes.

Par ailleurs des Saint-Valentin, il y en a pléthore et pourquoi avoir choisi le plus christianisé du lot qui fut martyr (dilemne dans le cadre doré de la fête des amoureux) sous l'empire romain.

V. jubilait à l'idée de celui qui la courtisait et dont elle se faisait un plaisir à le titiller, à se faire désirer et à le faire tourner en rond comme un doux agneau dans son triste enclos..

Bref, ce qui devait arriver arriva sous forme d'un mail qui s'afficha sur son écran d'ordinateur (un moyen tellement romantique de communiquer). "Tu fais quoi dimanche prochain ?" Mon Dieu, elle reconnaissait bien son style : naïf, soumis, s'approchant à pas menus sur un parquet glissant.

La première pensée de V. fut de répondre : "Rien, pourquoi ?". Mais elle réfléchit et décida de le faire poireauter, pensant à son cher potager bio, son lieu de délassement hors du monde, attirant les coccinelles et les abeilles, et elle parfois accroupie à débarrasser la terre de ses mauvaises herbes à la pince à épiler - celle-là même qu'elle utilise sur son propre corps.

De plus, en cette année 2016, la Saint-Valentin tombait du ciel comme une brique dans une bisque de homard à la truffe du Périgord, le dernier dimanche de Carême et V. en tant que fervente chrétienne avait suivi le jeûne convenu, tout en s'alimentant suivant un régime adéquat. Et elle se voyait mal fêter cela face à lui tout en ripaillant et à engloutir un luxueux repas gargantuesque.

V. s'imaginait déjà se fabriquer une image façon grand style paranormal. Maquillage haut de gamme, coiffure complexe, tailleur et jupe sur mesure, talons aiguilles de 16 centimètres (histoire de dominer la situation), et de son sac cousu main dont le fabricant signait ses créations de la même initiale qu'elle.

Quant à lui, il sonnerait emballé dans son costume haut de gamme sur mesure affreuses chaussures de commercial à bout pointu, une rose rouge d'une effroyable banalité à la main, sourire de chez le dentiste, tenant la portière ouverte de sa berline gris métallisée, 6 cylindres en V (tiens donc), turbo, GPS, écran tactile (caresse-moi) et plein de loupiotes de toutes les couleurs sur son tableau de bord électronique.

Je prendrais place, démarrage vroum-vroum à fond la caisse, direction le dernier bar chic à la mode, cocktail bleu assorti de son olive verte le tout surmonté d'une ombrelle japonaise (ce que je n'ai jamais vu lors de mes voyages dans ce pays merveilleux, sauf dans les rues où de femmes simples et élégantes se promènent avec ce magnifique symbole au-dessus de leur tête, sous le soleil exactement).

Ensuite restaurant dans un château de conte fée, façon tout en sucre blanc, fontaines illuminées, arbustes torsadés (torturés), voiturier conventionné, courbette à l'entré "Si Monsieur veut bien me suivre, votre table est à vous (ben oui, si elle est à lui pensais-je en mon fort intérieur), permettez-moi d'abord de vous débarrasser (nous foutre dehors ou quoi ?). Madame, Monsieur je vous en prie (rendons grâce à Dieu), auriez-vous l’amabilité de me suivre jusqu'à vôtre table ? (Ben oui, pensa V., puisqu'elle est à nous, enfin à lui).

Pourboire, ce qui me paraît normal, mais vu la couleur rose du billet, notre hôte va devoir le casser auprès du caissier car peu de commerces n'accepte ce genre de coupures.

Nous suivrions le grand garçon jusqu'à la table de Monsieur. Bouquet de fleurs très rares et, une fois le repas fini, être balancées aux ordures. Bougies gigantesques, assortiment kilométrique de couverts rococo en argent poinçonnés, rangée de verres en cristal de Bohème multicolores disposés comme les Dalton (du plus petit au plus grand) face à une pyramide d'assiettes en porcelaine de Limoges superposées d'une serviette faon origami, le tout décoré à l'emblème au motif DU restaurant.

J'attendais maintenant les yeux doux, une douce caresse sur ma main, jeu de pieds sous la table. Et puis LE champagne, LES vins et LA carte à lire comme une épopée, tellement Il y aurait de mots savants". Il dit : "Aucun met servi ici, autre part tu ne trouveras". V. pensa en rigolant : "Je ne le savais pas poète-pouêt".

Le garçon ne nous proposa même pas le menu, nous servant d'emblée l'Hermès du champagne, un Louis Roederer 2007, assorti de blinis et de caviar (pauvres esturgeons, riches négociants), suivi d'un velouté d'asperges vertes et de truffes du Périgord, puis d'un carpaccio de Saint-Jacques (encore un Saint !), "Queue de lotte et sa crème légère safranée pour Madame (V. jubilait, une queue pour une dame), et pour Monsieur des médaillons de bœuf Charolais flambés et leur sauce au poivre de Sichuan", soufflé au morilles, pommes de terre dauphine, panna cota et son coulis de framboises, tarte fine des demoiselles Tatin flottant sur un nuage de sauce anglaise parfumée à la vanille de Madagascar (l'un des pays les plus pauvre du monde pour cette plus majestueuse épice).

Dix-neuf heures trente pile-poile, il sonne, V. descend et là, oh surprise, V. le découvre vêtu d'un blouson à capuche et de simple baskets. V., vu la situation ambiguë dans laquelle elle se trouve, rougit.

Ils se dirigent à pieds vers la mer, qu'on imagine au loin danser le long du golfe sombre. Le soleil se couche avant de passer vers l'autre hémisphère de ce vaste monde.

Arrivés au port de plaisance, il monte à bord d'un petit voilier et lui tend la main afin qu'elle ne trébuche pas en enjambant le ponton.

V., la gorge sèche, réussit enfin à dire : "Je ne savais pas que tu possédais pas un bateau. "Il n'est pas à moi, un ami me l'a prêté, mais descend donc te changer, l'air est frais bien que revigorant."

V. s'exécuta et découvrit une sympathique cabine, tout de bois de vêtue, et sur l'une des deux couchettes était déposés une combinaison orange et d'énormes bottes noires, le tout en caoutchouc, des gants, une écharpe et un bonnet en laine bleue très épaisse. V. enfila le tout, fourra ses affaires dans un petit placard et se démaquilla vite fait.

V. ressentait déjà les doux oscillements du bateau sur la mer. Elle remonta sur le pont et il dit : "Tiens, prends donc la barre, le temps que je me change - il frissonnait, tout comme elle d'ailleurs mais pas pour les mêmes raisons. "Mais je ne sais pas naviguer !". "Oh que si, c'est simple, suis ton instinct et va tout droit vers l'horizon". V. saisit la barre, un peu fébrile, de peur de faire une mauvaise manœuvre.

Et puis une fois détendue, respirant calmement l'air marin, épanouie au sein de cet univers de liberté, de silence (les clapotis de la coque frôlant la mer lui chuchotaient aux oreilles, comme des secrets). Il remonta, emmailloté tout comme elle. "Bon boulot Capitaine, on s'arrête là". Il borda les voiles, jeta l'ancre, et alluma des une lampe fixée au bout du mât.

"Viens, descendons". Au centre de la cabine était dressée une petite table ronde toute en marqueterie sur laquelle était posé un plateau tournant. Il y avait toutes sortes de zakouskis, des légumes en bâtonnets, différentes sauces, des petits pains complets aux graines, différents fruits de mer, une théière marocaine (ça sentait le thé vert à la menthe) et de l'eau pétillante italienne. Au-dessus était suspendue une lanterne chinoise aux tons doux et ornées de symboles.

"Je te propose de se changer, il y a tout ce qu'il faut dans le cabinet de toilettes. Vas-y, honneur aux dames". Il souriait. Bizarrement je me sentais en confiance et j'enfilais un pyjama en pilou blanc orné de coccinelles, un peignoir blanc et de confortables pantoufles bien chaudes.

"Tiens sers toi donc un verre de thé, le temps de me changer". Il revint assez vite, dans une tenue similaire à mienne, sauf que son pyjama dont elle discernait à peine le col, était imprimé de motifs d'abeilles.

"Et si nous mangions, tout est fait maison". Ils se mirent à discuter, de la beauté de la nature, de leurs goûts et des couleurs, de musique. Ils parlaient parfois en silence. L'ambiance, le calme, la nourriture, tout était délicieux.

"Il se fait tard, et si nous couchions". Il débarrassa la table et lui remit un oreiller ainsi qu'une douce couette ornée de dessins d'animaux marins, dont son préféré, l'hypocampe. Ils s'allongèrent chacun sur leur couchette.

"Bonne nuit". "A toi aussi". Ils s'endormirent simultanément, quelques centimètres invisibles les séparant. Plus tard, alors que le soleil commençait à réapparaître, V. se leva en silence, approchant doucement sa couchette de la sienne.

Elle se blottit contre lui et l'enlaça. La nuit se termina ainsi, l'un contre l'autre, simplement. Ils échangèrent un bonjour. Il dit : "Peux-tu préparer le petit-déjeuner, il y en a pour tous les goûts, le temps que je me change. Il nous faut regagner la côte et sa civilisation". Ils rirent de concert.

Toujours affairée dans la kitchenette, elle entendit que les manœuvres avaient commencées sur le pont. Il apparut dans l'escalier : "Voilà, tout est en pilotage automatique, allons déjeuner". Ce qu'ils firent en écoutant du jazz très doux. Une fois terminé, ils se changèrent chacun leur tour, accostant peu de temps après.

Une fois à quai, il furent abordés par un parfait inconnu qui leur demanda si ils allaient en ville. "Ma camionnette est là". Ils grimpèrent tout en se dirigeant vers le quartier d'affaires - alors qu'ils n'avaient donné aucune direction. "Vous voilà arrivés, bonne chance".

Une fois sur le trottoir, bras-dessus bras-dessous, sentant encore le sel, le thé et le bonheur. Au bout de quelques pas, ils se tournèrent l'un vers l'autre : "C'était magique, merci Virginie". "'A bientôt Valentin". Ils rirent encore et partirent chacun dans leur direction.

Mais plus pour longtemps.

© Pierre-Etienne Fosse

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