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une vie sans Nelly (suite)

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Reveuse

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, sans cesse peur que quelque chose d’horrible arrive et bien voilà c’est arrivé ! »Elle avait bien conscience qu’elle essayait de se dédouaner pour la grosse bêtise qu’elles avaient fait, Nelly et elle, mais il fallait que leur mère paye aussi pour toutes ses tracasseries et ses jérémiades. Celle-ci la regardait les yeux écarquillés, la bouche entrouverte et bafouillait : »mais c’est faux, c’est faux, je ne suis pas comme ça ! « « Mais si maman, mais si, tu es comme ça insistait Agathe, on n’en pouvait plus Nelly et moi, c’est pour ça qu’on est parti ce soir. Les autres mères elles laissent leurs enfants avoir des amis et jouer avec eux, pas toi. Tu nous gardes comme des oiseaux en cage. Et un jour ils veulent savoir ce qu’il y a derrière les barreaux de cette cage. Eh bien, nous c’est pareil on a voulu voir ! Je n’aurais jamais dû entraîner ma petite sœur dans cette aventure mais on avait tellement envie de t’échapper ! »
Agathe avait conscience qu’elle prononçait des paroles très dures mais elle n’en regrettait pas une seule. Effectivement elle réalisait qu’elle avait vraiment voulu échapper à la présence maternelle, et, que dans sa rancœur elle avait entraîné Nelly de manière irréfléchie. A cet instant on frappa à la porte d’entrée et elles se précipitèrent toutes deux pour ouvrir. Les gendarmes étaient là. Ils firent répéter à Agathe ce qu’elle avait déjà dit par téléphone, et lui demandèrent de bien vouloir les accompagner sur le chemin qu’elles avaient emprunté .Leur mère s’apprêtait à les suivre, mais ils lui firent comprendre qu’elle devait appeler le père des fillettes et rester à la maison au cas où Nelly reviendrait. Déjà largement perturbée, celle-ci opina et décrocha le téléphone pour avertir son mari .Agathe eut juste le loisir d’entendre sa voix geignarde qui annonçait que Nelly avait disparu : ce n’était pas sa faute, l’aînée de leurs filles avait tout manigancé et convaincu sa sœur de la suivre, elle n’avoua pas la raison bien entendu, l’avait-elle comprise d’ailleurs c’était improbable !Au bout du fil leur père devait être dans l’incompréhension totale ,mais Agathe n’avait qu’une hâte c’était partir avec les gendarmes et les aider autant qu’elle le pourrait .
Elle laissa sa mère se débrouiller avec son père, suivit les gendarmes dans leur fourgon, et leur indiqua l’itinéraire exact qu’elles avaient suivi .Roulant au pas pour ne pas laisser échapper quelque indice ils refirent donc le trajet scrutant l’obscurité et arrivèrent au croisement où tout avait démarré. Ils descendirent du véhicule, demandèrent à Agathe de situer l’endroit exact où Nelly s’était tenue. De là ils se séparèrent, chacun muni d’une lampe puissante, pour suivre un tracé distinct. Agathe voulait les accompagner, ils lui demandèrent de rester près du fourgon et d’attendre. Elle entendait leurs voix qui appelaient Nelly, le cœur battant à chaque appel, espérant de toutes ses forces qu’il y aurait une réponse. Les voix finirent par s’éloigner et elle se retrouva seule, prise soudain d’un chagrin incommensurable qui la submergeait et sachant que le lendemain son enfance aurait cessé d’exister. Comment pourrait-elle encore rire et s’amuser alors qu’il allait lui manquer une part d’elle-même ? Tout au fond d’elle une petite voix lui disait que Nelly ne reviendrait pas et, même si elle tentait de la chasser, elle ne pouvait l’empêcher de revenir encore et encore. Après un temps qui lui parut très long les gendarmes réapparurent .Elle se dévissa le cou pour apercevoir celui qui fermait la marche, au cas où sa sœur serait derrière et traînerait la jambe, comme elle le faisait ordinairement avec Agathe quand elles allaient se balader toutes deux et qu’elle voulait ralentir la grande et la faire râler. Combien aurait-elle donné pour protester encore une fois que Nelly était une limace qui n’avançait pas ? Pour l’entendre ronchonner que non elle n’était pas une limace, et qu’elle en avait marre de devoir marcher vite ? Mais cet espoir était vain à cet instant précis. Elle interrogea du regard le premier gendarme d’un air si anxieux qu’il s’approcha d’elle et lui dit avec gentillesse : »Nous allons abandonner les recherches pour cette nuit, nous les reprendrons demain matin à l’aube afin de ne pas perdre les quelques petits indices qui pourraient encore se trouver sur le terrain « Mais Monsieur, dit la fillette, ma sœur doit mourir de peur, on ne peut pas attendre le matin, il faut continuer à chercher maintenant ! » »Mon petit, tu dois être raisonnable, il fait nuit noire, les lampes sont puissantes mais la plage est immense et nous ne sommes pas assez nombreux. Demain nous demanderons aux gens des villages proches de venir nous aider. Il faut que tu rentres chez toi, que tu te reposes un peu et que tu puises expliquer à ton papa ce qu’il s’est passé quand il va arriver, ta maman a dû lui dire de revenir très vite ». »Ma mère ne comprend rien vous savez, dit alors Agathe, elle ne sait que se plaindre et a dû se faire passer pour une victime auprès de mon père comme à son habitude !! » »Mon petit ta mère doit être très anxieuse il faut l’excuser. »Voyant qu’elle n’arriverait pas convaincre le gendarme avec ses arguments Agathe se tut et la tête basse le suivit lorsqu’il remonta avec ses collègues dans le fourgon. Il descendit avec elle pour informer sa mère de leurs recherches et l’avertir qu’ils recommenceraient le lendemain très tôt. Celle-ci les accueillit les yeux bouffis par les pleurs mais recommença à gronder Agathe dès qu’elle eut franchi le pas de la porte. Celle-ci reçut les reproches sans mot dire, dans son for intérieur elle se disait qu’elle les méritait et en même temps elle ne pouvait s’empêcher de maudire sa mère .C’est à ce moment précis qu’elle cessa d’éprouver une quelconque affection. Elle alla dans la chambre qu’elles avaient occupé toutes les deux avec Nelly, la pièce lui parut froide et hostile comme si les murs pouvaient avoir en mémoire ce qu’elle venait de vivre cette nuit-là. Elle se jeta sur le lit de sa sœur, enfouit son nez dans le traversin qui avait l’odeur de Nelly, et pleura à gros sanglots. Elle n’avait plus qu’elle-même désormais, il allait lui falloir affronter son père et tenter de lui faire comprendre l’acte irréfléchi dans lequel elle avait entraîné sa petite sœur. Non il ne pourrait le comprendre, elle en était consciente : elle-même avait beaucoup de difficulté à réaliser dans quelle angoisse elle avait plongé la famille. Elle avait agi sur impulsion comme lorsqu’elle proposait à Nelly de faire une bêtise en vue d’agacer leur mère, mais cette fois le jeu avait mal tourné !
Elle finit par sombrer dans un sommeil entrecoupé de cauchemars, elle se trouvait cernée de masses sombres qui petit à petit l’enserraient et l’étouffaient ; elle se réveillait alors en sursaut, d’un seul coup reprenait pied dans la réalité et le chagrin revenait. Elle passa la nuit ainsi et le matin la trouva épuisée mais pressée de se lever pour partir à la recherche de Nelly. Elle sortit de la chambre sans prendre la peine de se changer quelle importance ! Elle descendait l’escalier quand elle vit son père au pied de la dernière marche qui attendait. Il avait le visage défait, les cheveux hirsutes et les vêtements en désordre. Visiblement il n’avait pas beaucoup dormi lui non plus. Elle n’osait pas croiser son regard mais elle ne put s’empêcher de se jeter dans ses bras en arrivant en bas. »Papa, papa sanglota-t-elle je ne voulais pas, je ne voulais pas, je te jure que je ne voulais pas qu’il lui arrive quelque chose, je l’aime trop, tu le sais bien toi ? »Son père la repoussa doucement : »Agathe tu es l’aînée, tu connais les règles, je sais bien quels sont tes sentiments pour ta mère mais tu n’aurais pas dû entraîner ta sœur dans cette fugue .Tu aurais dû venir me trouver pour me dire tout ce que tu as sur le cœur et on aurait trouvé une solution. Maintenant tu vas payer cher ton manque de réflexion tu le sais.
-Mais papa c’est faux on ne peut rien te confier, tu es toujours du côté de maman, tu prends sa défense tu ne nous écoutes même pas .Elle nous empêche de vivre comme des petites filles, elle nous étouffe, nous n’avons ni copines ni copains, nous sommes toujours seules, nous n’avons le droit de ne rien faire. Et nous on n’en pouvait plus !
-Et maintenant, hein ?? Et maintenant qu’est-ce que tu vas faire ? Tu crois que tu vas faire ce qui te semblait si intéressant sans Nelly ??Je crois que tu n’as pas bien compris que ta sœur a disparu, DISPARU tu entends bien ??Et que nous n’allons peut-être jamais la revoir ? Remonte dans ta chambre et restes y, tu as assez fait de dégâts comme ça. Et va t’excuser d’abord auprès de ta mère, je te prie.
-Non, non papa s’il te plaît ne m’oblige pas à rester là, je veux venir faire les recherches moi aussi.
-C’est hors de question ce n’est pas ta place. Je t’ai dit d’aller trouver ta mère.
-En baissant la tête et en reculant Agathe partit en direction de la cuisine où elle savait que sa mère devait se trouver. Elle trouva celle-ci affalée sur une chaise, les yeux bouffis par les larmes et fixant la fenêtre d’un regard mort. Elle ne bougea pas à l’entrée de sa fille, se contenta de tourner la tête vers elle et poussa simplement un grand soupir. Pour Agathe il ne pouvait avoir qu’une seule signification : elle était vraiment la cause de tous les maux de cette famille !!Elle s’approcha de sa mère, se pencha en espérant que peut être celle-ci allait la prendre dans ses bras (même si elle n’aimait pas les étreintes maternelles ordinairement : elles lui donnaient la sensation qu’elle allait étouffer).Mais elle n’eut pas l’étreinte affectueuse espérée, qui aurait provoqué en elle un déclic, et aurait modifié leurs relations futures à jamais. Elle passerait sa vie à attendre un geste ,une parole, un signe attestant qu’elle n’était pas une étrangère, qu’elle avait encore une famille qui l’aimait et lui avait pardonné, mais jamais rien ne lui prouverait que tel était le cas. Elle serait toujours celle qui avait provoqué la disparition de sa sœur, ne lui laissant aucune chance. Elle n’insista pas, se détourna et alla s’asseoir elle aussi. Elle fixait sans le voir le dessin de la nappe en toile cirée que leur mère affectionnait mais qu’elle détestait, et croyait entendre le rire de Nelly lorsqu’elle imitait leur mère pour l’amuser. Est-ce que vraiment tout cela était fini pour toujours ? Elle ne voulait pas y penser réellement.
Elle passa ainsi une grande partie de la matinée sans que personne ne lui adresse la parole. Des gens entraient dans la pièce, en ressortaient après avoir posé des questions à sa mère immobile sur sa chaise, qui d’ailleurs ne répondait pas aux questions posées se contentant de regarder ses interlocuteurs d’un air accablé .Agathe finit par se lever, sortit de la cuisine et se dirigea vers la porte d’entrée. Elle était grande ouverte, n’eut aucune difficulté à la franchir et personne ne l’arrêtant, elle partit en direction de l’endroit où devaient se tenir les recherches. Elle fut un peu effrayée par le déploiement des forces de police et par le nombre de personnes qui s’étaient jointes à elle pour les aider mais dans cette masse elle passait inaperçue. Elle refit le trajet sur le chemin emprunté la nuit passée en scrutant les buissons et les fossés au cas où elle remarquerait quelque chose de bizarre mais tout était normal, pas de signe quelconque de lutte ou d’un corps qu’on aurait traîné à terre. Elle aurait presque espéré que ce soit le cas au moins cela aurait été un début de preuve qu’il s’était réellement passé quelque chose d’anormal .Mais la nature était la même ,les oiseaux gazouillaient dans les fourrés comme tous les jours ,les cigales commençaient leur concert avec la chaleur qui montait, au loin les vagues se brisaient encore et encore sur la grève. Rien n’avait changé et pourtant ce n’était plus le même chemin. Et au loin Agathe ne pouvait s’empêchait d’entendre les cris des gendarmes qui se hélaient ainsi que le son des trompes qu’ils utilisaient pour faire se déployer les bénévoles. Elle s’avança en direction de ces bruits pour ne plus être seule et la vue de tous ces gens ne fit que décupler son angoisse. Comment pouvaient-ils ne rien trouver en étant aussi nombreux ??
Elle se joignit à un petit groupe qui ne la connaissait pas, qui trouva qu’elle était bien raisonnable pour une enfant aussi jeune de participer à des recherches semblables. Si seulement ils avaient pu deviner quel désarroi était le sien et quel chagrin elle ressentait Mais elle se contenta de sourire et de faire comme eux : regarder à terre attentivement et repérer des traces de pas éventuelles. Ce n’est qu’au bout de deux bonnes heures que son groupe rejoignit le reste des enquêteurs et des bénévoles et c’est là que son père l’aperçut. Il se précipita vers elle, et déjà elle s’apprêtait encore une fois à s’excuser, mais il l’attrapa presque violemment dans ses bras, la serra à l’étouffer contre lui el lui disant :
-On ne l’a pas retrouvée Agathe, on ne l’a pas retrouvée, comment allons-nous le dire à ta mère ??Elle ne va pas le supporter, elle n’est pas assez forte.
-Papa il ne faut pas baisser les bras si vite, Nelly n’est peut-être pas loin, elle n’ose pas revenir vers nous, elle a peut être suivi quelqu’un et maintenant elle ne sait pas comment faire pour s’échapper. Il faut continuer à la chercher, peut être un habitant du village a-t-il vu quelque chose, il n’était pas si tard hier soir pour un adulte lorsque nous sommes parties de la maison. .Son père lui sourit tristement, caressa sa joue sans parler mais les larmes perlant au coin de ses yeux lui disaient qu’elle se trompait. Elle se blottit contre lui un instant pensant que c’était sans doute la dernière fois qu’elle agissait ainsi. Il était trop tard pour jouer à la fillette, elle avait agi comme une irresponsable, elle ne pouvait plus s’autoriser de tels moments d’abandon. Durant toute sa vie d’adulte elle se remémorerait ce moment, elle sentirait encore et encore l’odeur du veston de son père, la chaleur de son souffle sur sa joue, et tout l’amour qu’il lui portait malgré la terrible erreur qu’elle avait commise. Elle se libéra de son étreinte et lui dit :
-Je rentre à la maison il faut préparer le repas, maman n’aura pas la force .Elle partit sans se retourner, regagna la maison. Sans se préoccuper de ce qu’allait dire ou faire sa mère, elle sortit les ingrédients des placards, du réfrigérateur, et s’affaira à préparer quelque chose de mangeable elle qui n’avait encore jamais cuisiné ! Tout en s’affairant, elle songeait qu’avec Nelly elles s’étaient souvent amusées en regardant cuisiner leur mère, en la singeant lorsqu’elle s’agaçait si cela ne se passait pas comme elle le voulait. Sa mère se leva pour voir ce qu’elle avait entrepris de faire ! Elle ne fit aucun commentaire, se contentant de lui attraper un ustensile auquel elle n’aurait sans doute pas pensé et qui lui faciliterait le travail. Puis elle se rassit et regarda Agathe s’affairer.
Lorsque tout fut prêt Agathe mit le couvert dans la salle à manger comme tous les jours et là elle entendit la voix de sa mère qui lui disait :
-N’oublie pas de mettre le couvert de Nelly s’il te plaît. Si elle arrive il faut qu’elle puisse manger avec nous.
Agathe ne répondit rien et mit un couvert pour sa petite sœur comme elle le faisait tous les jours. A la vue de cette place qui, elle le savait bien, allait demeurer vide elle eut un sanglot qu’elle ravala aussitôt. Non elle ne devait pas craquer, il fallait qu’elle soit forte, elle avait provoqué le malheur, elle se devait de ne plus jamais montrer de faiblesse en quelque circonstance que ce soit. De sa vie d’adolescente ainsi que de jeune adulte elle ne s’autoriserait plus de pleurs .Mais la vue de cette chaise vide à la table familiale serait toute sa vie une plaie béante avec laquelle il faudrait composer.
L’heure tourna, son père rentra sans aucune nouvelle piste. Il mangea ce qu’avait préparé Agathe sans poser de questions. Le silence régnait dans la salle à manger, chacun plongé dans ses pensées, seul le bruit des couverts mettait un peu de vie dans la pièce. Après le repas, son père repartit rejoindre les gendarmes et on ne le revit plus jusqu’au soir.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Mon vote ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à la lire et la soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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