une vie sans Nelly(fin)

il y a
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lire est un de mes sports préférés !Mais je suis passée à l'écriture qui me donne plus de fil à retordre que de paresser dans un fauteuil un bon bouquin à la main!!Rêveuse oui mais rêveuse  [+]

Tous les jours le même scénario se reproduisit : les recherches, les repas pris dans le les larmes de sa mère et son accablement, l’acharnement d’Agathe à cuisiner comme si leur vie en dépendait, la tristesse de son père et surtout, surtout jamais une seule petite piste qui aurait permis à l’espoir de trouver une petite place dans leur cœur .Les gendarmes ainsi que les bénévoles explorèrent les chemins ,les kilomètres de plage, les fossés, tous les endroits possibles où aurait pu se trouver le corps de Nelly. Car au bout de quelques jours on en était arrivé là : on cherchait un corps, non plus une fillette en vie. Toutes ces recherches étaient épuisantes moralement pour Agathe et pour ses parents. Puis les semaines passèrent, et il fut temps de retourner dans la ville où ils demeuraient le reste de l’année. Partir, tirer les volets de maison, donner un dernier tour de clé à la porte d’entrée ce fut pour Agathe comme si Nelly disparaissait de nouveau, comme si symboliquement elle la tuait .La sensation fut terrible et pour ses parents elle sentit que c’était extrêmement douloureux, ils abandonnaient en quelque sorte leur fille cadette.
La vie reprit son cours mais plus jamais de la même façon. Ses parents continuaient à recevoir des informations de la part de la gendarmerie de leur petite station de vacances, toujours négatives mais personne ne baissait les bras. A la rentrée du collège Agathe dut répondre à quelques questions mais ses réponses laconiques lassèrent les curieux et l’intérêt s’émoussa vite .Elle apprit à se taire et à ne répondre que le strict nécessaire. A la maison sa mère ne parlait pas beaucoup, elle avait gardé intacte la chambre de Nelly et s’y enfermait de longues heures sans doute pour pleurer mais elle ne disait rien de son chagrin. Et Agathe qui se sentait déjà tellement coupable, aurait voulu que sa mère lui fasse un petit signe, même si elle savait que jamais elles ne pourraient avoir de rapports normaux. Elle avait toujours su que leur mère avait une préférence pour Nelly même si elle n’y attachait aucune importance, l’amour qu’elle avait pour sa petite sœur suffisait à la combler. Mais maintenant qu’elle se retrouvait seule, il lui semblait que son fardeau serait moins lourd si une main compatissante se tendait vers elle et l’aidait à franchir les étapes vers un semblant d’apaisement. Or aucune main ne se tendit jamais vers elle .Son père était là pourtant, qui l’aimait tendrement, mais c’est l’aval de sa mère qu’elle désirait .Sans doute pour se prouver à elle-même qu’elle n’était pas si mauvaise que ça finalement .Cet aval ne vint jamais !
Le temps passa, les saisons s’écoulèrent, Agathe grandit, se transforma en adolescente sérieuse. Elle était très solitaire, ne recherchait pas le contact avec les jeunes de son âge, qu’aurait-elle bien pu leur raconter ??Qu’elle était une écervelée, que par sa faute sa sœur avait été enlevée et certainement tuée, que ses parents ne s’en remettaient pas, que l’atmosphère chez elle était irrespirable mais qu’elle devait l’accepter puisqu’elle en était l’instigatrice. Non, il était impossible pour elle de mettre en mots tout ce passé qui la frappait de plein fouet chaque fois qu’elle passait devant la chambre de Nelly, et qu’elle entendait derrière cette porte fermée les soupirs étouffés de sa mère, ou chaque fois qu’elle croisait le regard si las de son père s’efforçant de sourire, de lui poser des questions sur sa vie au collège, puis au lycée. Elle apprit qu’on pouvait être seule au milieu de toute une foule animée et gesticulante, comme seule pouvait l’être une assemblée de jeunes gens avides de vivre. Sa solitude ne la dérangeait pas vraiment, elle vivait avec sans trop se poser de questions .Elle se levait chaque matin avec l’espoir que peut être quelque part, dans un ailleurs qu’elle ne définissait pas, Nelly se levait elle aussi et pensait à elle .Car jamais la famille n’avait eu de preuves ou de confirmation quelconque que quelque chose de terrible était arrivé à leur cadette .Et c’était bien cela le pire, ne rien savoir mais tout imaginer.
Elle passa les épreuves du baccalauréat sans problème, sa scolarité avait toujours été excellente. Elle se lança dans des études de lettres, elle pensait qu’elle le devait à Nelly avec qui elle écrivait des histoires tous les jours .Elle resta dans la ville où elle avait grandi, il y avait une université. Elle resta aussi chez ses parents. Les quitter lui aurait semblé une trahison, pourtant ils ne la voyaient plus vraiment depuis longtemps. On aurait pu penser que cet évènement aurait soudé des liens très forts entre eux trois, il n’en était rien. Chacun était resté muré dans son désarroi et sa douleur, et, s’ils vivaient au même endroit, ils ne vivaient pas vraiment ensemble. Lorsqu’elle obtint son diplôme de lettres supérieures elle sut qu’elle ne s’en servirait pas. Ce qu’elle voulait, c’était écrire pour évacuer la douleur qu’elle avait en elle, et la mettre par écrit lui paraissait être la seule issue de secours possible.
Pendant toutes ces années elle n’était jamais revenue dans la petite ville balnéaire où sa sœur avait disparu. Elle avait laissé ses parents s’y rendre afin de faire le point avec la police, elle avait surpris de nombreux coups de téléphone échangés entre eux .Elle prenait connaissance des informations en lisant leurs courriers mais n’en parlait pas. Sa sœur avait disparu comme si elle n’avait jamais existé, il ne restait d’elle que quelques photos jaunies, de vieux jouets et les vieux cahiers sur lesquels elle transcrivait les histoires que sa grande sœur lui dictait .Ces cahiers étaient un trésor pour Agathe. L’écriture appliquée de Nelly, les quelques fautes d’orthographe, les ratures, tout cela avait une grande valeur .Elle décida qu’elle allait utiliser ces cahiers pour commencer sa carrière littéraire et se mit à écrire pour les enfants .Elle eut vite un public acquis à ses écrits et trouva là un dérivatif salutaire. Elle écrivit durant quelques années sans se laisser vraiment du temps pour elle. Le succès était là, il fallait imaginer d’autres histoires encore et encore. Et puis elle eut trente ans et soudain décida qu’il était temps pour elle d’affronter ses peurs. Elle prit donc un billet de train pour la ville où la vie de la famille avait basculé. Sur le quai de la gare elle eut encore une hésitation avant de monter dans le TGV qui allait la conduire dans cet endroit redouté. Elle pensa à ses parents qui, eux aussi, chaque année, avaient effectué le même trajet, à la fois pleins d’espoir et d’angoisse et cela la poussa à grimper dans le wagon.
Arrivée à destination, elle retrouva la petite ville du bord de mer bien changée. Ce n’était plus la petite station familiale qu’elle avait connue autrefois, mais une ville bétonnée et surchargée de vacanciers tous plus bruyants les uns que les autres. Elle avait réservé une chambre dans un petit hôtel, pas loin de la rue où ses parents louaient leur maison de vacances. Elle s’installa rapidement, et partit à la recherche de ses souvenirs d’enfant. Lorsqu’elle emprunta la rue si familière, elle reconnut de suite la maison ; elle était semblable, seuls des rires d’enfants attestaient qu’elle était occupée. Elle aurait voulu sonner à la porte, demander si elle pouvait se rendre dans ce qui était leur chambre, mais elle renonça. Elle se contenta de descendre la rue en se remémorant les rires de Nelly et les siens, leurs mains enlacées, leur joie à l’idée d’aller à la plage, de faire des farces à leur mère, le bonheur d’être ensemble et de s’entendre si bien. Elle ne sentit pas la souffrance habituelle mais une sorte de paix qui doucement l’envahit. Elle se dit que Nelly avait toujours su que sa grande sœur l’aimait tendrement et qu’elle ne l’aurait jamais abandonnée. Elle passa l’après-midi sur la plage à regarder les enfants qui jouaient, en cherchant des ressemblances avec les jeunes femmes de l’âge qu’aurait Nelly maintenant, tout en sachant que c’était fou. Mais l’espoir est tenace.
Le soir venu elle attendit que le calme soit revenu dans les rues si animées, elle emprunta le chemin pris autrefois pour faire leur fugue. Elle avait de nouveau treize ans et non plus trente. Tout lui revenait, les bruits de la nuit, les lumières qui peu à peu disparaissaient de son champ de vision, les panneaux indicateurs qu’elle avait lus à Nelly ; elle eut des frissons comme si de nouveau elle allait laisser sa sœur à l’intersection des deux chemins .Et elle comprit ce qu’elle avait d’ailleurs toujours su, Nelly était morte et ne reviendrait jamais. Elle était morte non par sa faute, mais parce que quelqu’un de mauvais en avait décidé ainsi. Ce n’était pas elle la coupable, même si elle n’aurait jamais dû les entraîner dans cette aventure hasardeuse. Elle sortit du chemin et s’avança sur la grande plage déserte. Il faisait chaud et le sable coulait lentement entre ses orteils .Elle sentait les larmes couler sur ses joues, larmes de tristesse parce que sa sœur était partie à jamais, mais aussi larmes libératrices ,elle allait enfin devenir actrice et non spectatrice de sa vie.
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Nualmel · il y a
Touchée par votre histoire. Déçue de ne pas avoir de réponse. Cependant des disparitions sans explications, il y en a tant... c'est frustrant mais c'est la réalité.
A la fin je voudrais savoir qui est Agathe. Comment elle a pu se construire une fois la culpabilité un peu écartée.
Le début d'un roman ? La naissance d'un personnage ?

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Reveuse · il y a
j'aimerais bien faire un roman mais je crains de ne pas avoir toutes les cartes en main !!C'est difficile et je n'en suis pas là!!Mais merci de cette belle reconnaissance
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Keith Simmonds · il y a
Bon débarras à la culpabilité, Rêveuse ! Mon vote ! Mon “Bonheur des enfants” est en Finale pour le Prix Haïkus d’Automne 2017 et je vous invite à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit. Merci d’avance et bonne journée!
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SakimaRomane · il y a
Elle est enfin libérée du poids de la culpabilité...Elle va pouvoir avancer :)