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Une vie rêvée

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Praz

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Les mots sont comme des clés, ils ouvrent des portes interdites.
Raymond Devos


Aujourd’hui, comme tous les jours depuis... je ne sais plus vraiment, enfin, depuis longtemps du plus loin que je me souvienne, il fait beau sur Paris. Le ciel n’est pas vraiment tout azur, de petits moutons blancs traînent de-ci de-là, sans conviction. Je vaque dans le parc Montsouris, bariolé en vert feuille, des massifs de géraniums tachant de rouge vif la pelouse piquetée du jaune pâle des coucous. Mon banc s’approche. Je dis mon banc car j’y viens toutes les semaines. Je dis toutes les semaines, car les autres jours je suis dans d’autres parcs, sur d’autres bancs : celui du jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants ; celui du square Jean XXIII, derrière Notre-Dame, malheureusement envahi de touristes, il faut que j’y arrive tôt le matin ; celui du Luxembourg, un emplacement merveilleux au bord du bassin central où évoluent les petits voiliers des enfants ; celui du parc Monceau, près de l’allée de la comtesse de Ségur ; celui du parc de Bercy, près de la passerelle Simone de Beauvoir, à un jet de javelot de la Cinémathèque ; celui du parc Georges Brassens, mais la fourrière toute proche est si bruyante ! ; celui du parc de la Villette au pied de l’une des folies rouges de Tschumi ; ou enfin celui du parc André Citroën bordé par l’énorme hôpital Georges Pompidou qui me rappelle vaguement quelque chose, et qui me fait un peu peur.
J’ai vraiment une vie rêvée ! De jour en jour, je vais de parc en parc, de banc en banc. Je ne me souviens même plus être allé au restaurant, quelle perte de temps ! Je ne me souviens pas de mes repas, mais ce n’est pas important. Assis sur le banc vert, j’émiette un quignon de pain et régale les oiseaux. Des pigeons surtout, qui semblent encore plus affamés après avoir mangé. Mais des moineaux aussi, qui se posent sur mon bras étendu et que je nourris de l’autre main. Je suis leur nourrisseur. Voilà, c’est cela, leur nourrisseur ! Quel beau métier que le mien ! Nourrisseur !
Cà me rappelle avant. Dans mon ancienne vie, tout était gris. Il pleuvait souvent, et entre deux averses, de sombres nuages obstruaient le ciel, se chevauchant les uns les autres dans un sabbat effréné. Mon travail, dans l’entreprise... l’entreprise... j’ai oublié le nom, c’est sans importance ! Mon travail, donc, consistait à faire signer des contrats à des clients mal informés, de plus en plus de contrats à de plus en plus de clients de plus en plus mal informés. Je chevauchai au grand galop ma voiture noire de fonction sur les chaussées de l’Ile de France, je n’avais plus beaucoup de vie de famille, parfois je ne rentrai pas dans mon appartement avant tard dans la nuit, ma femme Caroline dormait déjà, elle qui adorait le gris, elle avait recouvert tous les murs de nuances de gris, ainsi quand je rentrai, j’avais souvent l’impression d’être autant dehors que dedans. Mais cette vieille vie a disparu d’un coup, je ne me souviens plus comment.
Heureusement, maintenant, il y a ma vie rêvée, débordante de couleurs vives. Ainsi de mon petit pied-à-terre de l’avenue de la Sibelle, en réalité une rue assez étroite. J’habite au troisième étage un petit deux-pièces pourvu d’un balcon à l’arrière, qui donne sur les toits en zinc où zonent des chats de gouttière en quête de souris imprévoyante. Je l’ai entièrement tapissé en bleu, ainsi le ciel entre chez moi et se sent chez lui. Je devrai plutôt dire tapissé en un kaléidoscope de bleus : bleu layette, bleu roi, bleu dur, bleu outremer, bleu azur, bleu des mers du sud, mon préféré. Caroline n’aimerait sans doute pas une telle débauche, mais il y a longtemps que je ne l’ai pas vue. Pourtant je m’y sens si bien, en particulier le soir où le bleu nuit de ma chambre m’entoure de son cocon et m’endort.
Mais aujourd’hui n’est peut-être pas un jour comme les autres. Sur mon banc, assise à l’autre extrémité, elle est revenue. Je l’avais déjà aperçue les semaines précédentes, mais elle ne faisait que passer devant moi. Mais ce jour-ci, elle est arrivée par l’allée de gravier, par le même côté que d’habitude, puis s’est arrêtée et a posé ses grands yeux bleus sur moi. Sans un mot. Et toujours sans un mot, elle s’est assise sur mon banc, semblant se désintéresser totalement de moi. De moi qui cependant la fixe effrontément. Va-t-elle se décider à tourner la tête ? Va-t-elle se lever et partir sans mot dire ? Mais voilà que les moineaux arrivent à mon secours. Je vais faire le nourrisseur, elle va certainement réagir.

Les trois visiteurs se sont assis dans le bureau du professeur Servier. Il mesure la tristesse de deux d’entre eux à la contraction de leurs muscles du visage. La tristesse infinie des parents de Mathieu Lambert, pensionnaire de l’hôpital Georges Pompidou depuis plusieurs années. A la suite d’un terrible accident de voiture, il s’est retrouvé la moelle épinière fracturée, incapable du moindre mouvement, du moindre signe de communication. Et rien ne peut s’améliorer. Seules les machines de l’hôpital le maintiennent en vie artificiellement. Seule une activité électrique a été détectée dans le cerveau, peut-être des pensées informes. Cependant son analyse n’a rien donné. L’espoir des parents a été que, un jour peut-être... Mais cette fois, toutes les procédures ont été épuisées, et ils vont devoir se résoudre au grand saut. Assise à côté d’eux, la femme de Mathieu semble moins abattue. Elle a pris sa décision depuis déjà plusieurs mois, pour elle la page est tournée.
Le professeur Servier parle lentement, d’une voix chaude et douce. Les parents se regardent, puis hochent la tête, et la mort dans l’âme signent le document que leur a tendu le professeur. Puis se lèvent et sortent, sans un regard pour leur bru. Qui à son tour signe le document d’un air détaché.
-Et voilà, fait Servier d’un ton satisfait, nous le débrancherons dans quelques jours. L’hôpital aidera ensuite la famille pour les procédures d’incinération.
Puis il se lève, fait le tour de son bureau et pose sa main sur l’épaule de l’épouse de Mathieu. Qui alors lève les yeux sur lui et pose sa fine main sur celle du médecin.
-Nous allons être libres, maintenant, souffle-t-elle avec un sourire aguicheur.
Alors Servier la soulève littéralement de son siège, et l’embrasse goulûment sur la bouche.
-Viens, commande-t-il, je vais te montrer quelque chose. Tu vas adorer !
-On peut adorer quelque chose dans un hôpital ?
- Oh que oui, tu ne vas pas le regretter !
Il l’entraine dans une farandole de couloirs, slalomant entre médecins, infirmières et patients impatients de quitter ces lieux, prend un monte charge qui porte bien mal son nom, puisqu’il descend lentement, mais longuement. Enfin il s’immobilise, la porte s’ouvre, une autre porte en face, encore une autre porte qui bat.
-Et voilà, fanfaronne Servier, nous sommes arrivés !
-Mais c’est un bloc opératoire, murmure-t-elle d’un air déçu.
-Voilà qui tombe pile, je vais opérer, fait-il l’air paillard.
Il enlève sa blouse blanche, et se débarrasse de son pantalon tout aussi blanc. Et se trouve tel que devait être Adam au jardin d’Eden.
La jeune femme étouffe un petit cri.
-Mais si quelqu’un venait ?
-Personne ne viendra, j’ai réservé le bloc pour deux heures ! Allez, couche-toi sur la table d’opération, je vais t’opérer là où tu sais !
Elle lui passe un bras autour du cou, son autre main s’attardant sur son entrejambe.
-Il faut demander la permission d’entrer, lui murmure-t-elle à l’oreille.
-Je te demande la permission, lui murmure-t-il à son tour. Et quand je serai entré, je te déposerai un petit cadeau, tout chaud, bien au fond. D’accord ?
-D’accord, mais je veux un gros cadeau, tout chaud, bien au fond.
Alors il la renverse lentement sur la table, et lui écarte sa petite culotte. Et il lui susurre :
-Caroline, je vais te f... !

Les moineaux piaillent de bonheur tout en becquetant mes mies de pain, mais elle n’est pas partie. J’en profite pour la détailler : une magnifique rousse, sans doute à peu près le même âge que moi, vêtue d’une robe bleue parsemée de petits motifs jaunes, des mini tulipes peut-être, je ne vois pas très bien. Vêtue, je devrai plutôt dire court vêtue, sa robe s’arrêtant à mi-cuisse. Elle a croisé ses jambes, ce qui a encore fait remonter la robe. La robe qui a aussi un décolleté très échancré, mais que je n’ose pas trop regarder. Elle se tourne vers moi, et me sourit. Je ne sais pas pourquoi, j’adore ses lèvres. Rouges mais pas trop, distinguées mais sensuelles, aristocratiquement ourlées mais tentatrices. Mais avant que je puisse aller plus avant, elle se lève, lisse sa robe et s’en va, me laissant seul avec mes moineaux.

J’ai passé une semaine longue comme une année de pluie. J’ai erré dans mes parcs, sur mes bancs, l’esprit totalement ailleurs. Je n’ai pas pu attendre une semaine, et après quelques jours, je suis retourné au parc Montsouris. Quelle ne fut pas ma surprise, en approchant de mon banc : elle était là, assise sagement, comme à m’attendre. Elle portait la même robe que l’autre jour, mais verte cette fois. Peut-être en avait-t-elle toute une série déclinant les couleurs de l’arc en ciel ? Je me posai près d’elle, ma magnifique brunette. Brunette ? Oui, peut-être, c’est un peu flou maintenant. Alors elle tourna la tête vers moi. Elle m’enveloppa d’un regard langoureux de ses beaux yeux verts, qui me semblaient avoir été bleus lors de notre première rencontre. Mais peu importait. En approchant son visage du mien, elle pencha la tête. Fermant les yeux, je me dis : mon Dieu, c’est merveilleux, je vais pouvoir l’embr...
L’infirmier vérifia que tout était bien débranché.

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