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Une vie pour une autre

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Papypik

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Sarah se lève difficilement de ce canapé qu’elle n’a pratiquement pas quitté depuis une semaine. Une fois encore elle se dirige vers les toilettes, ouvre la porte, sa bouche laisse un liquide amer se déverser dans la cuvette. Elle n’a pourtant rien avalé depuis longtemps. Doucement, elle se laisse tomber à genoux, ses longs cheveux baignent en partie dans l’eau souillée. Combien de temps est elle restée ainsi, inconsciente, plongée dans ce trou noir dans lequel elle s’est laissé entraîner sans résistance, presque avec le plaisir du renoncement ? Est-ce le tintement de la sonnette qui l’a tirée de sa torpeur ? Aucun risque que l’on puisse soupçonner sa présence, la nuit est maintenant tombée, avec tous les volets restés clos, l’appartement repose dans une pénombre épaisse.
Il faut qu’elle se lève, qu’elle entreprenne maintenant tout ce qu’elle a imaginé depuis ce coup de téléphone, quand sa vie a basculé. Cette journée reste gravée dans sa mémoire, elle se revoit sortir de l’appartement. La clé était déjà engagée dans la serrure quand la sonnerie de son portable lui fit plonger la main dans son sac.

- Allo, mademoiselle Sarah Norman ?
- Oui
- Docteur Legendre à l’appareil
- Bonjour docteur
- Pouvez vous venir rapidement à mon cabinet
- J’allais partir mais...
- Vous êtes libre maintenant ?
- Oui....
- Venez, je vous attends

Brusquement, elle eut froid malgré cette belle journée de septembre. L’appréhension qui l’avait déjà envahie il y a une quinzaine de jours lors de sa première échographie resurgit au plus profond d’elle même. Le souvenir du déroulement de cette journée refit surface.
Bon nombre de ses amies lui avaient raconté avec force détails comment se passait ce genre d’examen. Au début, tout semblait conforme à ce qu’on lui avait dit. Détendue et confiante, elle imagina que le disque métallique qui glissait doucement sur son ventre refroidi par le gel entamait un dialogue codé avec son bébé. La voix douce du médecin accompagnait cet étrange rite pour commenter ce qu’elle avait du mal à comprendre en regardant l’écran.
Soudain il se tut, sa main s’immobilisa. Un silence pesant fit suite à ce monologue ensorceleur. « Il y a un problème docteur ? » Il ignora la question, un malaise s’installa. Il reprit le mouvement sur son ventre puis, au bout d’un moment, lui dit « ne bougez pas, je reviens».

Le temps d’attente parut interminable. Elle croisa ses mains sur le ventre à la hauteur du nombril et se mit à penser à voix haute. « Non, mon bébé, je ne suis pas inquiète. Elle ferma les yeux, elle sentait les battements de son cœur de plus en plus rapides. Elle ne voulait pas céder à la panique qui pourtant lui enserrait la poitrine et accélérait sa respiration. Elle décroisa les mains pour empoigner les draps de chaque côté de son corps comme pour s’accrocher, ne pas croire que quelque chose de terrible pouvait la menacer.
Et soudain, un terrible pressentiment. Le bébé, son bébé, quelque chose clochait, elle l’avait senti, avait vu l’attitude du praticien changer. Pourquoi l’avait-il laissée seule. La porte s’ouvrit enfin mais ce n’était pas celui qu’elle attendait avec tant d’impatience. Une jolie infirmière fit son apparition.

- Ne vous inquiétez pas, le docteur revient dans un moment
- Mais que ce passe-t-il, pourquoi est il parti ?
- Restez calme, je vous l’ai dit, il revient dans un instant
Ces paroles, loin de la rassurer, augmenta encore son inquiétude. Rien maintenant ne lui semblait normal. Elle voyait bien que l’infirmière aussi ne semblait pas à l’aise. Et puis, pourquoi lui avoir dit de ne pas s’inquiéter, se dit-elle, s’il n’y a aucune de raison de le faire.

Enfin, le médecin entra dans le cabinet, mais il n’était pas seul.

- Mademoiselle Norman, je vous présente mon associé, le docteur Richard. J’ai sollicité son avis, nous allons recommencer l’examen
- Mais dites moi docteur, vous avez vu quelque chose d’anormal ?
- Ne vous inquiétez pas, j’ai juste besoin de l’avis de mon confrère

L’examen recommença dans un silence pesant. Plus question cette fois de commenter les images, plus de sourire sur le visage du docteur. Les deux hommes observaient l’écran sans un mot. La main du docteur Legendre s’immobilisa sur le ventre de Sarah puis il pointa du doigt l’écran en s’adressant au docteur Richard :

- Regarde ici, qu’en penses tu ?
- Oui, je crois que tu as raison
- Docteur, allez vous enfin vous décider à me dire ce qui se passe !

Alors, le médecin mit brutalement fin à la joie qu’elle se faisait de rejoindre David en fin de soirée pour lui offrir le cliché du fœtus de leur futur bébé.

- Bon, écoutez moi mademoiselle Norman. Il peut y avoir un problème avec le bébé. Le docteur Richard confirme ce que je pensais. Il va falloir pour nous rassurer effectuer une petite intervention.
- Mais pourquoi, qu’est ce qui ne va pas avec mon bébé ?
- C’est encore trop tôt pour le dire, c’est la raison pour laquelle nous allons vous faire une amniocentèse
- Maintenant, mais çà consiste en quoi ?
- Nous allons vous prélever quelques cellules du liquide amniotique pour l’analyser. Mais inutile de s’inquiéter à l’avance, il y a de fortes chances pour que les résultats de cette analyse viennent effacer tous les doutes.

Elle vécut la suite dans un espèce de brouillard, l’intervention , elle l’a complètement escamotée. Prise dans un tourbillon qu’elle redoutait tragique, elle s’est alors comportée comme un cobaye de laboratoire. Son mutisme n’était même plus volontaire, toute volonté l’avait abandonnée. Consciente de sa détresse, le médecin appela une ambulance pour la ramener à son domicile après lui avoir prescrit un arrêt qu’elle n’avait pu refuser.

Elle avait à peine franchi la porte que son téléphone la rappela à la réalité. Comme elle s’en saisit, le visage souriant de David sur l’écran lui tira des larmes aux yeux. Non, pas maintenant, elle était incapable de pouvoir lui parler. Sa gorge serrée ne lui permettrait pas d’articuler le moindre mot et c’est la mort dans l’âme qu’elle laissa les sonneries s’épuiser . Quelques secondes plus tard, elle put écouter le message de son ami : « Chérie, mais que fais tu, je t’attends comme prévu à St Michel. Appelle moi ».

Il va falloir que je me ressaisisse se dit-elle, en premier lieu appeler le bureau pour informer le service de ma semaine d’incapacité. Un nouveau doute la saisit, « est-ce vraiment utile de le faire, après tout qui m’oblige à prendre vraiment cet arrêt ? » Les paroles du médecin lui revinrent en mémoire alors qu’elle ne voulait pas se faire prescrire cet arrêt. « ce n’est pas un acte médical anodin, vous devez prendre soin de vous et donc aussi du bébé. Je vous conseille au moins deux jours de repos complet, ensuite vous pourrez reprendre progressivement une activité normale. Je ne veux pas vous inquiéter inutilement mais c’est vraiment nécessaire après ce type d’intervention »

Bon d’accord, sitôt décidé, elle appela immédiatement son service. Dans l’attente d’une réponse, elle redouta un instant que ce soit Véronique, son amie la plus proche, qui prenne la communication. Ouf, au moins un moment de répit, ce fut une stagiaire qui prit l’appel et, si l’échange fut assez bref, cela lui permit quand même de reprendre un peu de son assurance habituelle.

Il fallait maintenant qu’elle appelle David mais que lui dire ?. Une chose était sure, elle n’allait pas lui raconter la vérité mais la taire était encore plus horrible. Ils venaient de fêter les deux ans de leur rencontre, avaient décidé de faire un bébé sans vivre ensemble. Ce choix de vie avait été fait conjointement, ce qui permettra pensa-t-elle de cacher ce mauvais moment. Mais oui, dans quinze jours elle recevra un courrier du laboratoire, ils pourront alors partir en week-end dans ce petit hôtel côtier où ils ont de si bons souvenirs.

- David, c’est moi
- Mais que fais tu ? Cela fait trois quart d’heure que je t’attends
- Je suis passée par chez moi, j’arrive
- Non, ne bouge pas, c’est moi qui viens et ton écho, çà s’est bien passé ?
- Oui oui, arrive je t’attends
- Ok, bisous à toute suite

Elle était soulagée. Cette première épreuve effectuée sans trop de difficulté, elle avait maintenant une petite heure pour se préparer avant l’arrivée de David. Les choses dans sa tête commençaient à prendre forme. C’est une Sarah enjouée qui accueillit avec tendresse David quand il arriva les bras chargés d’un joli bouquet de roses rouges à la main.

- Tu ne m’en veux pas mon chéri, c’est vrai j’aurais pu t’appeler
- Non, mais enfin explique moi

Elle avait pu reprendre de sa superbe et imaginer ce qu’elle allait lui dire, en cachant bien sûr l’essentiel pour ne pas l’inquiéter. Il la dévorait des yeux tout excité par le bonheur nouveau pour lui d’être père. A trente cinq ans passés, de six mois son aîné, ils formaient un joli couple que beaucoup de leurs amis enviaient, ces mêmes amis qui leurs avaient permis de se rencontrer lors de l’anniversaire d’une relation commune. Dès qu’il l’avait aperçue, il sut que ce ne pouvait être qu’elle, celle avec qui il n’aurait aucune crainte de partager sa vie. Un coup de foudre ? Il ne se posait même pas cette question tellement ce fut pour lui une évidence. Pour elle c’était beaucoup moins simple, elle sortait d’une histoire compliquée et n’envisageait même plus pouvoir un jour reformer un couple. Pour cette raison, leur mode de vie actuelle la satisfaisait entièrement.

- L’examen chez le gynécologue a duré plus de temps que je l’imaginais
- J’ai bien vu, je commençais vraiment à m’inquiéter. Ecoute, je vais appeler notre petit resto, tu pourras tout me raconter en détail. J’aurais tant voulu pouvoir t’accompagner.
- Non David, nous allons rester ici, j’ai pris une semaine d’arrêt et je dois même rester au calme pendant deux jours
- Mais qu’est ce que tu as, la grossesse ne se passe pas bien ?
- Mais non, ne t’inquiète pas, le médecin m’a simplement conseillé de prendre un peu de repos, rien de grave, juste un peu de fatigue
- Ah bon j’aime mieux cela. Bon alors on va se faire livrer à domicile, pizza ou sushis ?
- Comme tu veux mon chéri
- Alors ce sera sushis, ça te va ?
- Ce sera très bien
.
David fut encore plus prévenant qu’à l’habitude. Préoccupé par ce qu’il avait entendu, l’inquiétude fit rapidement place à une sérénité emplie de tendresse. Il parla de projets, d’abord des vacances en Suisse dans une station d’hiver où il aimait faire du ski puis du printemps qui verra éclore le fruit de leur amour. A ces mots, les yeux de Sarah se voilèrent laissant échapper des larmes qui inondèrent lentement ses joues, mais la tête posée au creux de l’épaule de son compagnon lui permit de cacher son trouble. Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes, serrés l’un contre l’autre. Il lui proposa de rester avec elle cette nuit, elle refusa lui rappelant que le lendemain il devait prendre un TGV très tôt pour se rendre à Lille. Il n’insista pas, c’est vrai il partait pour deux jours. Ils se quittèrent en se promettant de se retrouver dans leur petit resto habituel pour le dîner le surlendemain.

Quinze jours avaient passé depuis cette soirée, elle allait sortir pour acheter le cadeau d’anniversaire de David quand ce coup de fil l’avait clouée sur place. La suite, elle le vécut comme un mauvais rêve, elle eut même l’impression qu’une autre avait pris possession de son corps. L’été de la Saint Michel s’était installé depuis un moment et pourtant elle grelottait. Appuyée contre sa porte, elle restait figée, somnambule de son propre cauchemar.

- Cà ne va pas madame ?

Elle tourna la tête vers l’homme qui descendait de l’étage supérieur, elle le croisait de temps en temps mais à part un simple « bonjour », ils ne s’étaient jamais vraiment parlé. Le moment était mal choisi pour entamer une conversation, elle ne le désirait surtout pas.

- Si si, tout va bien, merci

Après un court moment d’arrêt, l’homme continua sa descente. Sarah attendit un moment, referma la porte et partit pour se rendre chez le docteur Legendre. Une demi-heure plus tard, elle entrait dans la salle d’attente où cinq femmes attendaient déjà. Quelques minutes plus tard, la porte du cabinet s’ouvrit :

- Madame Norman, entrez je vous prie

Elle entra avec une telle précipitation qu’elle fit lever la tête des autres femmes, surprises sans doute par l’attitude de cette patiente qui semblait bénéficier d’un traitement de faveur.

- Asseyez vous, s’il vous plait

Le médecin prit place derrière son bureau, se tourna vers l’écran de son ordinateur, frappa quelques touches sur son clavier puis pivota vers elle. Le moment de silence qui suivit lui sembla si lourd qu’elle crut que cette atmosphère si pesante allait l’assommer.

- Madame Norman, je vous ai demandé de venir rapidement, j’ai reçu vos analyses. Je ne vais pas vous cacher plus longtemps que mes craintes ont été confirmées par les résultats.
- Mais que se passe-t-il ?

La suite fut horrible, elle aurait voulu s’enfoncer dans le sol, disparaître, ne plus rien entendre. Le bruit monocorde de la voix du médecin lui parvenait comme si elle avait de la ouate dans les oreilles. Un seul mot avait tout déclenché et se répétait en écho, son cerveau pris de panique l’avait complètement paralysée « Trisomie 21... trisomie 21... trisomie 21... »

Il dut se lever et lui mettre la main sur l’épaule pour la tirer de sa léthargie, ce qui déclencha une crise de larmes silencieuses qu’il eut toutes les peines du monde à calmer. Il lui parla d’un ton très paternel sur les différentes possibilités dans son état. En résumé, le choix était simple : garder le bébé en connaissance de cause ou bien envisager une interruption de grossesse. Il se fit encore plus bienveillant, lui prenant la main pour lui expliquer que le temps ne pressait pas pour prendre une décision, qu’elle et son ami devaient en discuter tranquillement et qu’il était à sa disposition pour répondre à toutes les questions qu’ils pouvaient se poser.

Maintenant, cela faisait une semaine qu’elle s’était enfermée chez elle dans la pénombre. Elle s’était arrangée pour que ses proches ne s’inquiètent nullement de sa soudaine disparition. Avec David, cela fut très facile car par chance, elle n’eut même pas besoin de lui mentir. La veille de cette terrible nouvelle, ils avaient passé une merveilleuse soirée à son retour de Lille. Son ami partait le lendemain au Japon pour une mission de deux semaines. Avec le décalage horaire, il était convenu qu’il serait difficile de s’appeler. Ils communiqueraient par texto.
Pour son bureau, elle avait avisé la secrétaire qu’elle devait se rendre en Bretagne auprès de sa mère hospitalisée en urgence, précisant qu’elle indiquerait plus tard le temps de son absence. Pour sa mère qui l’appelait quasiment tous les jours, le mensonge devait être plus gros et surtout crédible. Elle lui fit croire qu’elle accompagnait David au Japon. Comme elle la savait toujours inquiète et soupçonneuse, elle lui avait même révélé le motif inventé pour prendre des congés si difficiles à obtenir durant cette période. Sa mère aurait été certainement capable d’appeler son entreprise pour vérifier.

Après la solitude dans laquelle elle avait choisi de s’immerger pendant cette longue semaine, sa décision de refaire surface se fit comme un apnéiste ne respectant aucun palier. Les genoux douloureux, elle se relève péniblement en s’appuyant sur le bord de la cuvette. Craignant un nouveau malaise, elle s’accroche au montant de la porte pour attendre qu’un équilibre précaire puisse lui permettre de rejoindre la salle de bain. Après avoir pris un énième Doliprane, la solution à laquelle elle ne cesse de penser lui parait la seule envisageable. Inutile de préparer une valise, le voyage qu’elle s’apprête à entreprendre ne le nécessite pas.

Elle ouvre les yeux, surprise de lire l’heure sur son réveil, 7h04. Aurait-elle encore une fois sombré dans cette léthargie qui la saisit depuis tous ces jours ? Elle ne se souvient pas s’être glissée dans son lit. Est-ce le matin ? Certainement, les rais de lumière à travers les persiennes ne laissent aucun doute. Combien de temps a-t-elle cédé au sommeil, comment savoir ? L’odeur de son oreiller la pousse rapidement hors du lit. Après avoir allumé son ordinateur, elle consulte les horaires de trains pour Le Croisic. Une chance, un TGV direct part de Montparnasse à 10h54. Elle a largement le temps de le prendre, sans plus attendre elle réserve une place.

Elle s’attarde sous la douche en réfléchissant à la décision prise. Dédaignant robes et jupes, elle s’habille d’un jean usagé, d’un pull léger et d’une veste en toile.

Après avoir commandé un taxi, elle vide entièrement son frigidaire pour mettre le tout à la poubelle, prend son sac, balaye du regard son studio et s’arrête un moment devant le cadre d’une photo posé sur son living : David et elle prennent le petit déjeuner sur la terrasse ensoleillée d’un hôtel lors de leur premier week-end sur la côte.
Elle n’a pas à attendre longtemps sur le trottoir de son immeuble, le taxi arrive très rapidement. Elle fait mentalement le trajet à emprunter. Les bords de la Seine où elle aimait flâner au hasard des bouquinistes, le quartier latin, la rue de Rennes. Ils abordent le boulevard Raspail quand l’intro d’une chanson à la radio lui déchire l’âme. Cette chanson, maintenant...Elle n’eut pas le temps de demander au chauffeur de changer de station....

Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire sans moi
Quoi qu'il arrive je serai toujours avec toi
Alors pars et surtout ne te retourne pas !

Elle adore cette chanson dont les paroles aujourd’hui prennent un sens si tragique...

Oh pars... mais l'enfant
L'enfant il est là
Il est avec moi
C'est drôle quand il joue
Il est comme toi, impatient
Il a du cœur, il aime la vie

Les larmes coulent sur son visage ...

- s’il vous plait
Et la mort ne lui fait pas peur.

- Je vous en prie, arrêtez vous, laissez moi ici.
- Ça va pas ma petite dame ?

En jetant un coup d’œil sur le compteur, elle sort un billet et s’enfuit sans attendre la monnaie.
Il lui faut remonter toute la rue de Rennes avant de retrouver un semblant de calme. Arrivée à la gare, alors qu’elle se dirige vers l’automate pour retirer son billet, son regard s’égare vers une pile de livres abandonnés sur un présentoir dans l’espoir de lecteurs en quête de temps. Un homme la bouscule et, en se retournant pour s’excuser, fait tomber l’un d’eux. Au moment où l’ouvrage touche le sol, une page s’en détache. Propulsée par un courant d’air, celle ci s’envole.. Elle s’avance pour s’en saisir quand une femme transperce la feuille de son talon gauche et l’entraîne vers la sortie. Sarah allait abandonner son inutile poursuite quand la page soudainement libérée virevolte à nouveau et revient dans sa direction. Elle s’en saisit et découvre le court texte d’une page numérotée 145.

Il a mis
Son manteau de pluie
Parce ce qu’il pleuvait
Et il est parti sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi j’ai pris ma tête dans ma main
Et j’ai pleuré

Au bas de cette feuille, deux mots manuscrits : «adieu Christian »


Elle revient vers l’étal pour réinsérer cette page, l’ouvrage a disparu. Machinalement, elle la plie pour la mettre dans sa poche. Elle l’a oubliée quand, quelques heures plus tard, elle arrive au Croisic. Elle prend un taxi pour l’hôtel « le fort de l’océan » puis, prétextant vouloir marcher, se fait déposer aux abords d’une crique de la côte sauvage.

Elle reconnaît l’endroit, se revoit serrée contre David pour se réchauffer par ce froid dimanche d’avril. Elle observe la mer, gonflée par la marée haute à son plus haut niveau. Elle s’approche du bord, les vagues soulèvent des embruns, balayant les larmes qui coulent sur ses joues. Comme ivre, elle s’avance vers le bord de la falaise quand une main la saisit par le bras. Elle se retourne et découvre alors un jeune homme au regard si triste qu’au premier abord elle ne réalise pas qu’il soit si jeune.

- Ne faites pas çà, Madame
- Mais enfin, laissez moi
- je viens ici chaque samedi, jour où ma sœur a commis l’irréparable

Ils restent un moment figés, face à face et silencieux. Voulant donner le change, elle cherche un mouchoir mais ne trouve que le bout de papier plié dans sa poche. L’adolescent qui ne doit pas avoir plus de treize ou quatorze ans, fouille dans sa pochette pour lui proposer l’un des siens. Sans vraiment le vouloir, elle échange le papier chiffonné contre son mouchoir.
Le jeune garçon déplie la feuille, découvre le texte et devient d’une pâleur extrême. C’est sur ses joues maintenant que coulent des larmes.

- Où avez vous trouvé ceci ? » lui demande-t-il presque en criant


Elle lui relate l’histoire de cette page vagabonde. Il semble complètement abasourdi, puis soudain lui dit :

- Il y a un mois, ma sœur était heureuse d’annoncer à son ami qu’elle attendait un bébé. Le matin suivant, il l’a quittée en lui disant «  tu fais ce que tu veux, mais ce marmot j’en veux pas. » Alors, elle a ouvert le recueil « Paroles » de Prévert qu’elle aimait tant me lire et à la fin du poème « Déjeuner du matin », elle a écrit ces deux mots « Adieu Christian ». Elle a déposé ce livre ici avant de se précipiter dans l’océan du haut de ce rocher. Je m’en veux tellement d’avoir égaré ce livre !


« Le hasard joue de sacrés tours ». Ce fut sa dernière pensée avant de sombrer dans le vide.


David assis à la droite du lit observe la goutte qui tombe avec la régularité d’un métronome au rythme lent pour s’écouler dans l’aiguille plantée dans le poignet de Sarah. Il est rentré en catastrophe, mais avait mis plus de deux jours pour arriver à son chevet. Ce laps de temps fut terrible car il n’avait rien compris aux explications d’un certain Karim, d’autant plus qu’il l’appela en pleine nuit avec le portable de Sarah. « Sarah hospitalisée au Croisic ? »
Il fut plus déboussolé encore quand il eut un entretien avec le chirurgien qui s’était occupé de son amie.

- Vous savez Monsieur, monsieur ?
- David Niven
- Monsieur Niven, il valait mieux que cela se passe ainsi
- Mais de quoi me parlez vous ?
- De la fausse couche de Madame Norman, bien sûr
- Mais c’est terrible nous avons perdu notre bébé !
- Vous n’étiez pas au courant de l’état de votre femme ?
- Je savais bien sûr qu’elle était enceinte, pourquoi valait-il mieux que cela se passe ainsi ?
- Vous ne saviez pas que son gynécologue avait diagnostiqué une trisomie 21 ?
- Bon Dieu, c’est terrible pourquoi ne m’a-t-elle rien dit !

Quand il sortit du bureau, un adolescent l’interpella :

- Vous êtes Monsieur David ?
- Oui, mais qui es tu donc ?
- Je m’appelle Karim
- Ah, c’est donc toi qui m’a averti, alors dis moi ce qui s’est passé

Karim lui raconta sa rencontre avec Sarah, sa tentative de suicide, l’histoire du livre, la fin tragique d’Evelyne sa sœur, enfin l’évanouissement au bord du vide. Karim avait d’abord paniqué, il revivait le drame familial. Il ne voulait pas que çà recommence ! Non ! Quand il a vu le sang tacher le pantalon de Sarah, il ne fut pas terrifié comme aurait pu l’être un enfant de treize ans. Fouillant le sac à main tombé à terre, il avait pris le portable pour appeler les secours. David comprit que sans la présence de Karim, Sarah aurait laissé sa vie sur ce rocher. Il serra l’enfant dans ses bras en mêlant leurs sanglots. Puis, il l’interrogea sur sa vie. Il apprit que suite au décès de sa sœur, sa mère qui l’élevait seule était soignée pour une profonde dépression. En attendant qu’elle puisse à nouveau s’occuper de lui il était placé dans une famille d’accueil.

David sursaute en entendant frapper à la porte de la chambre. En voyant apparaître Karim, il lui dit :

- Tu peux entrer Karim, mais chut ! elle dort encore

Quand il se retourne, Sarah a ouvert les yeux grands. Elle regarde tour à tour David puis l’enfant.

- David, tu es là
- Oui ma chérie, je suis revenu le plus vite que j’ai pu
- Alors tu sais tout maintenant ?
- Oui mon amour. Je sais aussi que cela ne sera pas facile mais nous surmonterons cette épreuve ensemble
- J’étais désespérée, j’ai voulu en finir
- Heureusement, Karim était là, sans lui tu aurais réussi. Il fait un peu partie de notre famille maintenant, enfin, s’il le veut bien
Karim ne peut retenir ses larmes en répondant :

- Oh oui, ce serait formidable mais vous savez, ce n’est pas moi qui ai sauvé Sarah. Sans le geste désespéré d’Evelyne, je ne me serais pas venu sur ce rocher.


Sarah ferme les yeux, gagnée par la fatigue, elle se laisse envahir doucement par le sommeil avec en tête les dernières paroles d’Higelin


Alors pars
Surtout ne te retourne pas
Oh pars !
Mais qu'est ce que t'as ?
Oh pars... et surtout reviens-moi... vite !
7

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Oriel · il y a
La vie est parfois si difficile
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Lumiyah · il y a
bravo bravo, il va falloir réécrire plus souvent, je suis rentrée dedans avec passion, car c'est passionnant, et jusqu'à la fin. Bravo pour soutenir le lecteur du début jusqu'à la fin, une histoire touchante en plus, vraiment vous êtes doué, mon vote assurément, merci pour ce partage
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Papypik · il y a
Je ne vous avais pas remercie pour ce commentaire élogieux alors même tardivement je tiens à le faire aujourd'hui. Oui j'ai un peu laissé tombé ce site (que je ne critique pas) mais les "je vote pour vous" et les "Merci de venir voir mes oeuvres pour voter" me fatiguent un peu. Je fonctionne à l'envie et viens épisodiquement sur ce site . Amicalement Michel
mon blog un peu plus actif :
pagesvagabondes.unblog.fr

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Lumiyah · il y a
chouette votre blog, PapYpik, moi aussi, je me suis un peu lassée, car c'est quand même de la compétition, or dans l'écriture chacun a sa place, chacun a une voix à exprimer, voici mon site www.partagedanslecriture.fr au plaisir de partager
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Papypik · il y a
Merci je vais consulter avec plaisir votre blog
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bouleversant mais avec une fin qui ouvre la porte à une vie heureuse. Quel beau texte !
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Papypik · il y a
Un Merci tardif mais sincère pour votre commentaire.
Michel

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Dolotarasse · il y a
Une histoire touchante très bien écrite. Bon retour à vous sur Short !
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Christian Pluche · il y a
Bon, pour un retour c'est un retour en grandes pompes Papypik ! J'ai adoré votre nouvelle, une échographie qui met devant un choix que je ne souhaite à personne, tant il est facile d'avoir des avis théoriques, mais quand la réalité s'invite de façon si brutale... J'ai adoré, mais je préfère encore la première version, plus dense et resserrée... difficile de comparer, elles sont maintenant différentes mais constituent deux agréables moments de lecture ! Heureux d'un tel retour, très sincèrement...
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Jean Calbrix · il y a
Quel talent, Papypik, pour nous tenir en haleine dans cette longue nouvelle qui m'a tiré les larmes aux yeux. Je suis d'autant plus touché que j'ai eu un petit frère trisomique. Un grand merci pour m'avoir convié à la lire. Je clique sur j'aime et plus !
J'ai un poème Verglas qui crée un peu de dépaysement : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Joëlle Brethes · il y a
Je ne me rappelais que vaguement cette histoire émouvante...
Bon retour, en tout cas sur Short et à bientôt, Papypik :-)

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