Une vie IRréeLle

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Michael possédait les yeux de son père. De grands yeux d'un vert délavé accompagnés de sourcils volontaires et d'un sourire emplit d'innocence. L'on pouvait dire que c'était un enfant joyeux, babillant depuis son plus jeune âge, vif et alerte, très vite on lui diagnostiqua une précocité innée. Son premier souvenir remontait à ses quatre ans, alors que la porte du joli appartement dans lequel il logeait claquait, faisant disparaître à tout jamais la silhouette de son père, parti chercher de quoi dîner sans jamais revenir.

Accompagné de son sourire et de ses crayons, il tâcha difficilement d'aider sa mère à supporter ce changement soudain, la suivant de son pas joyeux dans les coins de la maison où elle se réfugiait, armée de sa bouteille. Apprenant bien vite à survivre, il avait vu passer cinq printemps lorsqu'il compris comment attraper de quoi déjeuner dans le frigo, et sept pour aller à la supérette acheter de quoi dîner pour sa petite famille. Loin de s'inquiéter de sa trop grande maturité pour son âge, ses enseignants félicitèrent sa génitrice tout du long de sa scolarité, lorsqu'elle titubait jusqu'à l'école soutenue par son fils prodigue et si bienveillant.

Grandissant bien vite, il fut évident que le jeune Michael était un enfant exceptionnel, et donc différent de ses camarades. L'on dit souvent que les enfants sont bien plus cruels que les adultes, et ce n'est pas le petit garçon qui prétendrait le contraire alors que ses affaires disparaissaient et qu'il découvrait avec honte et horreur l'intérieur des tuyauteries. Incapable de comprendre ce monde dans lequel il était plongé, le petit garçon ne se séparait cependant rarement de son sourire tandis qu'il couvait sa mère absente d'un amour inconditionnel.

Ce fut au cours de la puberté que le changement commença à s'opérer. Alors âgé de quatorze ans, l'adolescent isolé eu un jour le bonheur de croiser les grands yeux de biches de l'élégante Fanny. Rougissant immédiatement, il attira le regard de son copain de la semaine, ainsi que les poings de ses compagnons de chasse. Cachant avec une habilité innée ses blessures, il prétexta à son enseignant avoir trébuché, esquivant sagement les sourire triomphants de ses camarades de classe. Cet incident aura pu s'arrêter là, si, mus par une haine que seule l'incompréhension pourrait expliquer la sentence devint récurrente.

L'on pourrait se demander comment le jeune Michael réussit à passer les années. Lui même ne saurait certainement pas l'expliquer aujourd'hui. Toujours est-il que les relents de l'adolescence furent bientôt terminés, laissant un jeune homme qui, malgré une intelligence redoutable, n'avait encore jamais pu développer de relation stable. Refusé par la plupart des universités, il réussit tout de même à rejoindre une licence non loin de chez lui, ravi de pouvoir continuer à aider sa mère à son domicile.

Ce fut à ce moment là qu'une découverte changea le fil de son existence... Après avoir travaillé tout du long de son été, le petit garçon s'offrit ce dont il rêvait depuis désormais des années : un ordinateur. Fier de posséder cet objet qu'il avait tant convoité et dûment mérité, le jeune homme gambada joyeusement jusqu'à chez lui, s'installant fébrilement sur son bureau recouvert de tâches. Lorsque l'écran s'alluma enfin, il ne put contenir son sourire toujours adorablement innocent alors que ses yeux délavés brillaient d'une joie explosive. Délaissant ses études au profit du monde merveilleux qui s'ouvrait devant lui, Michael se découvrit devenir anonyme au sein d'une communauté qui n'avait eu de cesse de le rejeter. Surfant de page en page, il fit bien vite la rencontre de personnes virtuelles et bienveillantes. Passionné par ces nouvelles rencontres, il oublia bien vite ses dernières réticences, plongeant corps et âme dans ces relations qu'il n'avait su se créer en dehors.

Il ne lui fallut que quelques mois pour récupérer derrière son écran la confiance qui ne possédait pas le monde réel. Bâclant avec une aisance désopilante les tâches qu'il se devait d'effectuer, il ne pensait qu'à son ordinateur et au monde merveilleux dans lequel il nageait tout du long de ses nuits. Malheureusement, sa confiance retrouvée lui fit bien vite oublier les tracas qu'il avait subit tout du long de sa courte vie, et bien rapidement il oublia que la différence n'était pas une tare.

Désormais totalement à l'aise dans ce monde merveilleux, accompagné de fidèles amis, il ne craignait plus les moqueries, les poings ou la haine de ses vis à vis tandis qu'il se promenait au gré des pages. Capable de s'exprimer, incapable de concevoir la portée de ses propos ou de comprendre les réactions aseptisées par son écran, il piquait dans le vif, tailladant avec une joie et un bonheur tout à fait malsain les braves inconnus croisant son chemin ou celui de sa bande rapprochée. Si dans un premier temps il ne cherchait qu'à se défendre ou à s'exprimer avec fierté sur des sujets qui lui furent refusé tout du long de sa vie, il trouva bien vite dans ce joli monde un endroit où expulser une haine créée par des années de maltraitance et de colère mal placée.
L'on pourrait imaginer que le jeune Michael était tout à fait dans son droit. Après tout, qui était-il pour ces inconnus qui ne percevaient que des propos d'une image sur un forum obscur dans les abysses du web ? Et c'est certainement ce que le jeune homme pensait le soir tandis qu'il s'endormait, rêvant en vain de retrouver le pouvoir éphémère de l'anonymat. Inconscient du mal qu'il produisait et de la portée de ses mots sur des personnes bien réelles.

Il n'existe, fort heureusement, que peu de fins malheureuses à ce type d'histoire. Mais il fut plus que certain que parmi les victimes du passage du jeune homme il y en eut. Inconscient de ces faits, il ne comprit guère lorsqu'on frappa chez lui un soir de semaine. Délaissant avec peine son clavier, il enjamba les cadavres de bouteilles abandonnés ça et là pour ouvrir à deux hommes en uniforme.Se redressant mollement, sa mère tituba jusqu'à l'entrée, tâchant en vain de s'interposer entre son enfant et ces horribles gens incapables de comprendre la bonté que possédait Michael. Elle ne comprit pas ce qui était reproché à son fils si bienveillant, à la seule fierté de sa vie. Elle ne vit que ses grands yeux si similaires à ceux de son père qui se posèrent sur l'écran un peu plus loin alors qu'il franchissait la porte pour ne plus jamais revenir...
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Joëlle Brethes · il y a
Une vie réelle désastreuse mais sous le signe de la générosité, avant une plongée dans une vie virtuelle pleine de chausse-trappes... Pauvre Michael !
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Joëlle Brethes · il y a
Une vie réelle malheureuse (mais assumée avec courage), une plongée imprudente dans la virtualité et...
Pauvre Michael ! :(

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Marie Juliane DAVID · il y a
Le titre est très beau!
Le texte est magnifique!
Toutes mes félicitations et bonne continuation!
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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A. Mag Barre · il y a
Bonjour Marie, merci pour votre commentaire ! J'irais le lire dans la soirée avec plaisir !

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