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Une vie empoisonnée

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Muriel Meunier

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André sort du réfrigérateur une bouteille de bière dont il avale la moitié d’un trait afin de conjurer la chaleur de ce printemps radieux. Une agréable pensée l’habite : il va bientôt se débarrasser de Madeleine, et définitivement ! Il ne supporte plus sa femme : ses manies lui tapent sur les nerfs, en particulier, son habitude de suçoter ses doigts comme une gamine après avoir mangé un gâteau. Et des gâteaux, elle en engloutit à longueur de journée ! Résultat : elle est devenue difforme.
Bref, Madeleine déplaît à André depuis de nombreuses années, mais encore plus depuis qu’il a rencontré Elise, la douce, la délicate Elise. Il aimerait refaire sa vie avec elle, mais ne peut divorcer : sa femme qui, décidément, lui gâche totalement l’existence, détient la moitié des parts de son entreprise. La logique veut donc qu’elle meure. L’idée de ce meurtre s’est imposée petit à petit dans son esprit, et le moyen qu’il a choisi, ironie du sort, lui a été fourni par Madeleine elle-même, qui saute toujours sur la moindre occasion pour s’empiffrer de sucreries. Cette dévoreuse ne peut être punie que par là où elle pèche : la gourmandise. Il va donc l’empoisonner.
André s’avance vers la pelouse, où Madeleine est en train d’étêter des roses trop épanouies. À quarante-cinq ans, il se sent en pleine forme, malgré une petite alerte cardiaque survenue quelques mois auparavant. Mais François, son ami et médecin, l’a rassuré : à condition de s’éviter certaines émotions, certains efforts, il est bâti pour vivre centenaire ! Son regard tombe, une fois de plus, sur la taille épaisse de sa femme, sur ses cheveux décolorés, son front luisant de sueur, et il sent une immense vague de ressentiment l’envahir. Elle n’a pas toujours été comme ça, elle avait du charme au début de leur mariage, et il lui en veut de se négliger maintenant de la sorte. Détournant les yeux, il dépose sa bière sur le rebord de la fenêtre. En agissant ainsi, il est sûr d’irriter Madeleine, la maniaque, et s’en réjouit d’avance. Rien ne l’amuse plus que de la torturer comme elle le torture, lui, par sa seule présence.
Il empoigne la bêche pour creuser les maudits trous pour les plantations qu’elle veut faire mais qu’elle ne verra jamais grandir, et passe en revue les détails de son projet d’assassinat. Il a tout prévu ! D’abord, en manipulant François, son ami médecin, pour qu’il puisse témoigner plus tard. À plusieurs reprises, il lui a laissé entendre que Madeleine ne va pas bien, qu’elle a de sérieux troubles du comportement, des périodes d’apathie alternant avec des périodes d’exubérance. Et surtout, il a souligné, avec un air inquiet, ses pertes de mémoire, ses pupilles dilatées, son désintérêt de tout, sa nervosité... Un jour, André a lâché le gros morceau ; pour lui, il n’y a qu’une raison à ce comportement bizarre : Madeleine se drogue ! Alerté, pour le coup, François promit de passer la voir. En attendant, André s’est procuré assez de drogue pour assommer un bœuf. C’est hélas, tellement facile de faire ce genre d’achat de nos jours...
André s’arrête de bêcher ; il commence à fatiguer. De toute façon, il a terminé. Discrètement, il retourne dans la cuisine, avec une nouvelle pensée pour Elise qu’il préférerait rejoindre plutôt que d’être coincé ici par ce sacré jardinage ! Mais ce sont les derniers efforts auxquels il consent pour Madeleine ! Il ouvre le réfrigérateur et s’empare du plateau de choux à la crème que son épouse a rangé là religieusement. Il jette un coup d’œil à l’extérieur ; elle est toujours affairée.
Alors, il soulève délicatement les chapeaux des pâtisseries, et mélange la drogue à la crème onctueuse. Ce geste accompli, il remet le tout au frais. L’heure du goûter approche ; dans quelques minutes, Madeleine ne pourra résister à la tentation de se jeter sur les choux à la crème. Et avec cette drôle de farce qu’il lui joue, ce sera l’overdose mortelle assurée ! Il entend la voix impatiente de sa femme l’appeler du dehors.
— André ! Il y a encore la pelouse à tondre !
Exaspéré, il ressort, démarre la tondeuse, et s’éloigne vers le fond du jardin. Il voit Madeleine se diriger vers la cuisine ; il ne peut réprimer un sourire, mais continue de tondre, s’efforçant de ne pas penser à ce qui va se passer. Au bout d’un moment, quand même, constatant qu’elle ne ressort toujours pas, il se rapproche de la maison, traînant derrière lui sa tondeuse dont il n’a pas coupé le moteur. Il se sent particulièrement anxieux ; a-t-elle absorbé la drogue ? Est-elle en train d’agoniser ? Il avise alors, sur la table du jardin, sa bouteille de bière. Bien sûr, Madeleine la méticuleuse n’a pas supporté de la voir sur le rebord de la fenêtre ! André a envie du petit plaisir de trinquer à sa future belle vie et engloutit la boisson avidement. Au même moment, Madeleine sort de la maison. Elle lui crie quelque chose qu’il n’entend pas, à cause du bruit que fait toujours la tondeuse. Madeleine fait de grands signes, hurlant quelque chose qu’il ne comprend qu’après avoir enfin coupé le moteur.
— N’avale surtout pas ça ! Ce n’est pas ta bière, c’est du poison pour tuer les taupes !
André entend le mot « poison ». Tout d’abord, il ne comprend pas. Puis ses yeux tombent sur le mot écrit au feutre rouge et barrant l’étiquette de la bouteille. Réalisant enfin qu’il vient d’ingurgiter un liquide mortel, son cœur s’emballe à tout rompre. Une sueur froide inonde ses tempes et coule entre ses omoplates. Son gosier se serre si violemment qu’il étouffe. Une violente douleur écrase son sternum. Il s’affaisse sur la pelouse.
Madeleine le regarde calmement, sans faire le moindre geste pour venir à son secours. Elle murmure simplement avec une moue méprisante : « Tu gobes vraiment n’importe quoi, mon pauvre chéri ! Il suffit de te faire peur en inventant une histoire de poison, et hop... c’est la crise cardiaque ! Tu crois que j’aurais été assez folle pour t’empoisonner et être accusée ensuite ? Alors que là, je vais tranquillement hériter de tes parts de l’entreprise, que je vais vendre, bien sûr, et à moi la belle vie ! »
En chantonnant, Madeleine regagne la cuisine. Toutes ces émotions lui ont creusé l’appétit. Heureusement, elle va pouvoir se défouler sur ses choux à la crème...

PRIX

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Marie-dominique Beaufils · il y a
J'adore le dénouement !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Marie-Dominique. Bonne journée.
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Mhebert · il y a
Cela me rappelle cette histoire de qui se termine avec l’homme qui tue sa femme à coup de hache avant de boire le café empoisonné qu’elle lui avait préparée peu avant. J’ai vu cela il y a très longtemps, un épisode d’une série présentée (et je suppose créée) par Hitchkock. Brillant !
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Muriel Meunier · il y a
Je laisse la hache à Hitchkock ! Merci. Bonne journée.
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Philshycat · il y a
Une vie bien racontée !!
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Muriel Meunier · il y a
Merci de votre visite. Bonne journée.
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Pradoline · il y a
Ah, quel couple ! C'est beau l'amour ! Une histoire bien menée avec un renversement de situation final. Évidemment, j'ai beaucoup aimé. Vous avez une imagination foisonnante, Muriel. Merci, du plaisir de lecture. Je ne m'en lasse pas.
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Muriel Meunier · il y a
Un couple sorti tout droit des enfers ! La traversée du Styx s'est soldée par leur naufrage.
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Pat Louqick · il y a
Un par tout, la balle au centre ! J'aime les situations téléphonées... qui basculent d'une façon différente à celle attendue.
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Pat. Bon dimanche.
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MissFree · il y a
Une vie empoisonnée jusqu'à la fin... Une chute en beauté! Tel est pris qui croyait prendre! Bravo!
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Miss. C'est..., enfin c'était, un couple diabolique !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Jean. Les choux à la crème sont à plaindre eux aussi : ils ont effectué une descente en enfer !
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Jean Calbrix · il y a
Une histoire très bien ficelée avec un rebondissement final des plus surprenants. Dans le fond, c'est Elise qui est la plus à plaindre. Finie pour elle l'idée mariage avec André avec un héritage à la clé sous peu à cause de son cœur fragile. Bravo, Muriel ! Vous avez mon vote.
Dans le genre tragi-comique j'ai aussi une nouvelle en compète ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Enèle- · il y a
Bien mené! Mon vote
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Muriel Meunier · il y a
Merci de votre visite et de votre vote. Bonne journée.
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Christiane Tuffery · il y a
Ca dézingue sec par ici ! J'aime beaucoup le ton détaché de Madeleine quand elle voit son mari s'effondrer, sans bouger ! Digne des "Diaboliques" de Boileau-Narcejac. Un joli moment de lecture. Mon vote

Je trucide aussi. Si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/clostridium-botulinum

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Christiane. Pas mal, non plus, votre Vanessa !!!
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