Une vie de parking

il y a
16 min
10
lectures
1

Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

Le silence de la nuit règne autour de moi. Un vent frisquet pousse les nuages vers le sud. La lune apparaît dans toute sa rondeur, magnifiée par les rayons solaires. Elle illumine le quartier de mille feux. À 48 ans me voilà gris et taciturne, plus aucune bande blanche ne sépare mes places. Quelques nids de poules trouent mon bitume, les racines des arbres alentours grattouillent mes terreux viscères et des cailloux parsèment ma surface bosselée. Je suis fatigué, mais en paix. Gagner ce conflit s’est avéré long et sanglant. Pourtant, tout avait bien commencé...
À ma construction, en 1972, j’étais magnifique, propre, bien agencé. Durant des années, l’usure du temps glissait sur moi. Je me croyais éternel. Les habitants ne possédaient qu’un seul véhicule par maison. Les places étaient larges et les voitures légères. J’en ai vu grandir des enfants, des familles. J’en ai vu passer des ambulances, des pompiers, des mariés, des policiers, des corbillards. Les petits chutaient à vélo et s’écorchaient sur mon revêtement. Jamais rien de grave, que des bobos. À ma manière, j’étais fier de participer à l’éducation de ces bouts de chou. Je partageais la vie des habitants : monsieur René et sa baguette quotidienne qu’il achetait à la boulangerie du centre-ville au volant de sa Renault 5 rouge. Les commérages du midi entre Jeanette et Viviane sur le banc placé sous le merisier. Et tous les autres que j’apprenais à connaître.
Aujourd’hui, ils ont disparu. René, Jeanette, Viviane et le banc.
Depuis quelques temps, rien ne va plus. Je suis à bout. En mode survie. Tout d’abord, mon dernier changement de revêtement remonte à 1991. Tragique abandon ! Chacun se gare comme il peut sans marquage au sol, en évitant les trous. On n’exploite pas tout mon potentiel et ça me désole. Mais ça n’a l’air d’embêter personne. Un parking, ça peut bien attendre. Ensuite, le quartier change. Les jeunes changent et les habitants n’ont plus l’air de pouvoir intervenir. En même temps, je les comprends. Les pauvres. Parfois, une douzaine de squatteurs imposent leur bruyante présence de quatorze heures à deux heures du matin. Une demi-journée ! Et ils ne sont plus ados! Ils ont des voitures de sport, des camionnettes blanches, des motos bruyantes, des quads. Certains travaillent ! Mais tous résident chez leurs parents. Incapables de s’envoler du nid, de vivre en autonomie. Je les vois défiler depuis des années, me piétiner avec leurs baskets made in China à deux cent euros. Me cracher dessus, me pisser dessus, me vomir dessus. Ils me méprisent.
Ont ils conscience que j’existe et qu’ils me gâtent ?
La nuit c’est le pire. Après l’achat de kebab, de burger ou de pizza, ils s’installent, dévorent leur malbouffe et me tapissent de leurs détritus. Le tout au son d’une musique pourrie, crachée par les haut-parleurs de leurs voitures à grand renfort de basses. Quelques chats curieux, quelques hérissons en quête d’aventure osent se régaler de ces mets industriels délaissés. Mais ce n’est pas une solution acceptable pour des humains. Ni pour moi.
Que peuvent faire les habitants quand ces lascars défoncés et alcoolisés gueulent à minuit ? Quand une partie de football se déroule, avec les cris, les rires et le bruit du ballon rebondissant sur mon asphalte dans la nuit silencieuse ? Que faire quand un soir d’été ils s’installent avec chaises et télévision pour regarder un match de foot ? Quelques-uns ont tenté de leur demander poliment de se rassembler ailleurs que sur moi, dont la destination principale se limite à l’accueil des véhicules. Résultat ?
— va niquer ta mère sale fils de pute !
— rentre chez toi et dors, connard!
— fais pas chier enculé!
— ta gueule !
— va chier !
Quelquefois, ils la jouent plus vicieux : dans un rare esprit de dialogue, ils annoncent qu’ils vont calmer le jeu et s’en vont. Pourtant, dès le lendemain, ils reviennent et recommencent leur barouf.
En tant que parking privé d’une copropriété, je le vis comme une humiliation. Pour qui se prennent-ils ces morveux ? Je comprends parfaitement qu’une personne âgée, une femme seule ou un père de famille, n’osent pas rentrer en conflit avec eux. Ils sont capables de tout et surtout du pire. Vous pourrir la vie comme jamais ! Transformer votre cocon familial en enfer quotidien. Comme je n’ai ni enfants ni famille, j’adorerais assister mes habitants dans l’éviction de cette engeance. Mais je ne peux pas intervenir, je ne suis qu’un parking, témoin muet de leurs comportements destructeurs.

Ni la police ni les voisins ne sont en mesure de les changer d’endroit, encore moins d’atteindre leur sens civique. C’est trop demandé. Rendez-vous compte, des jeunes adultes entre dix-sept et trente ans qui passent la moitié de leurs journées affalés sur mon macadam dégradé ?! Est-ce légal ? Une voiture a une utilité sur un parking, c’est son lieu de repos. Mais un humain ? Et pourquoi moi ? Il y a d’autres parkings ailleurs ! D’autres endroits plus propices à une réunion nocturne entre potes. Des lieux moins dérangeant pour la population qui souhaite dormir ou dîner dans son jardin lors des chaudes soirées d’été. Je dois être splendide pour qu’ils y passent tout leur temps libre ! Quand j’y pense, les médias devraient nous mettre en valeur et produire une émission du type : le plus beau parking de France.
Je ne comprends pas cet engouement à mon égard, d’autant plus qu’ils me défigurent et ne respectent pas ma fonction : ils se garent de travers et empêchent l’accès aux places. Le conducteur doit attendre qu’ils déplacent leurs véhicules tout en subissant des regards pleins de reproches. Et croyez moi, ils prennent leur temps !
Détritus, urine et crachats inondent mon quotidien. Je n’en peux plus. J’aimerais épauler mes humains, trouver une solution, intervenir ! Mais je ne peux pas. Je ne suis qu’un parking. Alors je subis. J’ose espérer que l’âge avançant, ils évoluent. Se trouver quelqu’un, fonder une famille, partir du nid parental pour se confronter à la vie. Ailleurs. Loin. Hélas, mes espoirs s’amenuisent à mesure qu’ils reviennent, encore et toujours, telle une vague insatiable.
Ils confisent dans le miel de leurs mauvaises habitudes. Des journées entières à ressasser les éternels sujets : les keufs, la coke, la beuh, leurs exploits en quad ou à moto, la mécanique, leurs vols, leurs courses-poursuites, leurs soirées et leurs conquêtes de vacance.
Je cite :
— Wesh ma gueule ! Bien sûr qu’j’ai niqué frère. Une maison avec dix pièces et une meuf dans chaque pièce ! Ma parole mon frère, j’ai fait qu’ça! Quarante préservatifs en vingt jours ma gueule !
Au moins il se protège. Pour ma part, j’ai un doute. Pour le côtoyer au quotidien, il n’a pas pu draguer grâce à son élégance, sa culture ou le charisme naturel émanant de sa personnalité flamboyante... Non. Ses quelques muscles imberbes entretenus en salle toute l’année ont dû plaire à la lie de la féminité qui, tels de faibles hommes guidés par leurs hormones, ne s’intéresse qu’à la plastique en dessous du cou. De toute façon, quelle femme normalement constituée s’encombrerait de pareils boulets ?
J’imagine la scène :
— On fait quoi ce soir chéri ? Un resto ? Un ciné ? Un p’tit DVD ? Un enfant dans le canapé ? sourit-elle, aguichante dans sa nuisette presque transparente.
— Ben non wesh, ce soir j’ai chicha au parking avec mes sauces!
Non. Malgré mon statut immuable de parking, je ne crois pas qu’une humaine à la structure cérébrale fonctionnelle puisse supporter pareil compagnon.
Quand ils n’ont plus rien à se dire, ils s’engueulent sur leurs sujets de prédilection comme le rap, la musculation, la justice (mais oui!) en plus de tous ceux énoncés quelques lignes plus haut. Ils en sont déjà venus aux mains à plusieurs reprises. S’ils ne s’engueulent pas, ils font des conneries dont voici une liste non-exhaustive :
- Lancer des cailloux sur la bouche d’incendie, passionnant !
- Brûler des emballages cartonnés et plastifiés parce que ça pue quand ça crame... drôle non ?
- Écraser une canette avec un pied, la garder coincée sous la semelle et marcher. Ça fait du bruit. C’est rigolo à minuit.
- Jouer au football au milieu des voitures jusqu’à deux heures du mat’.
À leur âge, c’est pathétique.

Cette fréquentation forcée m’a rendu intime avec certains de ces lascars :
- Thomas alias GP : pas encore vingt-cinq ans. Grande gueule, cheveux gominés tirés en arrière et ramenés en petit chignon. La partie buccale de son corps émet de puissants décibels. Ajoutez un débit de parole très rapide et vous obtenez une nuisance sonore de qualité. Avec son accent banlieusard, il se croit le caïd de la cité. Sauf qu’ici, ce n’est pas une cité. S’il vivait dans ce genre d’endroit, il servirait de serpillière aux vrais durs. Il se la raconte avec sa démarche de petit mafieux sorti de prison début juillet 2018. L’expérience de sa vie. Coincé pour vol et recel de quad. Huit mois ferme. Visiblement, ce passage par la taule a empiré son cas. Sa dernière idée en date ? Un casse pendant un mariage... Bref, une merde.

- Mohamed alias FatMo : à la limite de l’obésité, son vocabulaire se borne aux insultes. Ses vêtements toujours tachés de gras ou de sauce attestent qu’il passe son temps à manger, grignoter, avaler tout ce qui lui tombe sous la main. Harceleur en chef de la pauvre grand-mère de 83 ans dont le pavillon me jouxte, quand le troupeau de jogging se réunit et qu’elle ne peut assouvir son besoin de sieste, ou d’endormissement nocturne, elle sort avec sa canne à bout de bras et n’hésite pas à les menacer de recourir à la police. Ils n’attendent que ça et FatMo déclenche les hostilités :
— Va sucer leurs bites, sale pute!
— ouais appelle, moi aussi j’nique ta mère !
— on les attend vieille salope !
— j’t’encule connasse ! Dégage !
Il lui arrive aussi de jeter ses déchets par-dessus sa haie de thuyas, juste pour le plaisir de l’emmerder. En résumé, un débile profond qui allie la vulgarité, la saleté et un comportement d’enfant délaissé en manque d’éducation.

- Emmanuel alias Manu l’malin. Aucune référence à un DJ ou un président français en activité. Il frôle la trentaine. Issu d’une famille de la petite bourgeoisie de banlieue (papa, maman, la sœur, le chien, le pavillon avec jardin dans un quartier résidentiel, chacun sa voiture), je ne comprends pas sa présence. Il devrait être à la FAC ou salarié ou encore s’acharner à développer sa start-up. Chez les humains de cet âge, ce n’est pas un concept inconcevable ? Pourtant, il a décidé d’emprunter une autre voie. Celle d’un piètre Tony Montana francilien. Petit brun aux yeux marron, peau claire, grassouillet, jogging Leader Price et casquette à l’effigie du PSG. Le mec passe inaperçu. Un fantôme. Mais ne vous y fiez pas. Je ne l’ai jamais vu tomber et quand il part en vacances, c’est un mois à Miami.
Après toutes les conversations endurées depuis des années, je sais qu’il trafique de la coke, de la weed et trempe dans le proxénétisme de temps en temps. J’en fus le témoin, une fois, il y a quelques semaines de cela :
Il arriva en camionnette au début de l’après-midi d’un dimanche venteux. Quelques instants plus tard, une voiture inconnue se gara. Un jeune homme en sortit et entama une rapide discussion avec Manu l’malin, conclue par un échange de billets avant l’ouverture de la porte coulissante latérale de la camionnette. L’homme entra puis referma. Pendant une demi-heure, le véhicule branla, tangua, couina, grinça. Elle criait beaucoup, lui grognait et l’insultait. Un dernier râle et tout s’arrêta. La porte coulissa. L’homme ressortit satisfait. Il balança sa capote pleine sur moi comme il balancerait une chaussette avant de se coucher, sans y prêter la moindre attention. Large sourire, il sortit un énorme cône qu’il alluma. Inspiration profonde, toux et crachat (sur moi, je vous rappelle). Puis il s’installa au volant de sa Polo noire aux vitres teintées et s’en fut, victorieux et vidé. Du rap américain de la côte ouest couvrit tous les bruits alentours en plus de son moteur vrombissant.
Ce fut un défilé de kékés musclés, crânes rasés, toutes origines confondues, en jogging casquette et rap à tue-tête jusqu’au soir. Une bonne vingtaine tirèrent leur coup, comme ils disent. Tellement distingué.
Cette nuit-là, le calme submergea le quartier une fois les lucratives activités du proxénète Manu l’malin terminées. Au crépuscule, il compta les billets, refila une partie à la fille épuisée qui repartit en claudiquant, grimpa dans sa camionnette et rentra chez lui plein aux as.
Cette nuit-là, la lumière blanche de la lune ronde révéla ma détresse : sale, troué, caillouteux et craquelé de toute part. Mais aussi mon éreintement psychique. Des années à subir d’humiliantes dégradations sans pouvoir agir. Ma résistance mentale étaient mise à rude épreuve. Je me posais mille questions : que faire d’autre en tant que parking si ce n’est subir ? Attendre l’improbable changement de revêtement ? Le jour où le troupeau de joggings casquettes décamperait de mon dos ? Soudain, je compris. Ces jours n’étaient qu’utopies et mirages, des masques fragiles reflétant le maigre espoir d’un retour à la normale. Je n’étais plus dupe. Terminé la naïveté. Personne d’autre ne viendrait à bout de ce problème. Aucune loi pour y remédier. Aucun ami pour m’épauler.
L’idée cheminait :
— mon rôle consiste à accueillir des automobiles, me disais-je. Rien que des automobiles. Par conséquent, la protection de ces biens m’incombe. De jour comme de nuit. Tout comportement incommodant pour la copropriété se doit d’être puni, réprimé, anéanti, annihilé. Alors je m’en chargerai. Ce sera ma mission, pensai-je à cet instant. Mais comment ? Figé dans le goudron, mon immobilisme chronique m’empêchait toute action. Je repensais à cette journée et me demandais si, malgré mon absence de cerveau, les quantités astronomiques de pétards fumés sur moi n’avaient pas eu raison de ma santé mentale.
La réalité reprit le dessus quand je sentis les mégots, les capotes pleines, les lingettes vaginales usagées se balader sur moi au grès du vent. Mon revêtement frissonnait à leur contact. Chaque petit rebond, chaque coulure, résonnait en moi comme une agression vulgaire et gratuite. La viscosité du liquide séminal s’insinuait dans mon asphalte. Ça dégoulinait et ça puait. Et pour la première fois, je sentais les odeurs m’assaillir. C’était insupportable, répugnant. Écoeuré par mon état et n’ayant pas d’autres espoirs que de m’en sortir par moi-même, je mis toute ma volonté en branle et tentais de remuer mon revêtement pour déplacer ces déchets. Rien. Pourtant, je sentais quelque chose de différent en moi. Toutes mes sensations habituelles prenaient une ampleur jamais atteinte. Une force inconnue me chuchotait d’insister. J’avais la certitude de vouloir naître. De me retrouver avec la capacité extraordinaire de bouger. Me transformer. Au fond de moi, une flamme vivait, brûlante et avide de m’embraser.
Je recommençais encore et encore, toute la nuit durant, mais j’allais d’échec en échec. Au bord du renoncement, j’entamais une dernière tentative désespérée. À ma grande surprise, un doigt se forma à coté du tas de détritus. Je n’en revenais pas. En le pliant, je pouvais toucher un emballage de chewing-gum. Je pouvais aussi le faire avancer et reculer, partir vers la droite, bouger vers la gauche. Un doigt omnidirectionnel qui surfait sur l’asphalte ! Subjugué par ma nouvelle capacité à impacter le réel, un regain de volonté s’empara de moi. Un deuxième puis un troisième doigt surgirent à coté du premier. Je poussais intérieurement, me représentais ces doigts, puis cette main, puis ce bras... Mon revêtement ondulait, se déformait et le reste des doigts, la main, le bras apparurent presque naturellement. Je commençais à comprendre. Je devais à la fois visualiser et provoquer une poussée interne pour obtenir ma création. Très fier de ce bras goudronné, je ramenais les déchets dans un même endroit, à l’abri du vent.
Tout à coup épuisé, je m’endormis. Car n’en doutez pas, les parkings dorment eux aussi.
Depuis ce premier bras grossier, mais pratique pour regrouper les résidus, et à force d’abnégation, j’évolue chaque nuit. Des semaines d’acharnement qui payent. Une forme humaine goudronnée se déplace sur le parking tel un patineur olympique. Il virevolte d’aisance. Rapide, précis, intense. Quelques secondes suffisent pour le faire disparaitre et réapparaitre selon ma volonté. Une sensation de pouvoir m’étreint quand je revêts cette forme. J’ai l’impression d’être vivant. Je ne me sens plus aucune limite, aucun tabou. Une seule chose me résiste : la précision des traits du visage de mon humanoïde. Malgré mes efforts, impossible d’obtenir la finesse de la palette des émotions humaines. J’en suis si loin ! Sourire me donne un aspect monstrueux. En même temps, ça pourrait servir. Pas de tristesse, pas de joie, pas d’étonnement, pas de peur... Rien de tout cela, je stagne.
La nuit suivante, je parfais mes techniques de transformation et affine ma création. Maintenant, je n’ai qu’à penser mon humanoïde pour qu’il apparaisse. Ma maîtrise est totale. C’est alors qu’une idée frappe le cerveau que je n’ai pas :
”À présent que je suis capable d’interagir avec mon environnement, je peux me débarrasser de tous ces gêneurs ! Et pour de bon !”
J’arrête mes pratiques transformistes. De toute façon, je domine la malléabilité de ma constitution avec une aisance déconcertante. Je consacre mon temps à penser, élaborer, planifier mon approche pour réduire à néant ces gêneurs de squatteurs.

Une nuit, Thomas déboule sur un quad en poussant à fond sa machine pour la lever et finir sur moi en roue arrière. Au loin, FatMo marche péniblement. Sa graisse omniprésente l’essouffle, sa consommation de cigarettes, de chichas et de bédos l’empêche de connaître les bienfaits de l’endurance. Arrivé sur moi, il crache, s’adosse au muret et cherche un second souffle. En pleine préparation d’une chicha, Manu l’malin, déjà sur place depuis quelques minutes, sourit en coin. FatMo sort un oinj de la poche ventrale de son sweat à capuche. Il retire le surplus de papier, l’allume, tire une grosse bouffée et expulse un nuage de fumée laiteux et lourd. Toux grasse. Une agréable musique de raclement de fond de gorge s’ensuit et termine en mollard glaireux sur moi. Si j’avais une bouche, je vomirais. Il transmet le bédo à Thomas. Même punition pour mon revêtement. Les premières bouffées finissent toujours ainsi. En attendant le retour du oinj, la chicha prend le relais et les crachats s’entassent sur ma surface. Ce qu’ils ignorent, c’est que je ne le tolère plus.
Mon humanoïde de goudron prend forme à l’opposé de leur lieu d’estivage parsemé de glaviots visqueux. Avec la précision d’un aigle et la vitesse du guépard, je surgis et subtilise le narguilé. Pour eux, il disparaît. Ils ne peuvent se douter que je le cache sous ma couche d’asphalte. Leurs regards d’incompréhension me plaisent. Je continue. Apparition fulgurante derrière FatMo. Les deux autres bondissent en arrière de surprise et de peur. Thomas mouille son pantalon pendant les quelques secondes où j’enrobe FatMo de goudron tépide et poisseux. Son corps, forcé d’intégrer le sol, s’écrase entre la terre et la couette bitumineuse que je rabats sur lui. Les os éclatent en autant de craquements distincts. FatMo n’a pas le temps de crier. Une bouillie spongieuse parsemée de bouts d’os coupants s’enfonce loin sous terre.
Manu écarquille tellement les yeux qu’ils risquent de sortir de leurs orbites. Il se reprend et détale comme un rat fuit le feu. Il n’a jamais couru aussi vite ! Hélas pour lui, je sais agir à distance. Mon asphalte saisit ses chevilles. Sa chute splendide, à plat ventre, lui casse le nez et l’immobilise sur le sol. Il veut hurler, mais je clos sa bouche en la couvrant de bitume. Je tente une expérience et concentre mon énergie. Un deuxième humanoïde s’extirpe du sol, agrippe un Manu sonné et pétrifié de peur et le ramène à coté de son collègue. Retenu par mon deuxième avatar, Manu ne tient plus debout par sa propre volonté. Son nez pisse le sang. Thomas, pris dans le goudron jusqu’aux genoux, les cuisses mouillées de pisse tiède et odorante, survivra. Malgré ses grands airs, c’est celui des deux que la peur inhibe le plus. Il sera mon messager.
Mon visage sans traits fixe celui défiguré de Thomas. Je sens sa peur. D’un pas élégant, je me dirige vers le proxénète du dimanche, serein. Immobilisé par le deuxième humanoïde qui le suspend par les poignets à quelques centimètres au dessus du sol, je descends son bas de jogging et le caleçon qui va avec. Examen rapide de haut en bas et j’attrape ses testicules dans ma main rugueuse. Je presse. Comme je le ferai avec une balle anti-stress. Je presse. Aucun son ne peut sortir de sa gorge asphaltée, mais son faciès déformé de douleur et ses gesticulations frénétiques renseignent de belle manière sur son niveau de souffrance. J’arrête avant qu’il ne s’évanouisse ou qu’il n’en sorte du jus.
Thomas abaisse ses paupières et tourne la tête. Hors de question ! Je l’enrobe de macadam. Orientation sud-sud ouest, vers son pote. Il ne peut plus bouger et l’asphalte qui recouvre jusqu’à ses paupières l’empêche de fermer les yeux. Mon public acquis, mes doigts s’allongent et se transforment en véritables lames de rasoir. J’incise et ôte les testicules de Manu, mais laisse le scrotum en place, évidé, pendouillant et sanguinolent. Je me place derrière lui et enfonce un doigt dans le haut de la jambe droite jusqu’à buter sur l’os. Puis je déchire les chairs en longeant le squelette jusqu’à la cheville. Même opération sur la jambe gauche. Au niveau des genoux, ça craque. Son très satisfaisant. Enfin, j’écarte les muscles et le circuit sanguin pour trouver les nerfs et jouer un peu.
Thomas vomit plusieurs fois. Je ne me laisse plus salir. Le bitume souillé se décolle du sol, serpente vers ses jambes et s’essuie sur son jogging. Le textile se déchire, laissant entrevoir sa peau. Je râpe ses chairs avec mon goudron rugueux couvert de dégueulis.
De son coté, Manu ne fait plus le malin. Et moi, j’agis comme je le veux pour la première fois. Une motivation macabre me pousse à dépecer son corps. Il tombe en petits morceaux sur le sol qui l’absorbe jusqu’aux tréfonds de mes entrailles. Le deuxième humanoïde disparait jusqu’à un nouvel appel. Une sensation inconnue, étrange mais pas désagréable, m’envahit. Je sens leurs dépouilles, celles de Manu et FatMo, rompre, s’effilocher, s’étioler, s’amenuiser, s’évanouir. Dans quelque temps il n’en restera plus rien grâce au travail d’orfèvre des décomposeurs : bactéries, vers et toute cette nanoscopique biodiversité. Ils digèrent mes proies, je les nourris. Naturel, efficace, écologique.
Reste Thomas, témoin objectif d’une cruauté extraordinaire. Psychologiquement détruit. On verra s’il se la raconte encore longtemps sur les parkings avec ses cheveux gominés et ses vantardises d’ex-taulard. Dans une dernière volonté d’ajouter une louche de surnaturel et parfaire mon plan, je me place face à son corps ridicule et lève les bras de mon humanoïde d’un coup vers le ciel. Le voilà libéré de l’asphalte. Il tombe à genoux et vomit de la bile. Une nouvelle fois, je m’essuie sur lui. La tignasse ébouriffée, le falzar trempé d’urine et déchiqueté, il bave et pleure comme une merde. Je le saisis par le col, le remets sur ses pieds et lui indique la sortie d’un bras tendu. Pensant mourir, une poussée d’adrénaline lui permet de réagir au quart de tour et de s’enfuir en titubant dans la nuit.
Le temps fera son œuvre et creusera le sillon de cette nouvelle légende. Je m’occuperai des inconscients qui oseront revenir ici pour vérifier.

Il faudra trois mois pour que quelques effrontés pointent le bout de leurs museaux. Missionnaires de la rumeur malgré eux, ils confirmeront l’impossible. On les prendra pour des fous. La phase finale du plan se poursuit, implacable.
Regroupés autour du muret sur lequel repose une chicha, cinq jogging-casquettes vaquent à leurs occupations habituelles. Bon soyons honnêtes, ce n’est pas le narguilé finement décoré, aux formes délicates et féminines. Non. C’est un petit objet en verre proche d’un ustensile de labo de chimie. Deux tuyaux de plastique en sortent et se terminent par un embout comme ceux des gonfleurs de plage. La chicha low-cost. À l’origine, le tabac était macéré dans le miel et le narguilé contenait de l’eau fraîche pour refroidir la fumée. Eux ont une approche plus pragmatique. Le but étant de se défoncer, l’objet contient un alcool fort, type vodka ou whisky, et le tabac macéré devient un mélange de shit et de tabac à rouler. Qu’est-ce que j’ai pu entendre ce glouglou caractéristique quand ils aspirent. Comme un môme soufflant avec une paille dans son verre à moitié rempli : ça agace.
Dans l’ombre des arbres feuillus, je déploie mon humanoïde. Ce soir, je le veux impressionnant. Deux mètres cinquante de haut, la silhouette souple et musclée. Je sors de l’ombre en glissant lentement vers la lumière des réverbères. Le premier à me repérer, trop subjugué pour crier, tend le bras dans ma direction et percute la chicha qui bascule et se brise sur le sol. J’avance. Tout le monde se fout de la destruction de la chicha. Seul moi suis au centre de leur attention.
— sa mère, j’hallucine ! S’exclame l’un d’eux.
— putain mais c’est vrai alors ce que raconte Thomas ! Le parking est hanté ! C’est pas un ouf!
Sa dernière parole. Tout en transformant mon bras en un pieu pointu, j’envoie un uppercut, transperce sa gorge et ressort par le bregma. En le soulevant dans les airs, ses claquettes en plastique bleu marine glissent sur ses chaussettes blanches et tombent au sol. Aucun remord. Une telle faute de goût mérite un châtiment remarquable. La mort en est un. Dans le même temps, j’immobilise jusqu'à mi-cuisse deux de ses acolytes déjà transis par la peur. Sans demander leur reste, les deux autres fuient. Ils courent vite. À croire qu’ils en ont l’habitude. Pas de quoi paniquer. À une vitesse foudroyante, je plonge dans le sol pour ressortir juste devant eux et les fauche de ma jambe droite. Ils s’affalent, s’écorchent puis se relèvent. Mes bras redeviennent tranchants. Je bondis dans leur direction et dissocie d’un seul geste les quatre pieds de leurs chevilles respectives. La coupure est nette à rendre jaloux un chirurgien plasticien. De nouveau au sol, ils ne comprennent pas tout de suite pourquoi ils ne peuvent plus se tenir debout. Ces séances deviennent lassantes. J’écourte. D’un second geste, leurs têtes se détachent de leurs corps qui s’écroulent comme des sacs de sable. Voilà une belle occasion donnée au mythe du parking hanté de se répandre comme une trainée de poudre.
Je retourne auprès du muret une tête dans chaque main et constate que les deux abrutis sont tombés dans les pommes. Je les libère. Dans un bruit étonnamment feutré, ils s’affaissent. J’improvise une mise en scène : enlacés au pied d’un arbre, front contre front, jogging rabaissé aux genoux, chacun une main dans le slip de l’autre. Après l’engloutissement des corps de leurs collègues vingt mètres sous terre, je n’ai plus qu’à attendre leur réveil, à moitié enfouis dans le goudron.
Les rares habitants très matinaux, constatant les deux corps étendus dans une position peu équivoque sur la nature de leur relation, passent leur chemin. Quel fatalisme...
Lorsque leurs yeux s’ouvriront, je tiens à ce qu’ils me voient. C’est important pour boucler le plan, les anéantir psychologiquement.
Enfin, ils se réveillent.
— Argh ! Wow la putain d’sa mère dégage sale pédé!
—wesh, c’est toi le pédé ! D’où tu m’touches !
— toi aussi t’as la main sur mon zguègue ma gueule ! sale bâtard ! Détraqué !
Avant que leur petit problème ne dégénère, l’un d’eux à la bonne idée de tourner son visage dans ma direction.
—oh putain MATE !
Ils fixent mon faciès sans relief. Ma tête glisse sur le bitume dans leur direction tel un palet de hockey sur glace. Ils se regardent, me regardent de nouveau, leurs pommes d’Adam font l’ascenseur. Je continue de me diriger vers eux, mon horrible sourire étendu à son maximum. Plus j’approche, plus mon corps s’extirpe du sol. Lentement, ils se relèvent en glissant contre le tronc de l’arbre auquel ils étaient adossés. Soudain, à moins d’un mètre de leurs visages apeurés, je leurs présente les deux têtes de leurs potes. Ils détalent à la vitesse de la lumière dans un hurlement d’effroi. Quel bonheur, ils filent répandre la rumeur ! Le parking coupeur de têtes et dévoreur d’hommes !

Au hasard des discussions que je glane les mois suivants, il semblerait que je sois devenu le premier parking hanté de l’histoire de France, avec plusieurs morts à son actif. N’étant intervenu que de nuit, les gens osent discuter sur moi en journée, comme au bon vieux temps. Je me sens de nouveau adopté par la population.
Je n’ai englouti que trois personnes depuis la fuite des deux derniers lascars. Ma réfection commence demain. Le bruit court qu’un bon comportement et le respect du lieu n’engendre aucune conséquence néfaste, de jour comme de nuit. Par contre, si vous avez le malheur de dégrader l’endroit ou déranger la sérénité retrouvée du parking, c’est la disparition assurée. Personne pour témoigner à part les deux que j’ai laissé vivre et Thomas. Tous internés à l’hôpital psychiatrique. Gavés de médocs, amorphes, leurs cerveaux sont de vastes bordels et de leurs bouches coule un filet de bave qui s’étire jusqu’au sol. Pour tout remettre en état, il faudra des années, dixit le parking de l’institut psychiatrique.

Le silence de la nuit règne autour de moi. Un vent frisquet pousse les nuages vers le sud. La lune apparaît dans toute sa rondeur, magnifiée par les rayons solaires. Elle illumine le quartier de mille feux. Bientôt six mois sans intervention. La malédiction s’ancre durablement. La preuve, on l’utilise comme histoire du soir pour effrayer les enfants. Si t’es pas sage, le parking t’engloutira ! En tout cas, c’est ce qu’il se dit.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !