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Une vie de chien

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Pierre Lieutaud

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Du fond de l’amphithéâtre montait un grognement sourd, mêlé aux phrases du conférencier et au chant des oiseaux qu’on percevait, étouffé par les grandes vitres. C’est moi qui grogne ainsi ? se demanda Paul, étonné. Et en même temps, il trouvait normal ce bruit qui venait de lui. Ce que disait ce professeur, cette histoire d’intelligence humaine et animale séparées, l’une écrasant l’autre, ne lui plaisait pas.
Le grognement faisait se retourner les rangées d’étudiants. Il se leva, gravit les marches caoutchoutées d’un pas léger, comme en sautillant, et il sortit au grand air dans la cour de la faculté. Je vais me dégourdir les jambes, pour me calmer, se dit-il, et il partit en courant, comme il le faisait depuis quelques jours, décrivant de grands cercles autour des autos et des massifs de fleurs, croisant des groupes d’étudiants qui discutaient du temps, des examens, de l’avenir.
Paul était un peu surpris d’entendre le bruit que faisait sa cavalcade, c’est le nom qui lui venait à l’esprit. Il courrait sans fatigue, évitait les gens, les autos, les motos, avec une dextérité qu’il ne se connaissait pas, lui d’habitude si pataud..
Depuis huit jours, le monde semblait avoir changé. Il sentait des odeurs nouvelles qui montaient au coin des rues, derrière les clôtures des maisons, dans les jardins publics, des odeurs qui l’attiraient et évoquaient pour lui des choses si nouvelles qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il devait calmement réfléchir a tout cela. Paul s’était enfermé dans sa chambre une journée entière, il s’était regardé dans la glace de la salle de bain et il avait trouvé son visage changé, un peu allongé. Il avait souri à son image, pour se rassurer, et il avait remarqué l’aspect inhabituel que faisaient alors les commissures de ses lèvres. Elles se relevaient drôlement. Quant à son regard, il semblait venir de quelqu’un d’autre, presque lui, mais pas tout a fait. Des yeux aux reflets jaunes le regardaient...
Et tout cela n’était rien, se disait-il, à coté de cette histoire de chat....Il s’était couché sur son lit, les jambes repliées, les bras allongés sur le couvre-lit et il pensait, quand il sentit une odeur forte et incommodante derrière la porte, quelque chose d’insupportable. Il pensa à une souris morte, des égouts bouchés, et puis la chair de poule couvrit son corps, et il se mit à trembler. Il prit un livre, récita à haute voix les poésies qui s’alignaient sur les pages, mais il avait l’esprit ailleurs et il ne put rester en place. Il se leva et fut surpris de se retrouver à quatre pattes, le nez dans la moquette. Des crampes se dit-il, mais il ne vit pas l’intérêt de se mettre debout et il se dirigea ainsi vers la porte en reniflant à grand bruit. L’allergie à la poussière qui avait gâché son enfance revenait. La porte approchait, l’odeur devenait insupportable. Il hurla ouhh...ouhh...comme s’il s’était brûlé.
- Que se passe-t-il ? cria sa mère du fond de la maison et Paul eut le plus grand mal a formuler ce simple mot :
- Rien....ggrrrriennn...ggrrrriennn.
C’était plus fort que lui, une envie, une obligation de grogner balayait toute logique. Maintenant, collé contre la porte, il essayait bizarrement de gratter la peinture avec ses ongles. Ce n’est pas le moment de commencer à décaper cette vieille peinture, se dit Paul et il se leva d’un trait, s’accrocha à la poignée de la porte et l’ouvrit brutalement d’un coup de rein. Là encore, il se demanda pourquoi il faisait tant de contorsion pour ouvrir une simple porte, mais cette idée le quitta aussitôt qu’il vit le chat devant lui, un chat à l’odeur repoussante, aux griffes sorties, aux poils hérissés. Une idée bizarre lui vint. Le chat est coincé contre la porte, dans l’angle du mur, si je passe derrière lui, très vite, il ne peut se sauver, je lui saute dessus, je lui casse l’arrière-train et je le tue.. Il essaya de sourire à cette idée saugrenue, mais il ne put s’empêcher de bondir, de contourner la bête, de la saisir et de la secouer jusqu'à ce que ses cris alertent sa mère. Il lâcha le chat qui se sauva en miaulant de terreur.
Paul avait repris difficilement ses esprits. L’odeur avait disparu, mais il restait dans la maison des endroits, sous les meubles, sur les coussins du canapé où elle était toujours là, montant aux plafonds comme une effluve empoisonnée. Il faudra javelliser le sol, les toilettes, la cuisine, les sanitaires...et quoi encore pour que cette maison soit vivable, se disait Paul en se souvenant que la femme de ménage ne nettoyait que ce qui était accessible, déjà presque propre. Il grogna en pensant à cette intrigante qui poussait mollement un balai où bon lui semblait pendant que sa mère dormait avec son amant, là haut dans la chambre, à coté de la sienne...
Il sortit, la bave aux lèvres, en réfléchissant à ce qu’il ferait...Il poussa un petit cri...ouah....Il savait...il rentra dans la cuisine et s’assit à la table en regardant sa mère....
L’après midi, il avait rendez-vous avec Julie. Il se brossa longuement les cheveux, but à grandes lampées un bol de lait et il s’en alla, heureux, frétillant déjà de sa rencontre avec son amour du moment. Julie l’attendait, mais elle n’était pas seule. Un garçon qu’il connaissait lui parlait, tout près. Paul sentit son odeur forte et aigrelette, pendant que l’odeur de musc, de fleurs coupées de Julie semblait plus forte qu’à l’habitude, mêlées a des odeurs sexuelles qui lui firent tourner la tête...Paul les invita à la cafétéria, il la frôla en grognant doucement, il essaya de glisser sa jambe entre les siennes. Julie le repoussa avec un sourire en lui tapant sur le dos...Enervé, il alla tourner autour d’une table à coté et l’idée lui vint, il ne sut pourquoi, de regarder dessous. Les odeurs de Julie s’estompaient, il se mit à quatre pattes et regarda il ne savait quoi.
-Vous cherchez quelque chose lui dit le garçon, vous avez perdu un dossier ?
Celui là ne sentait presque rien, une vague odeur de savon qui cachait l’odeur d’une sueur salée. Paul ne leva même pas les yeux vers lui et continua à marcher a quatre pattes sous les rires des autres étudiants.
- Ne fais plus l’intéressant, répétait Julie, allons vient ici, tout de suite...
Pendant qu’ils étaient tous les trois accoudés à une table, il ne comprit pas pourquoi, car il avait uriné quelques minutes auparavant, il dégrafa sa braguette et déposa en grognant quelques gouttes d’urine sur les chaussures de Julie et les pieds de la table, et puis il leur proposa une ballade.
Au cours de cette promenade, brusquement, la salive lui monta à la bouche, une salive filante qu’il eut du mal à empêcher de couler sur son menton (il pensa a une inflammation des glandes salivaires ) et l’idée lui vint d’égorger son compagnon. Une idée complètement folle qui ferait de lui un criminel, mais c’était plus fort que lui. Il le poussa, le bouscula et se jeta sur lui. Il sentait l’odeur de la peur qui venait de son corps à terre et il lui mordit l’oreille. Le sang coula et Paul fut pris d’une exaltation qu’il n’avait jamais connue... Egorger, égorger.. Il grognait, il hurlait, il sautait sur place, excité par l’odeur du sang, il se roulait sur les aiguilles de pins, comme pris de coliques et puis il se leva pour égorger son rival. Tout simplement, pensa-t-il, il n’y avait pas de place pour lui...Paul essaya bien de se raisonner, mais rien n’y fit, c’était clair, lumineux, il devait régner sans partage, supprimer ce rival... Julie toute émerveillée par son comportement, si mou et passif d’habitude, l’arrêta dans son élan en le prenant par le cou. Il sentit son odeur s’amplifier, s’amplifier, et puis des senteurs sexuelles montèrent dans l’air frais de la forêt...Julie, mon amour, grogna-t-il...L’autre s’enfuit dans des odeurs acides de terreur et de mort....Il hurla...ououohh.
-Tu fais le gros chienchien, murmura Julie...sage, sage, allez, viens, on rentre chez nous....
Pendant le trajet du retour, Paul essaya de remettre de l’ordre dans sa tête. Les odeurs le submergeaient, les senteurs de la forêt, exacerbées par il ne savait quelle magie lui parvenaient avec une force étrange. Le pied des arbres exhalait l’odeur des chiennes en chaleur, des traînées d’effluves de chiens en maraude, de chats en chasse, de cerfs en rut se croisaient dans les sentiers. Il perçut même des odeurs humaines, tenues et volatiles...Ils s’allongèrent dans l’herbe. Elle caressa longuement sa tête, tapota son ventre, caressa encore sa poitrine, son dos. Paul hurlait de plaisir. Il l’embrassa, lui lécha le visage, l’oreille et il eut envie de la mordre. Il pensa alors au sang, aux envies de tuer et il partit brusquement sans dire un mot. Il courut une heure durant, ventre à terre, sans arriver à se calmer.

il avait maigri, il ne se rasait plus, il ne coupait plus ses cheveux et ses ongles et il passait ses jours à poursuivre les chats et à chercher les odeurs. On l’appelait le hippy. Sa mère lui faisait des reproches incessants. Si ton père était là, disait-elle...
- Pourrrrquoi tu l’as quitté, grognait-il en tournant en rond sur lui même, pourrrquoi tu l’as quitté, répétait-il....
-Allez...file à ton cours...Allez, vite..
Et elle lui claqua la porte au nez.. Paul longea le trottoir ( il avait pris l’habitude de marcher sur la chaussée, tout contre le trottoir pour respirer l’odeur des caniveaux, éviter les passants, tourner librement quand bon lui semblait au risque de se faire écraser par une voiture). Il marchait, l’ai affairé en regardant ses jambes. De vrais pattes, solides, agiles, entraînées.....Ououhh..Il grogna de plaisir, du plaisir de les voir avancer si vite. Il pouvait, s’il le fallait, s’il le voulait, sauter par dessus le capot d’une auto, au dessus d’une clôture, il voyait dans l’ombre et même, grâce a un sens nouveau, il sentait arriver vers lui les obstacles qu’il ne pouvait voir.... Paul était étonné et même fier de ses nouvelles facultés, il savait où habitaient les plus belles chiennes du voisinage, il suivait leur trace odorante et retrouvait sans jamais se tromper l’endroit où elles étaient. Mais les chiennes ne l’intéressaient pas. C’était Julie qu’il aimait.
A la tombée du jour, il rentra a la maison. Sa mère était assise dans le grand canapé du salon et lisait un magazine. Ce fut plus fort que lui, il fit un bond par dessus la table, sa mère cria, de peur, d’admiration, il ne savait, il tomba tout droit devant elle, dégrafa sa braguette et urina sur sa cuisse et sur le pied du canapé en murmurant...ouhhh...
-Tu es devenu fou ? hurla sa mère en se levant, tu es un animal...
Paul, confus, la suivit dans la salle de bain en cherchant à la prendre dans ses bras. Elle fuyait. Des odeurs bizarres l’entouraient qu’il ne reconnaissait pas et il se boucha le nez.

-Voilà, Docteur, brusquement, il a fait un bond vers moi et il m’a uriné dessus. Vous croyez que c’est normal ?
- Une vieille énurésie d’enfance, madame, un besoin pressant chez un adolescent qui n’a pas dompté encore ses sphincters...
- Mais pourquoi sur moi, Docteur.
- Oh ! vous savez, madame, quelquefois le besoin est si pressant qu’on ne choisit pas l’endroit...
Ils étaient retournés à la maison. Sa mère énervée malgré les déclarations rassurantes du médecin, marchait d’un pas pressé sur le trottoir et lui, la suivait en sautillant et en respirant les odeurs du quartier...La lumiere du séjour brillait dans la maison et Paul reconnut dans le gazon l’odeur de l’amant, des senteurs lourdes, fortes, nauséabondes, mêlées à des odeurs sexuelles.. Quand sa mère ouvrit la porte, il le vit aussitôt, affalé dans le canapé du salon, l’air heureux et suffisant du maître qui règne sur les lieux et les gens. Les odeurs sexuelles de sa mère étaient si fortes et si différentes de celle qu’elle exhalait quand elle le prenait dans ses bras, il y a quelques années, avant que l’amant n’arrive, qu’il eût envie de pleurer. grrhhh.....grrhhh...
- Comment ça va, Paul, lui répétait l’amant....
C’était sa maison, c’était sa mère, son abri, sa famille. Lui c’était l’intrus, l’ennemi...grrrhhh....

- Il semblait calme monsieur la commissaire, nous sommes entrés dans la maison, où mon ami nous attendait, il a souri, lui a demandé s’il allait bien et à ce moment là, Paul est devenu fou. Il a sauté par dessus la table, il s’est jeté sur lui en hurlant...
- Et que hurlait-il, madame ?...
- Pas des mots, monsieur le commissaire, des cris de bête...
- Et ensuite, madame ?.....
- Ensuite, il lui a mordu le cou, mon compagnon criait, se débattait et lui continuait, j’ai vu couler du sang et c’était comme si ça le rendait fou, il le mordait de plus en plus fort, son visage était barbouillé de sang...Et puis, il s’est relevé, mon compagnon était mort, il s’est enfui, l’air hagard. Qu’ai-je fais au ciel, monsieur le commissaire, pour qu’arrivent dans ma maison des choses pareilles ?

Procès verbal de l’interrogatoire du jeune Paul.............mineur de seize ans, accusé par sa mère du meurtre de son amant, trouvé égorgé au domicile de celle ci. Laquelle allègue avoir assisté au meurtre et en a décrit les circonstances.
Paul................n’a fait aucune opposition lors de son interpellation qui a eu lieue dans la rue à deux cent mètres du domicile familial. Il courrait accompagné de quelques chiens et nous a dit qu’il se dirigeait vers le domicile de son père. Pour calmer les chiens, il a grogné quelques mots et ceux ci se sont aussitôt sauvés. Il a été interrogé par l’inspecteur Bartinon et le commissaire Barjaval. Durant l’interrogatoire, nous avons noté chez cet adolescent une alternance de moments de tension, pendant lesquelles il se levait, faisait le tour de la table en grommelant des mots incompréhensibles, où il se frottait longuement contre le radiateur ou contre sa chaise et de moments de dépression où il semblait ailleurs, apathique, l’air d’un chien battu, et où il reniflait profondément en regardant les fonctionnaires, comme s’il voulait leur demander un mouchoir, mais toutes ces attitudes étaient liées aux questions que nous lui posions et au ressenti qu’il en avait, sans que cela nous ai paru d’aucune sorte un indice de sa possible culpabilité. Voici les réponses qu’il a données à nos questions :
- Habitez-vous avec votre mère ?
- Oui.
- Entretenez-vous avec elle de bonnes relations ?
- Je l’aime, c’est ma mère
- Entretenez-vous de bonnes relations avec son compagnon ?
- Normales, il m’est indifférent, je vois régulièrement mon père.
- Votre mère ne fait jamais mention de votre père.
- C’est son affaire, ils sont séparés depuis dix ans.
- Votre mère vous accuse d’avoir égorgé son compagnon, est-ce vrai ?
- Non, d’ailleurs j’étais absent lors du meurtre.
- Pourtant, elle prétend que vous étiez tous les deux rentrés peu avant à la maison et que son compagnon vous y attendait.
- Je ne comprends pas, je suis resté dans le jardin alors qu’elle a pénétré seule dans la maison.
- Avez vous un témoin qui puisse confirmer ce que vous dites ?
- Non, et pourquoi en aurais-je besoin, je suis innocent. Et d’ailleurs pourquoi l’aurais-je tué ?
- Alors, vous insinuez que c’est votre mère qui est la coupable ?
- Je n’insinue rien du tout, mais ce que je puis dire, c’est qu’elle était devenue bizarre ces derniers temps. Son ami venait moins souvent ; ils se disputaient chaque fois..Elle m’a conduit chez le docteur...en disant que je sautais par dessus les tables et que j’urinais sur ses cuisses.. Régulièrement, elle m’accusait d’avoir changé, d’être devenu un véritable animal et elle me mettait dehors en claquant la porte. D’ailleurs, voyez ma maigreur. Elle ne me donne presque plus rien à manger. Et puis elle se disputait très souvent avec son compagnon. Un homme violent, comme un animal...

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Sauvagere · il y a
C'est pour qui, le bon nonos ?
Quelle histoire ! On se sent un peu chien, à la fin... Et on ne sait plus trop à quel animal se fier...
Moralité : Ouaf, ouaf !

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Pierre Lieutaud · il y a
Merci de vous sentir chien, à la fin....
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Cajocle · il y a
Votre histoire n'est pas dans le même registre, bien entendu, mais j'ai pensé au film Didier.
Mon vote Diorite

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Pierre Lieutaud · il y a
Merci. Je ne connais pas ce film. J'aime les transfigurations, même et surtout si elles mettent un peu mal à l'aise...
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Cajocle · il y a
Un film assez drôle avec Alain Chabat.
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