Une valse en trois temps

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Lire des histoires, ma première passion. Écrire, un rêve d'enfant qui remonte par bouffées et que j'ose enfin partager..

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Renvoi valsé


— Ne quittez pas, tous nos agents sont occupés, nous vous remercions de patienter...
Suit un air classique, vif, entraînant... On dirait une valse.

Il a mis le haut-parleur, cela fait déjà quinze minutes qu'il patiente !
Non, il ne quittera pas ! Voici des mois qu'il attend ce énième document que l'administration lui réclame ! Une chance qu'il ait tout son temps !
Au-dehors, le soleil lui envoie des tas de clins d'œil, autant d'invitations à aller se balader, à tout envoyer promener !

La sonnerie a repris à l'autre bout du combiné... Une voix féminine lui répond. Zut !  il est retombé sur le standard ! Quelques mots échangés et puis... 
— Ne quittez pas...

Et la musique revient de plus belle. Le nom du compositeur lui échappe, mais c'est certain, il s'agit d'une valse ! Au moins, cette musique d'attente est originale ! Ça change de la petite musique de nuit ou des Quatre Saisons !
Il imagine une immense salle de bal, des hommes en redingote, des dames en robes précieuses qui tournoient, tournoient. Il en aurait presque le vertige !

Tiens ! La demoiselle, là-bas, a l'air de s'ennuyer... Elle paraît tellement jeune, assez nerveuse ! Sûrement son premier bal...
Une robe bleu pâle, de longs cheveux relevés au sommet de la tête, retombant en boucles châtains sur ses épaules. Son teint diaphane, son cou élancé laissent imaginer une nuque gracile.

—... Tous nos agents sont occupés...

Certainement pas au point de délaisser cette jolie inconnue aux lèvres de velours ! Il l'inviterait bien à valser ! C'est là qu'il regrette de n'avoir jamais pris de cours de danses de salon !
Tiens ! Elle tourne la tête et sourit, dévoilant une rangée de dents parfaites, subtilement carnassières !

Et tout autour, cette mélodie à faire tourner les têtes...

À qui sourit-elle donc ? Ses yeux d'un bleu sombre brillent de mille secrets. Il s'y laisserait bien noyer !
Personne autour d'elle ne semble concerné. Se pourrait-il que ?... Non ! Impossible qu'elle l'ait remarqué !
Et pourtant !...

Son regard se teinte d'une interrogation vaporeuse, ses lèvres s'entrouvrent  en un sourire vacillant, incertain... Elle lui répond, le visage soudain illuminé, éclatant, esquisse un geste discret de la main dans sa direction.

Mais comment l'aborder ? Il est loin d'être à la hauteur d'une telle beauté ! Et que lui dire ?...
«  Bonjour, je m'appelle Charles, chômeur depuis 3 ans... danseur médiocre...  »
Voilà de quoi se rendre complètement ridicule ! Cependant, il ne peut s'empêcher de lui sourire à nouveau...

Elle tend les bras vers lui, incline la tête sur l'épaule et se met à danser, tournoyer au son de cette valse. Oui, certainement une valse, même si le nom du compositeur, pourtant très connu, lui échappe définitivement. Alors il se surprend à l'imiter, tend les bras et se met à tourner sur lui-même... Pas trop difficile finalement ! Il suffisait de se laisser guider par la musique !

Il évolue entre les danseurs, étonné de sa propre agilité, avance en tournoyant dans une même direction, enthousiaste, le cœur léger, même pas un petit vertige ! il vogue vers elle sur cet air de valse ancien, fendant la foule comme un esquif entre les vagues... Strauss ? C'est sûrement cela ! Strauss !

— ANPE, j'écoute !... Allô ! ALLO ?...

— Oh ! Mademoiselle, voulez-vous m'accorder cette danse ?

— Pardon ?...

— Voulez-vous valser avec moi ?...

— ???....

BIP BIP BIP BIP BIP...



La valse des regrets


Le choc a été violent. Emma reprend connaissance au son de la radio qui continue à diffuser de la musique. Une valse. Cet air la projette quelques heures plus tôt, au début de cette drôle de journée, celle de son premier stage à l'A.N.P.E.

Après avoir scanné des dossiers qu'elle avait dû classer dans un ordinateur vieillot et poussif, on l'avait assignée au service téléphonique.
Inconfortablement assise dans un box étriqué – une pièce sans fenêtres –, il lui avait fallu écouter les doléances et les plaintes, essuyer l'agressivité, l'incivisme, les insultes de gens énervés par une longue attente. Le téléphone ne cessait de sonner, tous les agents étaient visiblement débordés et peu amènes pour cette stagiaire un peu perdue...

Elle comprenait les usagers, l'attente téléphonique pouvant aller jusqu'à trente minutes aux heures de pointe ! Elle les imaginait, trépignant, marchant de long en large dans leurs appartements et quand elle décrochait enfin, pas étonnant qu'elle ait droit à leurs foudres, surtout quand elle devait les remettre en attente pour demander des renseignements à l'un des employés. Elle avait tâché de garder contenance, de rester bienveillante, parfois cela radoucissait son interlocuteur, mais d'autres fois, rien n'y faisait. Trop de colères accumulées, d'agressivité se défoulant sur le premier venu, en l'occurrence elle, qui n'y était pourtant pour rien !

Elle tenta de bouger, mais une douleur vive au niveau de la clavicule gauche la figea sur son siège. La voiture était couchée sur le côté dans ce pré où elle avait échoué après quelques tonneaux. Son téléphone portable se trouvait hors d'atteinte. Elle espérait que quelqu'un avait prévenu les secours, la position devenait de plus en plus inconfortable et la douleur se faisait au fur et à mesure plus intense. Elle prit une inspiration profonde et se concentra sur la musique.

Malgré la douleur, un sourire lui monta aux lèvres. Le souvenir d'une voix chaude et grave, entre deux insultes et quatre plaintes grincheuses. Il l'avait invitée à danser ! À valser, même !
Ça l'avait tellement surprise qu'elle n'avait su que dire et avait raccroché, un peu troublée...
Elle le regrettait. La voix était plutôt séduisante. Elle aurait pu dire quelque chose de plaisant, de gentil ou même spirituel au lieu de lui raccrocher au nez d'une façon si peu cavalière ! Elle aurait dû engager la conversation et, qui sait, se faire un nouvel ami, plus si affinité, dans cette ville où elle ne connaissait personne.

Mêlées aux notes de la valse, elle perçut au loin des sirènes. Elle espérait pouvoir s'en tirer à peu de frais. Ses pensées revinrent à l'inconnu du téléphone. Sûrement un original. Qui de nos jours invitait à valser au bout du fil une employée de l'ANPE, qui plus est stagiaire ? Mais ça, bien sûr, il ne le savait pas ! Elle essaya de mettre des traits sur cette voix dans sa mémoire. Sûrement grand, brun, aux yeux de braise, élégamment vêtu, l'allure soignée, les cheveux plaqués. Un peu vieux jeu...

Que serait-il advenu si elle avait accepté cette danse ? Si elle avait osé lui parler ? Bien sûr, elle ne savait pas valser, mais cette danse vieillotte avait gardé sa prestance et regarder tournoyer des dames aux belles robes et des messieurs en redingotes avait quelque chose de féerique qui éveillait sa rêverie.
Elle regrettait de n'avoir pas eu suffisamment de présence d'esprit, de répartie, pour faire de cet incident surprenant un moment magique, qui sait le début d'une belle histoire, d'une rencontre extraordinaire. Si seulement...

La voix des sirènes se fit plus forte et bientôt elle entendit les sollicitations des pompiers qui s'affairaient autour de la voiture dans une sorte de danse bien rodée. Leur prévenance, ajoutée à l'attrait de l'uniforme et tout ce qu'il portait d'héroïque dans l'inconscient collectif, la tira de ses songes. Elle soupira, envoyant valser tous ses regrets.


Laisse aller, c'est une valse


Charles n'en revenait pas d'avoir accepté cette invitation. Cela lui évitait, bien sûr, de passer un énième réveillon de Noël en tête à tête avec lui-même et surtout, cela faisait tellement plaisir à son frère ! Ce dernier était en charge, pour la première fois cette année, d'organiser le grand bal de Noël des pompiers. Un bal costumé, sur le thème des valses de Vienne. Une idée de Charles, fasciné depuis l'enfance par cette danse ancienne faisant virevolter redingotes et robes mousseuses.

D'ailleurs, il s'était inscrit depuis peu, dans le Centre de Loisirs de son quartier, à des cours de danse de salon où il détonait quelque peu au milieu de danseurs chenus. L'idée, curieusement, lui était venue après un message d'accueil téléphonique administratif sur un air de valse ! Et puis, en attendant de trouver du travail, cela occupait en partie ses longues journées émaillées d'entretiens et formations professionnelles.

Charles se regarda une dernière fois dans la glace, plaqua ses cheveux d'un noir de jais, ajusta le nœud papillon assorti. Cela paraissait peut-être légèrement vieillot, mais peu lui importait. Il se trouvait plutôt élégant dans la redingote empruntée pour l'occasion.


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Emma se sentait nerveuse. Après moult essayages, elle avait opté pour une robe bleu pâle mettant en valeur ses yeux de sombre azur. Elle releva ses longs cheveux châtain clair, les fixa au sommet de la tête, laissant retomber les boucles sur ses épaules. Ceci convenait parfaitement au thème de la soirée : « les valses de Vienne ».

Sa collègue de bureau ne tarderait plus. Elle avait su se montrer convaincante. Ce bal de Noël, mis sur pied par les pompiers, servait une noble cause. La recette aiderait à rassembler des étrennes pour les enfants des soldats du feu disparus en service.

À vrai dire, la collègue sortait depuis peu avec le secouriste chargé d'organiser le bal et Emma, éloignée des siens cette année, n'avait pas trop hésité à accepter d'aller à cette soirée. D'autant qu'elle se sentait redevable envers ceux qui appartenaient à cette institution et qui l'avaient tirée d'affaire trois mois auparavant lors de son accident. C'était également pour elle une belle occasion de rencontrer des gens en dehors de son lieu de stage.

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La grande salle était déjà remplie. De petits groupes discutaient. D'autres se bousculaient autour du buffet généreux. Emma buvait à petites gorgées, livrant ses papilles aux bulles qui lui chatouillaient la langue.

Après quelques présentations sommaires, Chantal, sa collègue l'avait abandonnée pour la piste de danse où elle évoluait avec son compagnon, riant à gorge déployée. Emma promenait ses yeux tout autour de la salle lorsque la musique retentit, vive et légère. D'emblée, elle reconnut cet air, une valse. Des couples se formaient, redingotes et déshabillés pailletés se mirent à graviter en rond, virevolter, tournoyer. Bulles de champagne et rythme à trois temps enveloppèrent la jeune femme d'une douce ivresse.

C'est alors qu'elle le remarqua : grand, brun, les cheveux plaqués en arrière, il paraissait quelque peu égaré. Est-ce qu'il s'ennuyait ? Emma crut entrevoir en lui un air familier. L'avait-elle déjà rencontré ?
Lorsque leurs yeux se croisèrent, elle se surprit à sourire...

Au début, Charles fut étonné de voir cette jeune inconnue, à la bouche épanouie, lui faire un signe de la main. La connaissait-il ? Il la trouva d'emblée attirante. Son teint diaphane et sa robe topaze le fascinaient. Elle semblait tout droit sortie d'un songe.
Prenant son courage à deux mains, il esquissa lui aussi un subtil mouvement de la main. Le visage de porcelaine s'éclaira d'un sourire éclatant.
Alors comme dans un rêve, Charles se vit avancer, tournoyant au milieu de la foule des danseurs et s'entendit prononcer d'une voix émue :

— Bonsoir, Mademoiselle, voudriez-vous m'accorder cette danse ?
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Armelle Fakirian  Commentaire de l'auteur · il y a
Pour les jeunes lecteurs, l’ANPE (agence nationale pour l’emploi) est l’ancienne appellation de Pôle Emploi, ce qui situe ce texte et ses personnages avant l’an 2008 ! 😉
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Isabelle Payan · il y a
j'y penserai lors d'un prochain contact avec la petite musique des répondeurs de l'administration....
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Armelle Fakirian · il y a
J'en souris d'avance. C'est d'ailleurs ce qui m'a inspiré la première partie de cette histoire et permis de patienter au téléphone ;-)). Merci de vos visites sur ma page, au plaisir de vous retrouver sur la votre.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une romance pleine de charme, comme le fut ce temps de la valse...
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Marie. 😊
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue, pleine de romantisme !
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Keith. 😊
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Farida Johnson · il y a
Une valse qui réunit deux laissés pour compte, très sympa!
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Armelle Fakirian · il y a
Merci 😊
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Nicolas Auvergnat · il y a
Quelqu'un qui répond au téléphone : un conte :))
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Armelle Fakirian · il y a
😂 En effet !
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Patricia Destrade · il y a
Eh bien, de fil en aiguille, on finit par la danser, cette valse!
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Armelle Fakirian · il y a
En effet ! 😉 Merci de votre visite !
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Olivier Descamps · il y a
Une romance bien sympathique... Cupidon a encore frappé et atteint sa cible de la plus belle façon qui soit !
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Olivier 😊
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Felix Culpa · il y a
En deux temps tris mouvement, mon vote ! ;-)
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Félix ! 😊💜
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Choubi Doux · il y a
Un joli conte de Noël comme on en souhaiterait plus souvent ...surtout les rares fois ou MAdame l'Administration se donne la peine de répondre au téléphone... :)
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Armelle Fakirian · il y a
Merci ! 😃
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Camille Berry · il y a
Emma et Charles, un couple célèbre... La jolie danse, la petite valse de la vie... Un plaisir de lecture!
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Camille. Heureuse que vous ayez pris plaisir à cette lecture. 😊💜

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