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Une (très) brève histoire de la Création

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Noels

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Une fois de plus, Dieu n'avait rien fait de sa journée. Pas même levé le petit doigt. Il était resté vautré à attendre que le temps passe. Comme presque tous les jours, en fait. Il soupirait comme un perdu, à fendre l'âme, s'il en avait existé une à cette époque. Entre deux soupirs, il répétait mais qu'est-ce que je m'emmerde ! Mais quel con ! C'est pas Dieu possible d'être aussi con ! Pourquoi j'ai inventé le temps ? J'étais bien plus peinard avant. Bon, c'est vrai aussi que quand on est éternel, il faut bien s'occuper. Mais de là à inventer le temps... Ah putain qu'est-ce que je regrette ! Je m'emmerde vraiment à cent sous de l'heure.
On peut s'étonner qu'il ait employé trois mots correspondant à trois choses qui, elles, n'existaient pas encore : putain, cent et sous. Mais c'était Dieu, quand même. En fait, la plupart des choses qu'il a créées se sont imposées à lui comme ça, inopinément. A l'occasion d'une réflexion sur son propre sort. Sur le moment, lui-même ne comprenait pas ce qu'il voulait dire, ni où cela allait l'entraîner. Ce n'est que bien plus tard, quand la chose existait, qu'il saisissait enfin pourquoi les mots lui étaient venus quelques millénaires plus tôt. C'était un visionnaire.
Son plus grand sujet de réflexion était de nature existentielle. D'où viens-je ? Qui suis-je ? A quoi sers-je ? Pourquoi tout ça ? Mais cela ne suffisait pas à occuper son saint esprit toute la sainte journée. C'était un torturé.
Ce soir là, donc, il décida qu'il ne pouvait plus continuer comme cela. Il lui fallait absolument une occupation. Alors il se mit à réfléchir intensément à ce qu'il pourrait faire de sa vie. Il scruta l'univers tout autour de lui pour trouver une idée. A l'époque, l'univers était déjà un vaste espace sans limites, mais avec pas grand chose dedans. Un truc tout noir et pas engageant, qui ne vous donnait pas envie de rigoler ni d'aller y faire une balade. Alors il eut l'idée géniale de le décorer et de l'égayer un peu.
Il commença par créer des planètes un peu partout. De toutes les tailles. Avec tous les éléments qu'il avait pu trouver. Puis il les fit tourner par petits groupes autour de gros soleils bien brillants. De cette façon, elles étaient éclairées et cela produisait le plus bel effet dans la nuit. Un peu comme des mobiles dans une chambre d'enfant. Après il ajouta plein d'étoiles partout. Les soirs suivants, il continua à s'amuser, en faisant des jeux de lumières et des éclipses du plus bel effet. Pour rire un peu, il balança aussi dans tous les sens quelques météorites qui trainaient dans le vide sidéral. C'étaient en fait des débris qui étaient restés là quand il avait façonné des boules pour fabriquer les planètes. Cela produisait des effets curieux lorsqu'il arrivait à dégommer quelque chose. On voyait alors des gerbes de matières rocheuses se détacher des sols à partir des points d'impact, et envahir l'espace à leur tour.
Puis il se lassa de ce jeu et décida d'arrêter, d'autant que certaines planètes commençaient à être bien amochées à force de recevoir ces gros cailloux à longueur de temps. Il créa alors les comètes. Sauf accident due à une maladresse de sa part (eh oui, quand on est à l'origine de toute chose, on est aussi celui qui a créé la maladresse), les comètes se contentaient de laisser leur trace lumineuse dans le ciel, mais n'allaient pas bouloter une planète. Quand elles avaient fini de brûler, il n'en restait que des gros morceaux de roche qui finissaient par se perdre dans l'univers.
Mais bientôt il se lassa aussi de ce spectacle, pourtant absolument magnifique. Et il reprit sa complainte en pleurnichant qu'est-ce que je m'emmerde. C'était un geignard.
Après quelques millions d'années à se faire caguer chaque jour qu'il avait bêtement fait, il eut une autre idée qui lui apparut géniale. Il allait fabriquer des êtres doués d'une vie autonome et les observer. Il fallait d'abord créer la vie elle-même sur une planète. Il choisit de le faire sur la Terre. Pas parce qu'elle était mieux qu'une autre ou quoi ou qu'est-ce, mais tout bonnement parce que c'était la plus proche de chez lui. Ça éviterait les trajets inutiles et fatigants. C'était un ennemi du moindre effort.
Il commença d'abord par développer les conditions propices à accueillir les futurs organismes vivants. Il n'avait aucune expérience en la matière, ni aucun modèle. Néanmoins il réussit du premier coup. C'est là qu'on reconnaît Dieu. Il est fort, quand même.
Il enveloppa la Terre d'une atmosphère agréable avec plein d'oxygène dedans. Puis il mit de l'eau un peu partout. C'était rigolo à manipuler et cela parvint à le distraire très longtemps. Jouer avec l'eau est un plaisir qu'il sera amené à transmettre bien plus tard à l'homme. Mais n'anticipons pas.
Comme toute la roche émergée était plutôt tristounette, il installa plein de végétaux pour la décorer. A part à quelques endroits qu'il laissa en déserts, pour se souvenir comment c'était avant. Il était très content du résultat obtenu et l'admirait chaque jour. C'était un contemplatif.
Tout béat, il finit par s'endormir au bout de quelques années, le sourire aux lèvres, avec la satisfaction d'avoir accompli une grande œuvre. Ses dernières pensées furent je suis plutôt un bon, quand je m'y mets. Qu'est-ce qu'elle est belle, ma Terre ! Ce n'était pas un modeste.

Il dormit ainsi du sommeil du juste qu'il était pendant un petit million d'années.

A son réveil, son premier réflexe fut de contempler à nouveau son œuvre. Il ne la reconnut pas. Les végétaux avaient poussé dans tous les sens, dans l'anarchie la plus complète. On trouvait de tout n'importe où. Des herbes folles de quatre mètres de hauteur, des arbres qui occupaient la moitié des continents, des fougères gigantesques le long des mers, des mousses qui envahissaient des régions entières. Et aussi des petits végétaux qu'il n'avait même pas créés avant de s'endormir et qui teintaient les lacs et les rivières en vert fluo. Sans compter qu'ils ralentissaient le débit de l'eau et finiraient par tout étouffer.
Quel bordel, se dit-il. A juste titre. Il devait absolument intervenir pour sauver la planète. Toujours génial et inventif, il résolut qu'il fallait des prédateurs pour rétablir l'équilibre, pour bouffer une partie de toute cette verdure.
C'est ainsi qu'il créa les animaux. Des petits poissons bien gloutons pour mettre dans l'eau. Et des herbivores pour entretenir les sols. De toutes les tailles. Dans l'ensemble bien voraces et efficaces. De l'élégante gazelle jusqu'au dinosaure gigantesque, en passant par la bonne vieille vache.
Le résultat fut spectaculaire. En quelques milliers d'années, tout l'excès de végétation fut absorbé, et la Terre prit meilleure allure. Surtout qu'il avait aussi ajouté des insectes pour favoriser la pollinisation. Non seulement cela faisait très joli dans les paysages, surtout les papillons multicolores, mais cela permettait aussi aux plantes de se reproduire à distance, sans forcément tout recouvrir juste autour d'elles. Dieu était à nouveau content de lui. Je suis quand même un sacré bon Dieu, nom de Dieu ! C'était un vantard.

Sauf que sans s'en rendre compte, il avait mis sa divine main dans un engrenage qu'il n'arriverait jamais à maîtriser, tout Dieu qu'il fût.

En effet, par paresse, pour ne pas avoir à en créer beaucoup ni à s'en occuper, il donna à tous ces animaux la capacité de se reproduire par eux-mêmes. Erreur fatale. Ils aimaient tellement cela qu'ils n'arrêtaient pas. Par une succession de hasards qu'il n'avait pas été foutu de prévoir, les bestioles se mirent même à générer de nouvelles espèces. Quelques organismes prévus pour rester dans l'eau finirent aussi par en sortir et se mirent à ramper dans tous les sens, avec ou sans pattes. Toute une faune se mit à pulluler sur l'ensemble de la planète. Certains bestiaux se mirent même à voler grâce à une transformation de leurs pattes en ailes. Et tout ce beau monde se reproduisait, se reproduisait...
Il fallait donc trouver une nouvelle idée pour arrêter cette catastrophe grouillante.
Alors Dieu inventa les carnivores, et il les missionna pour aller bouffer un maximum d'herbivores et réguler un peu leur population.
Ce fut un grand succès. Un massacre n'attendait pas l'autre. On n'avait jamais vu ça. Le sang se mit à couler à flots. Les herbivores, autrefois tranquilles comme Baptiste (qui n'existait pas encore lui non plus), devinrent peureux, inquiets, toujours sur le qui vive. Est-ce qu'un prédateur n'allait pas leur tomber sur le râble et leur faire leur fête là, tout de suite ? Les carnivores, insatiables, se mirent aussi à se dévorer entre eux. Les plus gros becquetaient les plus petits, ajoutant au massacre général. Une boucherie.
Dieu assistait au spectacle, avec un air désapprobateur, mais pour une fois impuissant.
Putain, j'ai encore fait une belle connerie. Tout Dieu qu'il était, il ne pouvait hélas que procéder à des ajustements. Ainsi, il balança un jour une météorite sur la gueule des plus mauvais dinosaures pour les exterminer. Avec la poussière que cela fit tout autour de l'impact, les rayons du soleil ne purent plus passer et la température chuta de façon spectaculaire. Après s'être caillé les miches comme jamais, les dinosaures se mirent à crever comme des mouches. Ce fut un grand succès pour Dieu, sauf que le froid ne fit pas de distinction entre les méchants dinosaures tueurs et les gentils herbivores au long cou. Tous disparurent en très peu de temps. Dieu aurait pu recréer les gentils, quitte à les enfermer dans un parc jurassique, mais il se dit qu'il avait fait assez de conneries comme ça. Il apprenait quand même de ses erreurs.
Finalement, bon an mal an, les choses ne se passèrent pas trop mal pendant les milliers d'années qui suivirent. Bien sûr, il avait involontairement créé la violence et le meurtre, mais c'était sûrement moindre mal que de voir disparaître la Terre, sa création préférée et la plus originale.
Chaque jour, Dieu observait tout ce qui se passait, comme on observe des fourmis, ou des reptiles dans un terrarium, ou des poissons dans un aquarium. Par exemple quand on a mis dedans quelques combattants chinois. Ce n'est pas du sadisme, c'est la vraie vie de la nature.

Puis il recommença à s'emmerder. Ferme.

Il faut que je m'invente une nouvelle distraction. Un peu plus rigolote et intéressante. Avec de la conversation, aussi. Parce que les animaux, franchement, ça n'a pas grand chose à dire. Ça se contente de couiner et grogner, c'est chiant. En même temps, je ne les ai pas fait pour les entendre philosopher.
Tout en se demandant s'il n'était pas en train de faire une énième connerie, peut-être même la plus grosse de toute son existence, il créa l'homme.
Ça, c'était un coup de maître ! Comme un animal, mais qui réfléchit, et qui parle.
Alors là, les avis divergent. D'aucun prétendent qu'il a tout de suite créé un homme appelé Adam. Puis, comme celui-ci s'emmerdait à son tour, il lui a récupéré une côtelette pour lui faire une femme, Eve. Un canon, et une chaude. D'autres affirment qu'il n'a pas du tout procédé de cette façon. Il a botté le cul à un tas de singes pour les obliger à apprendre plein de trucs. Ça a pris à nouveau plusieurs millions d'années, mais ils ont fini par avoir une plus grosse tête et être capables de faire tout un tas de choses qu'aucun animal n'aurait même pu imaginer. Par exemple penser, parler, compter, s'entretuer par millions, ou avoir un chien, entre autres.
Peu importe. Qu'il s'agisse du plus formidable exemple de consanguinité imaginable, ou d'une amicale d'anciens primates, les hommes (et les femmes) ont peu à peu pris possession de la Terre.
Dieu, fidèle à lui-même, a été super content de son coup.
Au début, il s'est distrait à les regarder vivre et mourir. Se battre pour un rien. Baiser comme des lapins. Echafauder des théories pour savoir d'où ils sortaient. Sur ce sujet, il a bien essayé par tous les moyens de leur expliquer, mais la plupart sont restés sceptiques. Dieu a toujours perçu ces réticences des hommes à l'accepter comme leur créateur foncièrement injustes. Parce que lui-même sait ce que cela fait de ne pas connaître ses origines, et il n'a pas voulu leur imposer ça. Quelle bande d'ingrats !
Mais comme malgré tout il les aimait bien, il s'est dit qu'il pourrait au moins les convaincre une fois morts, en les installant auprès de lui, dans une dépendance qu'il a appelé le Paradis. On ne pouvait pas accueillir tout le monde, mais ceux qui sont venus habiter là ont effectivement été totalement convaincus. Certains se sont montrés si dévoués, si aimables, si respectueux, qu'il a voulu les récompenser. Il en a fait des anges, ses plus proches collaborateurs. Comme des enfants de chœurs, mais avec des ailes. Comme ça ils vont plus vite pour aller remplir les missions qu'il leur confie. Ah, au fait. Ce sont tous des mâles, bien sûr. La polémique sur le sujet n'a pas lieu d'être. D'ailleurs il suffit d'en voir un en vrai pour ne plus avoir aucun doute. Ils sont même remarquablement équipés. La femme, ce résidu de côtelette, n'a été mise à disposition de l'homme que pour le plaisir et la reproduction. Que Dieu aurait d'ailleurs préféré qu'on ne sépare pas. Autre point à mettre sur un i : l'enfer n'existe pas, bien sûr. Il l'a inventé un soir où certains hommes sur Terre le gonflaient particulièrement. Il s'est dit qu'en les menaçant des flammes et de tout un tas d'atrocités, il leur rabaisserait leur caquet.
Une fois de plus, Dieu a eu l'impression d'avoir tout bien accompli et s'est dit je peux dormir tranquille. Ça devrait tourner tout seul maintenant. D'autant que l'homme peut intervenir lui-même sur la nature si quelque chose foire. Et il s'est donc rendormi pendant quelques milliers d'années.

Jusqu'au jour où deux anges, un peu terrorisés parce qu'on savait qu'il n'avait pas toujours le réveil facile, sont venus le tirer de ses rêves (on a jamais su à quoi il pouvait rêver. On a juste remarqué qu'il bougeait beaucoup les membres en dormant. Comme les chats. Comme s'il rêvait à des choses à créer de ses mains, mais en courant partout). Bon Dieu, les anges, y a pas moyen de pioncer en paix ? Oh pardon, pardon. Mais on s'est tous concertés, et on pense qu'il faudrait que vous interveniez sur la Terre, parce qu'il se passe des choses pas bien catholiques. Dieu leur a fait le regard mauvais dont il a le secret quand il est de mauvais poil, et il est venu observer son œuvre.
Putain, mais c'est quoi, ce foutoir ? Il a gueulé comme un veau. Les murs du Paradis en ont tremblé, et chacun est soigneusement resté calfeutré dans sa chambre. Les colères de Dieu, c'est rare, mais ça fiche la trouille. A part à Saint-Michel, qui s'est pointé pour constater par lui-même les dégâts : putain, en effet, il a dit sobrement. Il faut préciser que c'était lui qui était justement chargé de la surveillance de la Terre. Il s'est senti plutôt péteux. Désolé, mon Dieu.
Et c'est vrai que pendant son divin sommeil, c'était devenu un bordel inimaginable. Dieu a compris tout de suite qu'une fois encore, pas de doute, il ne pourrait pas tout remettre nickel.
Les hommes s'étaient multipliés et avaient envahi tous les continents. Non seulement ils se faisaient la guerre sans relâche, et ça c'était depuis le début, mais encore ils avaient inventé tout un tas d'ignominies : la mauvaise foi, la malhonnêteté, l'exploitation, le viol, la torture, l'esclavage. Et sûrement plein d'autres choses du même acabit qu'on ne remarquait pas à première vue.
Mais ce qui l'embêta surtout, c'est que pendant qu'il ronflait tranquillement, ces andouilles avaient aussi inventé une tapée de dieux et de religions. Au lieu de se préoccuper de Lui, qui était quand même leur Créateur, ils adoraient n'importe qui et n'importe quoi. Les éléments, des animaux, des gourous à la manque, un ramassis de dieux psychopathes sur un mont Olympe, des pharaons qui se la pétaient... Tout ce qui leur était passé dans leurs têtes de piaf.
Comment mettre un peu d'ordre dans ce bazar ? Il comprit qu'il avait vraiment dormi trop longtemps. En plus, ces cons d'anges à la noix avaient trop tardé à le prévenir. Il commença par les engueuler comme du poisson pourri pendant cent cinquante ans. Ça soulage, et ça permet de réfléchir en même temps. Il arriva ensuite à la conclusion qu'il lui fallait prendre une mesure spectaculaire et inédite, une qui fasse parler dans les chaumières.
Il décida qu'il aurait un représentant personnel sur la Terre. Officiel et tout. En ligne directe avec lui et muni des pleins pouvoirs. Enfin presque pleins. Quelqu'un en qui il pourrait avoir toute confiance : son propre fils ! Ah là, ça ne s'était jamais fait. Ça allait épater du monde, sûr ! Le fiston serait chargé de ramener les ouailles égarées dans le droit chemin. Peut-être pas toutes, mais un maximum de ce qu'il serait possible de faire.
Il appela l'archange Gabriel qui rappliqua aussitôt. Oui, alors, archange, c'était une distinction chez les anges. C'était au-dessus des simples anges. Comme archevêque, qui est mieux que simple évêque. Ou archidiacre, mais bon, vous avez compris. Non, architecte n'a rien à voir.
Gabriel, tu vas aller voir la petite Marie dont je vais te donner l'adresse. Tu la mets encloque de ma part, et tu reviens fissa sans te faire pincer. C'était un rusé.
Aussitôt en grande forme (les archanges étaient encore mieux équipés que les anges) et tout heureux de sa mission, Gabriel fila immédiatement en Palestine. Nuitamment, pour assurer un maximum de discrétion, il s'introduisit silencieusement dans la maison de Joseph et Marie. Puis en Marie elle-même. Avant de retourner rendre compte du succès de sa mission à Dieu, qui, comme d'habitude supervisait tout cela d'en haut. C'était un contrôleur.
Le lendemain matin, Marie, radieuse comme jamais, se pelotonna contre son charpentier. Mon Joseph, tu es le plus merveilleux des amants. Viens encore. Joseph arriva donc en retard au boulot, un brin fatigué, en se demandant quel rêve avait bien pu faire sa femme adorée pour avoir autant de désir ce matin. Alors que d'habitude elle ronflait jusqu'à des dix heures et l'engueulait s'il la réveillait en partant.
Les mois suivants, le ventre de Marie s'arrondit tout doucement. Joseph et elle rayonnaient de bonheur en se remémorant le moment de la conception de leur futur enfant. C'était si merveilleux. Au début du neuvième mois, ils déchantèrent. Enfin, Joseph déchanta. Quand un soir l'archange Gabriel se matérialisa au bout de la table pendant qu'ils dinaient et leur révéla le truc. Un scoop bien au-delà de tout ce qu'ils auraient pu imaginer. Ce sera un garçon, leur dit-il. Vous l'appellerez Jésus, et ce sera en fait le fils de Dieu, conçu par mon intermédiaire.
Sur le moment, le charpentier, indigné d'avoir été trompé, quitta brusquement la table en la renversant, après avoir traité Marie de salope, ce qui n'était pas bien du tout. La populaire et vulgaire expression Marie-salope date hélas de cet épisode malheureux. Puis il partit se calmer dehors. Pendant ce temps, Marie confia à Gabriel à quel point elle était heureuse et fière d'avoir été choisie pour porter le fils de Dieu. Elle trouva qu'elle était bénie entre toutes les femmes. Elle lui chuchota même et tu reviens quand tu veux. L'histoire ne dit pas si l'archange donna suite à sa proposition, mais au Paradis on remarqua qu'il s'absentait souvent la nuit. Peut-être une simple coïncidence. En partant, Gabriel coinça Joseph contre le mur avec ses ailes et lui promit l'enfer s'il emmerdait Marie ou ne s'occupait pas correctement du môme, bien qu'il ne soit pas le sien. Le charpentier eut les jetons et ne se le fit pas dire deux fois. Par la suite, il faut reconnaître qu'il fit preuve de beaucoup de dévouement envers l'enfant.
C'est ainsi que vint au monde le fameux Jésus. Après une enfance tellement sans histoire que même lui n'en a gardé aucun souvenir, notre grand adolescent, au lieu de s'intéresser aux filles, essaya de remettre un peu d'ordre sur la Terre. Il mena une grande campagne en faveur de son père autour de lui. Puis, ne pouvant pas tout faire seul, il recruta une douzaine d'apôtres pour aller porter la bonne parole plus loin. Cela ne marcha pas trop mal et le culte du divin Papa se répandit dans de nombreux pays. Dans les siècles suivants, la diffusion continua et ce culte devint prépondérant. Hélas, d'autres religions subsistèrent, mais Dieu savait qu'il ne pourrait pas les éradiquer toutes. C'était un réaliste.
Quant à Jésus, à force de prêcher à tout va, il ne se fit pas que des amis. Il finit même par gonfler un certain nombre de gens avec ses sempiternelles paraboles sur tous les sujets. Pour le lui faire bien comprendre, après qu'il ait donné encore de nouvelles consignes à ses apôtres au cours d'une cène restée célèbre, on le crucifia jusqu'à ce que mort s'en suive. Bien évidement il ressuscita derechef, comme tout fils de Dieu qui se respecte. Son père fut malgré tout obligé de l'exfiltrer rapidement pour lui éviter de nouveaux ennuis. Il le fit ensuite asseoir à sa droite. Maintenant, c'est pire pour Dieu, parce que quand il ne s'emmerde pas lui-même, c'est son rejeton qui lui serine Papa, je m'emmerde. Si seulement il avait su comme les enfants peuvent parfois être chiants...
Du coup, plutôt que de faire d'autres gamins pour le représenter (au grand regret de Gabriel), et risquer de les retrouver un jour ajouter leur voix geignarde aux plaintes de Jésus, Dieu décida de ne conserver sur Terre qu'un émissaire choisi parmi les hommes. Un Pape.
Le premier avait été recruté et formé par son fils Jésus lui-même. Il s'appelait Pierre. Dieu était tellement content de ses performances, qu'il le fit mourir, le fit saint, et le nomma gérant du Paradis. Il serait désormais chargé d'accueillir les nouvelles recrues dans l'établissement, de vérifier la légitimité de leur affectation dans ce lieu privilégié, et de leur attribuer une chambre.

Fidèle à ses habitudes, Dieu observa pendant quelques temps le fonctionnement de son nouveau système, et, plein d'autosatisfaction, piqua un nouveau roupillon. C'était un gros dormeur.

Pendant son sommeil, la Terre continua de tourner. Ça, il l'avait bien réussi. En revanche, on ne peut pas dire que tout alla comme sur des roulettes dans le monde. Les guerres continuèrent sous les prétextes les plus divers. Les hommes inventèrent des dispositifs de plus en plus sophistiqués pour exterminer d'autres hommes. Les religions connurent des hauts et des bas, avec des excès tout-à-fait répréhensibles dus à l'intolérance des uns et des autres. Même quand on priait le même Dieu, on trouvait le moyen de se massacrer quand même parce qu'on n'était pas d'accord sur la façon de le faire. Les dogmes s'opposaient avec beaucoup de violence.

Du côté des fameux papes, tout ne fut pas rose non plus. Les successeurs du gentil Pierre se montrèrent parfois avides de pouvoir, et prêts à toutes les bassesses pour accéder à la fonction. Idem pour la conserver. Contrairement à Pierre, que la chose n'intéressait pas le moins du monde, certains passèrent plus de temps la soutane en l'air à forniquer avec tout ce qui passait qu'à prier solitairement dans leur grand palais.
Malgré toutes ces vicissitudes, ce système de représentant de Dieu sur la Terre est encore en vigueur aujourd'hui. On en est maintenant au 266ème pape, François. Alors que le 265ème, Benoit XVI, est toujours de ce monde, mais a choisi de prendre sa retraite ! Incroyable ! Il a profité de ce que Dieu ronflait pour se retirer de la fonction. Ni vu ni connu, je t'embrouille. On n'avait jamais vu ça. Il y a peu de chances que Saint Pierre laisse cette feignasse entrer au Paradis.

Le boulot de Pape n'est pas facile, il est vrai. Il faut d'abord être élu, et ça, c'est pas de la tarte. On dit que c'est la main de Dieu qui est derrière toutes les manigances qui entourent le vote. Encore une idée reçue. Dieu pionce depuis l'an 120 à peu près. Il s'en tamponne de qui sera choisi. Tout ce qu'il veut, c'est un représentant qui veille à ses intérêts. A l'issue de toutes les tractations (si tu votes pour moi tu auras...), un cardinal sort enfin du chapeau. Bravo nouveau Saint Père (et n'oublie pas tes promesses...). On lui tâte les bijoux de famille à travers une chaise percée pour être bien sûr qu'il est le mâle qu'il prétend être. Parce qu'il ne faudrait quand même pas qu'une femelle se soit sournoisement glissée parmi les postulants. Avec ces robes, ce serait tellement facile. Et puis hop, une nouvelle soutane blanche à la place de la rouge, et zou, direct sur le balcon. Qu'il fasse beau, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, les fidèles sont là. Par milliers, ils font le pied de grue sur la place depuis qu'ils ont vu la fameuse fumée blanche s'élever dans l'air. Il faut donc leur faire des grands coucou pour se faire acclamer. En général, le succès est garanti. Même si cela ne les empêche pas de faire des commentaires. D'où il sort, çui-là ? c'est même pas un Italien. Dès cette apparition sur le balcon, il est de bon ton que l'élu s'exprime en plusieurs langues. En plus de l'italien bien sûr, même si il est Polonais. A défaut, le risque d'émeute est maximal. Et ce sera comme ça à chacun de ses discours.
Après, il faut sans arrêt recevoir des gens qui viennent vous réclamer des trucs. Et se taper des messes à ne plus en finir. Et comme on est l'attraction principale de tous ces offices, on ne peut plus faire comme avant, piquer un petit somme discret, genre je prie intensément. Non. Et puis il faut voyager un peu partout, se montrer. Raconter des craques aux pauvres, soutirer de l'argent aux riches (aux pauvres aussi, d'ailleurs. Ils en ont moins, mais ils sont plus nombreux). Parce que le Vatican et tout le bazar, ça coûte bonbon à entretenir. Bref, c'est un peu les cadences infernales.
Mais il y a aussi des avantages. D'abord on a toujours raison, puisqu'on porte la parole de Dieu. J'ai dit une connerie hier ? Ah ben c'est pas moi. C'est pas responsabilisant, mais qu'est-ce que c'est bon.
Ensuite, sur le plan matériel, on a la belle vie. Plein de gens à votre service. On peut commander ce qu'on veut quand on en a envie. Pour le sexe, en revanche, faut faire gaffe. C'est plus comme quand on était évêque ou cardinal. Finies les créatures. Finis les petits garçons, pour ceux qui aiment. Ou alors en cachette. En soudoyant les gardes. Secret absolu. Maintenant, on risque son boulot.
Autre avantage, on fréquente les grands de ce monde. Des gens qui n'auraient même pas levé les yeux sur vous les années précédentes, vous baisent l'anneau et s'inclinent devant vous en vous appelant Très Saint Père. Et ça, c'est jouissif ! Ah les cons !
Et enfin, le couronnement de la carrière, on a sa place garantie au Paradis. Quoi qu'on ait fait avant ou pendant son mandat. Tout est pardonné, et Saint Pierre vous laisse entrer. Des fois il fait la gueule, mais c'est inscrit dans la convention collective. Quand Alexandre VI s'est pointé, il lui a dit : Borgia, voilà ta chambre, mais c'est vraiment parce que je ne peux pas faire autrement. Je t'emmerde, Pierrot. Laisse moi passer et ferme la porte en partant. Ignoble, ce pape ! Bref, les avantages liés au statut, ça n'a pas que du bon, sur le plan de l'éthique.
Le petit souci pour Saint Pierre, c'est que plein de ces foutus papes s'appellent pareil. Quand on appelle Jean, on en a vingt trois qui répondent. Pie, douze réponses. Benoit, seize réponses. Ah non, c'est vrai, quinze seulement. D'ailleurs le fameux seizième, quand il va se pointer, on va peut-être bien le jeter. La convention traite des papes. Pas des ex-papes. Il y a une brèche. Saint Thomas n'en revient pas et veut absolument être là ce jour-là. La vache ! Ça, je le croirai quand je le verrai ! Pour le dernier en date, Saint Pierre lui a soufflé de prendre un nouveau prénom, jamais utilisé. Quand il sera arrivé, ce sera beaucoup plus simple si on a besoin de le trouver : François ? si, yé souis là. Pour les prochains, Saint Pierre envisage sérieusement que le choix d'un prénom jamais utilisé devienne la règle. Mais il a un peu peur de voir arriver un Kevin ou un Steevy. Alors il réfléchit encore avant de présenter ses propositions.

Bon, en attendant, on est maintenant en 2017, et il faudrait vraiment que les anges aillent secouer un peu Dieu pour le réveiller. Parce que son œuvre est encore en train de partir en quenouille. Entre le réchauffement climatique, la surpopulation galopante, le terrorisme et le nucléaire un peu partout, c'est bien le Diable (autre invention pour faire peur aux mous de la foi) si la Terre s'en sort.
Et cette fois, ce ne sera pas la peine de nous envoyer un Messie. La situation est beaucoup plus grave. Il faudrait vraiment arrêter les conneries et trouver une toute nouvelle et lumineuse idée. Vite, s'il vous plait.

PRIX

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270

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
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Mandy Rukwa · il y a
l'humour nous sauvera de la fin de ce monde cher ami....merci !
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Elena Hristova · il y a
j'ai pris mon pied en vous lisant. C'est à dire que vous avez su créer un joyeux bordel avec beaucoup d'imprévus pimentés là dedans et ce n'est pas près de terminer si je comprends bien. Vous avez de quoi être fier, félicitations!
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Jusyfa · il y a
Excellent ! Je regrette d'arriver trop tard.
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Noels · il y a
Merci d'être passé. Il n'est jamais trop tard pour partager le goût de l'écriture, la compétition n'apporte pas tout.
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Atoutva · il y a
Savoureux d'humour ! Rien à rajouter. Bravo et toutes mes voix !
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Noels · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien.
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Olivier Le Gal · il y a
Bravo pour cet humour
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Noels · il y a
merci à vous
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Marsile Rincedalle · il y a
L'Homme apprend par l'erreur. Dieu en est incapable. Bravo pour votre humour.
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Noels · il y a
Merci et bonne soirée
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James Wouaal · il y a
Chapeau. Vraiment excellent. Étrangement, j'ai écris l'épilogue il y a quelques temps... Ça devrait vous plaire...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apocalypse-13

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Kiki · il y a
écriture humoristique. J'aime je vous donne mes trois voix
Je vous invite à aller consulter le poème les cuves de Sassenage et je vous guiderai dans les entrailles de cette terre adorée Merci d'avance

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Noels · il y a
j'y vais de ce clic...
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Alicette · il y a
Très beau et agréable à lire !
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