Une théorie de l’évolution ou « La sagesse du primate de base »

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En compétition

Beaucoup plus Zut qu'Alors mais le contraire peut être vrai aussi. En attendant, voici un "truc" énorme réalisé par deux Belges adeptes du bon français de France :  [+]

Image de Été 2020

Par un frisquet matin de février, une belle cérémonie anima un cimetière : on enterrait un savant de renommée internationale.
Bien entendu, l’occasion de prononcer de beaux discours avait fait se déplacer nombre de sommités scientifiques. Ainsi, furent évoquées dans le détail – interminablement selon certains participants – les découvertes de celui qui, pour le bien de l’Humanité, avait tant travaillé, et dont la dernière volonté était qu’on gravât sur sa pierre tombale cette épitaphe :

Délivré de ses tournées infernales de conférencier trop payé
Il va maintenant dormir tout son soûl

Soyons honnête : si célébrer une énième fois l’importance des recherches de cet aventurier de l’A.D.N. (acide désoxyribonucléique) intéressa au plus haut point la majeure partie de l’auditoire endimanché, les propos louangeurs, dispersés par un vent glacial, volaient si haut qu’ils laissèrent totalement de marbre les peuples d’en bas, vers de terre et taupes, et la même punition frappa le fossoyeur de service, lequel, sa casquette enlevée par respect, la goutte au nez et les pieds gelés, finit par s’impatienter. On l’entendit d’abord bougonner, puis prétexter à voix haute une allergie aux œillets d’Inde. Éternuant et reniflant, il s’éclipsa, et rejoignit à grandes enjambées le gardien du cimetière qui était resté bien au chaud dans sa loge. Est-il utile de préciser que, pendant que les hommages s’éternisaient, les deux compères éclusèrent force petits verres remplis à ras bord d’un alcool à réveiller les morts ?

Le dernier orateur en ayant enfin terminé, un bref mais guilleret silence chargé de la promesse d’un banquet imminent s’installa. Puis, l’officiant qui présidait les obsèques – l’arrière-petit-fils d’Alfred Nobel en personne – adressa un discret signe de tête au chef du protocole. Quatre professionnels à tête de circonstance et aussi raides que des sentinelles soviétiques se mirent aussitôt en mouvement. Appointés pour, à l’aide de robustes cordages, faire glisser en douceur les cercueils dans l’en-deçà, ils se seraient acquittés honorablement de leur tâche si, échappées depuis peu du poulailler du gardien des lieux, une dizaine de gallinacées naines n’avaient aperçu, au fond de la fosse fraîchement creusée une délégation de gras lombrics venus aux nouvelles. D’un même élan, les poules s’étaient lancées à l’abordage.
Interrogé par un grand journal du soir, un témoin de la scène affirma, sans doute en exagérant un peu, que la panique était telle que « si du goudron avait été versé sur les plumes qui obscurcissaient le ciel à ce moment-là, l’assistance en aurait été pétrifiée comme à Pompéi ».

Huit jours après ces évènements, la ville connut un début d’été indien : la terre du cimetière se réchauffa considérablement, si bien que l’étanchéité du cercueil qui abritait la dépouille du savant se rompit. C’est la raison pour laquelle une foule de convives refoulés du premier banquet, affamés et tout nus, s’offrit un fabuleux festin en explorant le crâne du grand homme dont les cellules, par extraordinaire, étaient encore actives au bout d’une semaine de cachot involontaire.
Attirée par le bruit des agapes souterraines, une taupe ne tarda pas à signaler sa présence. Inquiets, les vers remontèrent à la surface.
« Quelle aubaine, les amies ! », caquetèrent la douzaine d’intrépides poules naines, une fois encore échappées de leurs perchoirs. Elles se mirent à patrouiller le secteur. Une curée s’ensuivit.
Trois jours plus tard, presque à jeun, le fossoyeur creusa une autre tombe. Son travail achevé, il abandonna ses outils sur place et s’en fut rendre compte à son copain le gardien. Quand il revint à sa fosse, il se frotta les yeux : les poules, en formation serrée, quasi militairement, froidement, méthodiquement, étaient en train de recouvrir de terre le corps encore palpitant d’un renard.
Voulant chasser les naines, le fossoyeur se retrouva encerclé et attaqué par elles. Il résista tant bien que mal jusqu’à ce qu’il ressentit de vives douleurs aux mollets. Au travers du pantalon en grosse laine qu’il portait, les poules les becquetaient !

Analysant lucidement la situation – « un contre douze, ce ne sera pas possible que j’en sorte vivant ! » –, il lui parut alors plus sage de battre en retraite et il alla raconter sa mésaventure au gardien, utilisant des mots si confus que celui-ci, pour se faire une opinion, jugea bon de se rendre séance tenante sur le théâtre des opérations. Arrivé sur place, au premier coup d’œil, il dut en convenir : il y avait bien eu « crime » car, au sommet de la pyramide de terre déversée sur l’infortuné goupil, seul le bout d’une queue rousse dépassait.
Troublés, les deux hommes notèrent que les poules, désormais calmées, semblaient se recueillir, bien alignées de part et d’autre de la sépulture du cadavre de la victime.

Aussitôt rapportée au directeur du cimetière, l’information fut transmise au maire, lequel téléphona au préfet, qui fit suivre au ministre. En cours de route, l’affaire fuita dans la presse, et cela fit grand bruit. Les carrés bordant celui où reposait le savant furent interdits aux visites, les poules assignées à résidence, de belles collections de vers de terre placées sous scellés.
Ces précautions prises, le juge chargé d’instruire l’enquête n’y alla pas ensuite de main morte, ordonnant d’abord le confinement du fossoyeur en cellule de dégrisement, puis, dans la foulée, l’autopsie du goupil. Concernant cette dernière, on en connut rapidement les résultats : le corps et les organes vitaux de l’animal étaient lardés d’un nombre exceptionnel de blessures dues à des coups de becs, mais, à part ces horreurs, l’animal fut déclaré « mort en parfaite santé ».

Non habilités à fournir des explications quant à la régression de l’intelligence du prédateur face à celle, d’ordinaire plutôt sommaire, des gallinacées, les légistes passèrent le flambeau aux limiers de la police scientifique. Ceux-ci ne tardèrent pas à relever tout au long du trajet poulailler-fosse, à côté d’empreintes de pattes de poules, des traces de sang appartenant exclusivement au rouquin.

S’appuyant sur ces renseignements, et tout en prenant bien soin de mettre à l’abri les œufs qu’elles avaient préalablement pondus, le juge ordonna le sacrifice de trois des poules présumées tueuses. Leur dissection ne révéla rien d’anormal.
Des œufs placés en couveuse le temps qu’il fallait sortirent de bien jolis poussins, lesquels firent l’objet de beaucoup d’attentions scientifiques avant d’aller rejoindre leurs mères au paradis des volailles. L’apparition d’un début d’oreilles pointues, de petites dents et la présence de poils roux sur le pourtour de leurs fions ne laissèrent pas d’étonner.

« Euréka ! » s’exclama, émerveillé, le juge après avoir lu ces élucubrations.
Il lança son stylo-plume en l’air, puis, illico, débloqua le financement d’une expertise supplémentaire, la peu commune « Chromosomique Cerfa 22 » dans le jargon des documents administratifs.

Quand les résultats lui parvinrent, il apprit des choses effarantes : outre les leurs propres, les poules possédaient certains gènes appartenant aux canidés ! Et ce n’était pas tout : des chromosomes humains parsemaient également leurs chaînages !
Le juge fit vérifier les expertises trois fois plutôt qu’une. Toutes concordaient.

Le temps était donc venu de créer une commission d’évaluation. Ses membres, triés sur le volet, validèrent la thèse de la mutation et une première décision s’imposa : exhumer le corps du savant ; suivie d’une seconde qui consistait à extraire une pinte de sang respectivement au fossoyeur et au gardien du cimetière.
On se souvint aussi des collections de vers de terre mises sous scellés. Pouvait-il y avoir un lien entre les rampants, le savant, le renard et les poules ?

Le cimetière entier fut bouclé.

Une semaine s’écoula encore avant que, dans le plus grand secret, la commission pût enfin se pencher sur les conclusions des expertises commandées à un laboratoire militaire.

Rédigé sans jargonner, son rapport aurait mérité un Grand Prix de la Clarté :
— les permis de conduire du gardien du cimetière et du fossoyeur devaient, sans délai, leur être confisqués, et une cure de désintoxication, tous frais payés, leur était imposée ;
— les chromosomes surnuméraires trouvés chez les poules étaient les mêmes que ceux du savant et du renard. Quant aux vers de terre, des prélèvements effectués dans leurs intestins prouvaient qu’ils avaient consommé de la taupe, de la taupe vivante !

Dépassées, les hautes sphères gouvernementales décidèrent de transmettre le dossier à une cellule spéciale de l’Éducation nationale. À la surprise générale, non seulement les conclusions de la cellule ne se firent guère attendre, mais ses recommandations furent immédiatement prises en considération : dans un collège déclaré « pilote », on construisit une cantine spéciale adossée à un poulailler, spécial, lui aussi, et on y servit de la volaille naine aux écoliers trois fois par semaine.
Les progrès scolaires se révélèrent foudroyants. En mathématiques et en sciences naturelles, mais aussi en gymnastique.

On était si contents de ces résultats que la discipline se relâcha. On ne remarqua donc pas que, pendant leurs temps libres, beaucoup d’élèves se passionnaient pour l’exploration des sous-sols. Les conséquences de ce manque de surveillance entraînèrent bientôt l’effondrement d’une partie des bâtiments du collège.

Des investigations menées, cette fois encore, par des militaires très spéciaux affectés au B.R.G.A. (Bureau de Recherches Géologiques et Animalières), démontrèrent que les responsables de la catastrophe n’étaient pas des taupes, mais, citons le rapport, « des agents humains de taille moyenne, au surplus dotés d’une souplesse si peu commune que nos armées les recruteraient volontiers. »

L’expérience aurait pu s’arrêter là, mais les apprentis sorciers étaient majoritaires au gouvernement. À l’ordre du jour d’un conseil des ministres, apparut bientôt un projet classé « Très Confidentiel Défense » qui proposait de décréter, article un, le prélèvement obligatoire et automatique des cerveaux de tout savant venant à décéder, et, article deux, de servir en plat du jour unique, accommodées de persil, ail et citron, ces cervelles supposées prodigieuses à la fine fleur des étudiants de l’École Polytechnique chaque dimanche et mercredi.
Heureusement, il restait un peu de bon sens au président de la République et à ses principaux conseillers. Ils insistèrent et obtinrent que des chimpanzés remplaçassent comme cobayes les futures élites de la Nation.
Ainsi nourris, et à l’issue de longues années d’apprentissage, quelques grands primates réussirent enfin à structurer leur pensée, puis à parler.
Voulez-vous connaître les premières phrases complètes qu’ils prononcèrent aux blouses blanches qui les avaient instruits ? Les voici :
« Les gars, vous êtes complètement fous ! Vous n’avez même pas réfléchi où tout ça peut nous mener ! ARRÊTEZ TOUT, ON VOUS DIT ! »


* Note sommaire sur le vers de terre, créature étonnante.
Étudié de près par des diplômés en « géodrilologie » (baccalauréat + des années d’études très difficiles), le ver de terre est considéré comme un hermaphrodite distingué qui, s’il ne possède pas d’yeux, bénéficie des services de quatre cœurs, de deux paires de reins, d’une bouche sans dents et d’un collier de nerfs faisant office de cerveau, ou plus exactement de « tour de contrôle ».
Faut-il préciser qu’il n’a aucune conscience de sa chance de n’être pas né « humain », et est-il permis d’émettre semblable opinion pour notre lointain cousin le chimpanzé ?

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de l air · il y a
Avec Zut il faut s'attendre à tout. Qu'un lombric évolué devienne professeur agrégé ou qu'une poule domestique s'attaque à une girafe, je ne m'en étonnerais plus. Et c'est justement cette imagination fertile alliée à de fines connaissances sur les sujets évoqués qui te rendent précieux sur short.
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Zutalor! · il y a
C'est trop d'honneur, cher camarade, je te remercie. A la prochaine ! ;o)
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Cerise R. · il y a
Te lire c’est savoir avant même le premier mot qu’on va se cultiver, se marrer et vivre une aventure singulière ! Jubilatoire est le mot qui me vient à l’esprit. Et puis c’est décidé, j’opte pour l’incinération !!! Merci
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De margotin · il y a
Une lecture appréciable. J'aime beaucoup.
Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

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Joan · il y a
Je connaissais Les oiseaux d'Hitchcock, César, le premier singe parlant (La planète des singes)... mais pas les gallinacées de Zutalor !
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Zutalor! · il y a
Je dirais bien un truc comme ''faut toujours se méfier des poules ", Joan, mais ce serait pas juste par rapport au fossoyeur et à ce pauvre renard de l'histoire.
;-)

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JACB · il y a
J'étais loin de penser que mes baskets chaussées ce matin m'amèneraient dans ces contrées ! Juste deux bémols Zutalor : Les oeillets d'Inde en février sont encore trop en sous-sol pour provoquer des allergies et le bon sens même en peu du président de la république...mais après tout on n'est pas à une utopie près . Le reste est tellement crédible , si fameusement narré et fumeusement parodié que j'applaudis des deux mains. Sais-tu que notre ver de terre à du souci à se faire ? Les plathelminthes d’Asie du Sud Est les ingèrent. Ce sont des vers plats vivant au ras du sol et qui se nourrissent d’animaux variés de la faune du sol et aussi de cadavres (nécrophages)…Un épisode 2 ? Chiche !
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Zutalor! · il y a
Eh oui, Jac', quand j'ai découvert hier matin le sujet de ton Tank', je m'en suis presque frotté les yeux !
Sinon :
1/ Évacuons tout de suite l'idée d'un épisode 2 : ayant déjà fourni un gros effort pour boucler la présente histoire, je refuse de continuer dans ''le morbide'' !
2/ Bravo pour ta détection de l'anachronisme de l'oeillet d'Indes rapport à la prétendue allergie du fossoyeur. Ce mec est d'une telle mauvaise foi...
3/ Pas de commentaire de ma part sur le bon sens de certains PdR et leurs conseillers...

À bas les plathelminthes d’Asie du Sud Est et vive nos prochaines élections municipales, Jac' !
;-)

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Denis Kerhoas · il y a
il ne faut pas confondre lubrique et lombric, ce n'est pas le même truc qui se tortille. Content de te lire et de voter pour cette histoire bien barrée comme je les aime. ^^
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Zutalor! · il y a
Ni avec ombilic !
En tout cas, ça me fait un vrai, et immense plaisir de te retrouver ici ou même ailleurs en si bonne forme après ce pétard d'épisode de virus !
À bientôt, vieux camarade de plume, la tienne étant bien plus affûtée que la mienne et je m'en réjouis !

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Denis Kerhoas · il y a
La tienne est toujours aussi alerte et jubilatoire, Zut. Et je m'en réjouis itou ^^
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lucile latour · il y a
toujours particulier.
vous aviez voté pour ma nouvelle et ma poésie en demie finale. "sur le chemin qui mène au puits" et jusqu'à la pointe". les 2 sont en finale. Zutalor ça se termine dans quelques petites heures. aurez vous le temps de revenir voter pour mes 2 textes? bien besoin. ce serait super. merci.

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Zutalor! · il y a
C'est si gentiment demandé...
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Eric diokel Ngom · il y a
Bjr si tu a du temps merci de lire la saga du Corona mania ghh
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Safia Salam · il y a
Suis contente d'avoir terminé les études, je voudrais pas de cervelle humaine au resto u, mais je dis rien contre la cervelle de veau, servie comme vous indiquez, j'ajouterais du beurre salé.
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Zutalor! · il y a
Oh, oh... Mais c'est qu'avec l'ail, point besoin de rajouter du sel, si ?
(Madame l'ex-étudiante serait donc plus "salée" que "sucrée" ?)
Bonne journée !

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Safia Salam · il y a
Sel et poivre blanc.
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Zutalor! · il y a
Tout un programme !
:-))

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Randolph · il y a
De l'érudition assortie à l'humour émerge ce texte désopilant, à condition de ne pas se poser de questions sur notre condition humaine ! Bravo alors !

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