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Une souris verte

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Albert

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« Une souris verte qui courait dans l’herbe, je l’attrape... »

Et bien non, je ne l’ai pas attrapée.
C’est les vacances, c’est l’été, il fait très chaud. Il fait rarement aussi chaud dans mon coin de campagne. Je me suis lancé dans l’édification d’un petit mur de soutien pour installer un bac à compost au fond du jardin. . Une rigole, un tas de pierres tirées de la rivière. Un monticule de la terre extraite pour réaliser les fondations du mur signale « l’entrée du chantier ». Les pierres sont entassées, calées les unes sur les autres. Il me reste à faire les joints.
Demain.
Je ramasse la pelle, la pioche et le râteau, les adosse contre le mur en construction. Je saisis un seau de maçon pour ranger le petit matériel, truelles, massette, broches. Une vieille boîte de craies d’écolier « Lumicolor » occupe déjà le récipient. Si je jette mes outils dedans, il n’en restera plus que de la poussière. Je sors le carton à moitié éventré, dépose mes instruments de maçon dans le seau, et vais remettre la boîte de craies par-dessus.
Le fond lâche. Les bâtonnets multicolores se répandent sur le sol, certains se brisent net, d’autres roulent puis s’arrêtent contre un caillou.
« Oh merde ! Je ramasserai tout à l’heure, j’suis crevé. Une bière fraîche...»
Je vais chercher la boisson rafraichissante. Une bouteille verte recouverte de buée dans la main, je m’installe sur le transat pour observer mon ouvrage. Je me cale contre le dossier, j’étends les jambes, bois une gorgée. Allongé, immobile, le visage caressé par la brise de cette fin de journée, je suis bien. Je me laisse aller à la contemplation.
Alors je l’aperçois.
Elle se faufile entre les brins d’herbes de la pelouse, se fige un instant, renifle aux quatre vents, reprend sa course dans le jardin. Elle court au travers des rosiers, évite les lavandes, tourne autour des capucines. Ses petites pattes ressemblent aux pagaies d’un canoë que les occupants plongent dans l’eau à toute allure pour franchir un rapide. Elles remuent tellement vite qu’elles semblent ne pas toucher le sol. Son museau pointu flaire à droite, flaire à gauche, pour repérer tous les signes annonciateurs d’un danger. Dans le jardin, nul péril ne la guette. La petite souris file à toute allure. Sans ralentir elle passe entre les pieds du transat, elle escalade une motte de terre. Surprise par cet obstacle inconnu, elle pousse de petits cris, continue sa course. Son museau fouine ce nouvel espace, d’un côté, de l’autre, la souris fonce. Le mur est là, dressé devant elle. Le bruit du choc de sa tête contre la pierre résonne un long moment dans le fond de ma petite vallée. La souris gît, étalée au pied du mur, les quatre jambes dressées vers le ciel.
Je pose ma bière, me lève. Je vais voir le petit rongeur marron affalé sur le sol. Je lui saisis une patte, m’apprête à balancer la bestiole dans le ruisseau qui court le long du jardin.
« Elle n’est surement pas morte, juste un peu assommée. Dans un instant, elle va reprendre ses esprits et pourra à nouveau gambader dans le jardin »
Je la repose délicatement sur le lieu de l’accident, au pied du mur.
Elle a subi un sacré choc ! Je vais lui chercher un bout de gruyère qui traîne au fond de mon frigo, le dépose près de son museau.
« Elle en aura bien besoin pour reprendre des forces. »
Je retourne m’allonger sur le fauteuil, bois une gorgée de bière, ferme les yeux. Je m’endors.
La souris se réveille, sa moustache frémit. Doucement elle étire ses pattes. Elle roule sur le dos, un peu d’un côté, un peu de l’autre. Elle renifle l’air, tend le cou, sent le fromage. D’un seul mouvement elle saisit le morceau de gruyère dans ses pattes avant et se retrouve assise sur ses pattes arrières. Elle le grignote, l’engloutit comme une douce friandise. Encore un peu sonnée par sa rencontre avec le mur, et confondant la craie avec le gruyère, elle saisit un bâtonnet pour l’avaler aussi. Elle le glisse dans sa bouche, et, comprenant sa méprise, recrache le bout de craie qui s’écrase sur le mur en laissant mille points blancs sur la pierre.
Ébahie, elle regarde cette petite tâche qu’elle vient de faire apparaître. Elle prend entre ses pattes un autre morceau de craie, le frotte contre la pierre. Elle recule un peu, observe les traits blancs entrelacés qu’elle vient de tracer sur le mur. La petite souris se rapproche et imprime d’autres marques sur la pierre. Son bout de craie a fondu, aspiré par le mur. Elle aperçoit alors à ses pieds la multitude de bâtonnets colorés qui l’appellent. Elle choisit un morceau vert et trace des lignes sur toute la longueur du mur. Lorsque le vert est usé, elle en prend un autre, un rouge, un bleu, un jaune et continue d’arpenter le mur de long en large tout en traçant des lignes. Parfois elle stationne devant une pierre, la ligne s’arrête. La petite souris se met alors à frotter frénétiquement la craie sur le granit jusqu'à recouvrir de couleur une immense surface.
Maintenant toute la base du mur est peinte, de lignes, ou d’aplats multicolores. La petite souris regarde son travail, cela lui plaît, elle sourit.
A ses pieds il reste encore une quantité phénoménale de bouts de craie étalés sur le sol. Elle relève la tête, voit la surface du mur, nu de toute couleur au-dessus d’elle. Dépitée, la petite souris se retourne dans ma direction. Elle avise alors un paquet de cigarettes posé dans l’herbe à coté de mon transat. Elle hésite, observe à nouveau le mur. Elle s’élance jusque vers le paquet de cigarettes, s’en empare et avec son museau le pousse au pied du mur. Elle ramasse un nouveau morceau de craie, grimpe sur son échafaudage improvisé et recommence dessiner, frénétiquement.
Dès que les surfaces à sa portée sont recouvertes par les couleurs, elle descend, déplace le paquet de cigarettes, regrimpe dessus et se remet à l’ouvrage.
Une autre musaraigne est apparue au pied du mur. Assise sur ses pattes arrière, elle assiste à ce spectacle pour le moins surprenant. Intriguée par l’activité de son amie elle l’observe d’abord, puis lui prodigue quelques encouragements, l’aide parfois à déplacer sa plate-forme. La petite souris arrive à l’extrémité du deuxième étage de sa fresque. La musaraigne a disparu.
La petite souris regarde tout autour d’elle à la recherche d’un nouvel échafaudage, pour monter plus haut et dessiner encore. Elle aperçoit la musaraigne tirant et poussant vers le mur le couvercle d’une boite de fromage. Un nouveau sourire illumine le museau de la petite souris. Les deux rongeurs se saisissent du couvercle, le soulèvent entre leurs pattes, le posent sur le paquet de cigarettes.
Un deuxième étage est ajouté à l’échafaudage. La petite souris grimpe tout en haut, se remet à tracer des lignes, à colorier des aplats. La petite souris se remet à dessiner.
Un petit mulot est venu rejoindre la musaraigne. Tous deux regardent la souris travailler. Dès que la souris descend pour déplacer l’échafaudage, ils lui donnent un coup de patte, l’aident à installer sa plate-forme, lui font passer les morceaux de craies.
Ils sont bientôt rejoints par d’autres souris. Les rongeurs d’abord stupéfaits par l’activité de la petite souris, se mettent vite à encourager leur cousine. Deuxième étage, troisième étage, quatrième...
L’échafaudage monte, l’œuvre s’étend. Tous admirent le dessin qui naît sous leurs yeux.
La petite souris ne descend plus de son perchoir. Avant que le bout de craie ne soit usé, une des musaraignes grimpe pour la ravitailler en bâtonnets. Dès que la fin de l’étage de la fresque approche, quelques musaraignes quittent le chantier et partent à la recherche d’une boîte d’allumettes vide, d’un bouchon de bidon de lait ou de tout autre objet permettant de rehausser la plate-forme.
Le mur est entièrement recouvert par les couleurs. Les rongeurs, restés en bas, la congratulent.
« Bravo ! » « C’est splendide !! » « Ce n’est pas moi qui pourrais faire un truc pareil. »
La petite souris ne les entend pas. Elle marche tout en haut du mur. Elle va, elle vient, d’un bout à l’autre, sourde aux compliments de ses amis. Elle se penche pour observer l’autre côté, là où elle voulait aller avant de se fracasser le crâne contre les pierres. Personne en dessous. Juste un tas de gravats qui remplit la cavité sombre de l’autre côté du mur. Perchée sur le couronnement du mur son regard plonge dans le noir. Elle ne sait pas la beauté de son travail, elle ne voit pas son dessin.
La petite souris se retourne, descend le long de l’échafaudage, rejoint ses congénères.
« Ouah !! Ce que c’est haut. »
Arrivée en bas, elle s’écarte du mur, découvre le résultat de son ouvrage.
« Comment une petite souris comme moi a-t-elle pu réaliser cela ? »
Les autres rongeurs éclatent de rire et l’acclament. Le soleil couchant illumine les mille couleurs de la fresque.
La petite souris regarde tout autour d’elle comme si elle découvrait le jardin pour la première fois. Elle aperçoit ici un muret qui borde un massif de rosiers, là un coin de potager en terrasse soutenue par six rangées de pierres, une multitude de tableaux à colorier. La petite souris ramasse un long bout de craie blanche, le coince derrière son oreille. Elle sourit à tous ses amis et se dirige d’un pas assuré vers la paroi circulaire du vieux puits au fond du jardin.
Je me réveille d’une petite sieste bienfaisante. Je jette un coup d’œil sur le mur. Des fleurs ont poussé entre les pierres. Des rouges, des jaunes, des bleues, des violettes, toutes se balancent dans la brise du soir au bout de leurs longues tiges vertes.
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