Une sortie en ville.

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L'écriture a toujours été pour moi un passe-temps, nécessaire. Maintenant j'y consacre plus de temps, mais je me considère comme un (éternel ?) apprenti, en formation. Donc : vos commentaires  [+]

Un bureau de commissariat de police. Un fonctionnaire en uniforme assis derrière son bureau. Au mur derrière lui le portrait du général-président de la République à vie ; dessous, un calendrier, année 1973. Sur le pas de la porte un homme, dans la trentaine, vêtu d'un pantalon de jogging et d'un T-shirt usé, chaussé de sandales, fatiguées aussi.

Le policier :
- Gonçalves, Joao Sergio ?
- Oui Monsieur.
- Lieutenant. Approche... Je te rends tes papiers. Mais écoute-moi bien ! Il n'y aura pas de deuxième fois. Tu es fiché. La direction de ton usine a insisté pour qu'il n'y ait pas de poursuites cette fois-ci, il parait que tu as été entrainé dans cette histoire sans le vouloir. Vu ta qualification professionnelle, et vu l'absence d'antécédents tu peux retourner à l'usine. Tu pourras dire merci à ton patron.
- C'est fait, lieutenant. Mon contremaître m'a prévenu hier soir, je l'ai remercié.
- Parle plus fort. Alors tu as bien compris ? S'il te prenait l'envie de recommencer, ce serait un délit passible d'emprisonnement.
- Oui lieutenant. Merci...

Le policier plonge le nez dans un dossier. Joao Gonçalves reste planté devant le bureau, triturant ses papiers, hésitant.

Gonçalves :
- Pardon lieutenant...
- Quoi encore ?
- Est-ce que vous auriez des nouvelles de Tito Paredes ? Il a disparu depuis trois jours.
-... Aucune nouvelle. Notre service ne s'occupe pas de ce genre de disparitions. Mais, un conseil d'ami : ne te mêle pas de ça ! Oublie cet individu ! A mon avis tu ne le reverras pas de si tôt... La nation n'a que faire de ce genre de délinquant subversif. C'est à cause de lui que tu as des ennuis. Il a réussi à vous entrainer dans cette grève insensée, vous, des pères de familles, des braves types au fond... C'est criminel ! Tu ne trouves pas ?
-... Oui lieutenant.
- Comment ?
- Oui lieutenant... Au revoir lieutenant.

La porte se referme.

Le lieutenant, entre ses dents :
- Et surtout ne me remercie pas.


Devant le commissariat, un large trottoir sur une avenue animée, bordée de palmiers et de plates-bandes fleuries ; circulation dense. Joao Gonçalves promène son regard autour de lui. Un petit garçon, 5-6 ans, court vers lui ; il porte une tenue de footballeur un peu trop grande et une paire de baskets usée.

L'enfant, avec entrain :
- Papa !
- Alors, fiston, ça n'a pas été trop long ?
- Oh non, et personne ne m'a embêté...
- Tu sais, en ville, ce n'est pas comme chez nous à la favela, tu risques moins d'être embêté. Surtout ici (il lève le pouce vers l'entrée du commissariat, derrière lui).

Un policier corpulent, à l'air débonnaire, qui faisait les cent pas au bas des marches du commissariat, s'approche nonchalamment.

Joao Gonçalves :
- Merci d'avoir gardé un oeil sur lui, Monsieur l'officier.
- Pas de problème, il est resté bien sage à regarder les passants et les voitures.
- C'est la première fois qu'il vient en centre-ville. Merci encore, Monsieur l'officier.
- Si j'étais officier je ne serais pas là à faire le planton !
- Au revoir, Monsieur... l'agent. Allez, viens, Jorge.

Un demi sourire aux lèvres, le policier porte négligemment sa main à la visière de sa casquette en regardant le père et son fils s'éloigner main dans la main.


L'enfant, enthousiaste :
- Papa, c'est plein de belles voitures toutes propres, il y en a au moins vingt- cinquante, j'ai pas pu compter après !
- C'est sûr qu'elles sont plus belles que celles de chez nous.
- Et qu'est-ce qu'ils font comme métier, les messieurs en uniforme avec une cravate et un cartable, comme lui, là ?
- Ne montre pas les gens du doigt, Jorge. Ce ne sont pas des uniformes, ce sont des costumes et ils ont des cravates parce qu'ils travaillent dans des bureaux où ils n'ont pas trop chaud, dans ces grands bâtiments tout le long de l'avenue. Ils gagnent beaucoup d'argent.
- Alors ils peuvent s'acheter les belles voitures...
- C'est ça, tu as compris.
- Et les dames, elles sont trop belles, regarde celle-là, avec sa robe et son sac tout neufs!
- Ne montre pas du doigt, je te dis ! Oui, elles sont belles parce qu'elles ont aussi beaucoup d'argent.
- Alors, elles peuvent s'acheter des beaux habits et des beaux sacs...
- Tu comprends tout, toi. (Plus bas :) Ca promet quand tu seras plus grand, pour t'apprendre à ne pas chercher à tout comprendre et à tenir ta langue...
- Tu dis quoi, papa ?
- Rien, fils.

Joao s'arrête, met la main dans sa poche, compte sa monnaie.

Joao Gonçalves :
- Regarde là-bas, il y a un marchand de glaces. Tu en veux une ?
- Oui, oui papa ! une rouge et verte !...
- Attention, ne la fais pas tomber...
- Oui oui, merci papa. Et toi, laquelle tu prends ? (Joao recompte sa monnaie, paye le marchand).
- Je n'en prends pas, je n'ai pas faim. On doit prendre le métro pour nous rapprocher de la maison. Tu vas voir, c'est comme un très grand souterrain.

Ils continuent d'avancer dans la foule sur le trottoir, en direction de la station de métro. L'enfant tient religieusement son cornet de glace devant lui, veillant à ne pas heurter les passants, prenant le temps de savourer. Soudain il tire sur la main de son père.

Jorge :
- Oh ! Papa ! Regarde la belle pelouse, avec tous ces arbres autour ! Elle est grande comme un vrai terrain de foot, au moins...
- Oui, elle est belle, mais arrête-toi là, au bord, tu n'as pas le droit de marcher dessus. Tu vois le panneau là-bas, c'est écrit "pelouse interdite".
- Pourquoi c'est interdit ? On pourrait trop bien jouer au foot là-dessus ! Comme les vrais footballeurs à la télé.
- Ah, c'est vrai qu'on n'a pas de belle pelouse comme ça dans notre quartier... Mais celle-ci n'est pas une pelouse de stade, il ne faut pas l'abimer en courant dessus.
- Il faudrait en mettre une chez nous, et on aurait le droit de jouer, avec tous les copains, et même les filles...
- Tu sais, des belles pelouses comme ça, ça coûte cher, c'est pour les beaux quartiers, pas pour les favelas. Il faut tellement d'eau pour qu'elles restent bien vertes... Et puis les boîtes de conserve et les boules de chiffons, même les ballons crevés, ça ne marche pas du tout sur du beau gazon.

L'enfant hausse les épaules et tire sur la main de son père pour s'éloigner.

Jorge :
- Alors, elle ne sert à rien cette pelouse, si on ne peut pas jouer dessus, et même pas marcher...
- Mon pauvre garçon, s'il n'y avait que les pelouses d'interdites ! Tu comprendras vite qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on veut dans la vie. (Plus bas, l'enfant n'entend pas :) Surtout les gens comme nous...
- Ben moi, quand je serai plus grand, je planterai du beau gazon dans notre quartier, derrière chez Antonio Galvao, il y a de la place, et on aura le droit de marcher dessus ! Et puis je reviendrai en ville demander aux magasins des vrais ballons tout neufs, et aussi des balançoires et des piscines ; et aussi à la banque des sous pour que maman puisse acheter une machine à laver et aussi une robe neuve comme les dames ici ; et aussi pour que le plombier vienne réparer la douche ; et puis je dirai aux gens du métro de monter jusqu'à notre quartier pour qu'on puisse venir en ville plus souvent ; et aussi j'emmènerai Maria Térésa sur notre pelouse et on se couchera dessus.
- Tu l'aimes bien, la petite Maria Térésa ?
- Oui, c'est mon amoureuse. Mais on attend encore pour faire l'amour...

Joao Gonçalves et son fils, main dans la main, descendent l'escalier de la station de métro et disparaissent. La voix cristalline de Jorge résonne dans le couloir. Il continue à exposer la liste de ses projets à son père.
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Dieudonné Ndayizeye · il y a
Un texte qui m'inspire. Merci. Je vous invite de jeter un coup d'œil pour mon texte 👇
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/zeze-lhomme-a-limage-dun-marie-1

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Les Histoires de RAC · il y a
Criant de véritéS. On a envie de prendre ce gosse dans ses bras et de l'embrasser !
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Doria Lescure · il y a
ce récit est très théâtral et ce dialogue entre un père et son fils est très bien rythmé. Fluide et plein de reliefs, il démontre le soin que vous avez pris à donner vie à vos personnages. Il y a une âme dans cette histoire en mode tranche de vie plutôt jolie parce que pleine d'espoir.
Cher Mathieu, si vous avez un peu de temps, je vous invite sur ma dernière nouvelle, "Margaux et les objets trouvés".

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Il y a les uns et les autres!
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Virgo34 · il y a
Un petit tour au Portugal avec ce "polar" original et bien écrit.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une écriture fluide et un texte traité un peu à la maniere6 d'une pièce de théâtre
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Eva Dayer · il y a
Un récit tout en contraste, les nantis des beaux quartiers, les miséreux des favelas, sur fond de régime dictatorial. . Belle écriture fluide.
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Utilisateur désactivé · il y a
Ecrit un peu à la façon d'une pièce de théâtre. Original.
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M. Iraje · il y a
Une histoire touchante qui en dit plus long sur les fractures sociales que bien des discours.
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jc jr · il y a
C'est Noël pour ce petit garçon, qui découvre cet atmosphère magique du centre ville à partir duquel ses rêves s'épanouissent en apprenant aussi que tout n'est pas permis. Joli contraste entre ces deux couches de la société. J'ai aimé et vous invite vers mon texte en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC