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Une sombre histoire

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Hamza DIB

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Tous les jeudis soir une fête est organisée sur la place publique du village de Bougtob. A cette occasion, tous les habitants se rassemblent pour assister à une soirée musicale. Les jeunes se défoulent en s'adonnant avec plaisir à la danse. Assis à une table, le vieux Hadou, 93 ans, grand de taille, cheveux blancs coiffé d'une chéchia de couleur grenat, peau bronzée par le soleil. Son état de santé est défaillant du fait d'un pneumothorax et des bourdonnements d'oreilles. Par ailleurs, sa perception visuelle est insuffisante. Pour toutes ces maladies, il est souvent consulté par des Médecins de l'hôpital de la ville qui lui sont dévoués. Depuis la disparition de son épouse il y a de cela un an, ses conditions de vie se sont détériorées. En effet, la nourriture peu variée est insuffisante. Quand à l'hygiène, elle est nulle. Toutefois, il garde toujours ce sourire d'une bouche édentée.
En observant les jeunes sur la piste de danse, il dit d'eux qu'ils sont insouciants et arrogants. Puis son regard se fixe au loin et laisse sa pensée errer à travers les temps et se dit qu'il a également vécu cet âge, mais c'était une autre époque. Il demeure silencieux scrutant les va et viens des gens. Puis se rappelle un événement qui lui est survenu durant son jeune âge et qu'il n'arrive pas à s'en séparer. Un souvenir bien particulier lui vient à l'esprit.
Jeune de vingt trois ans, il était employé en qualité de simple ouvrier à tout faire dans une Société anonyme chargée de l'exploitation de l'Alfa en Algérie. Plus précisément dans les hauts plateaux de l'Ouest. Il faut savoir que l'Alfa est une plante qui pousse naturellement en touffe. Elle forme de vastes nappes dans les régions arides notamment dans les pays du Maghreb (MAROC - ALGERIE) et peut atteindre jusqu'à un mètre de haut. La cueillette était assurée par les Nomades Algériens pour un salaire inapproprié à la pesée, tenant compte des conditions pénibles du travail. Une fois pesée, la plante est emballée, disposée dans l'ordre en meules pour être par la suite transportée vers les ports, arrimée sur des navires et envoyée à destination des pays de l'Europe en vue de sa transformation et sa fabrication en papier de haute qualité. Pendant ces temps L'Alfa a fait le bonheur des Industriels.
Curieusement, Hadou se tait et semble ne plus écouter ni la musique, ni l'agitation des jeunes. Il se met à balbutier tout bas quelques mots, puis des phrases pour raconter son souvenir vécu. Qui en apparence exerçait sur lui une forte pression. Pour se soulager il lâche un grand OUF...et dit en langue arabe une exclamation religieuse, GRACE A DIEU. Il se ressaisit et commence.
Durant la guerre 1939/1945 et pendant l'occupation de mon pays par la France, je travaillais chez un Colon. Un jour il m'a désigné avec mon ami le défunt Berbère pour effectuer un travail qui consiste à charger d'alfa un camion avec sa remorque et le convoyer. Mon ami le défunt Berbère travaille comme moi en qualité d'ouvrier payé à la journée. Nous habitons le même village et nous occupons avec nos familles des gîtes construits en torchis sans aucun confort. Il y a tout juste le strict minimum. Berbère est un homme fort, brave et serviable. Toujours souriant, il se caractérise de part son courage et par sa volonté d'aider les plus vulnérables. C'était quelqu'un de doux , aimable et avait de bonnes manières. Il était marié et avait une petite fille. Il avait intérêt à être aimable. Enfin, nous avions intérêt parce qu'avec la colonisation et cette saloperie de guerre qui dure et qui nous affame nous étions obligés à faire preuve de soumission.

Pour réaliser ce travail, nous devions nous déplacer au chantier distant de 100 kilomètres à bord d'un vieux camion de marque Berliet avec remorque conduit par NAVARO, Européen d'origine Espagnole. Ce dernier est employé depuis plusieurs années au sein de la Société en qualité de chauffeur. Il est séparé de sa femme et de ses enfants. Il vit seul et est peu aimable à notre égard. Il arrive même à nous traiter de PIOJOSO (POUILLEUX). Il se grise à notre intention d'un sentiment de supériorité et de haine. A cet effet, nous faisons tout pour l'éviter.
Au moment du départ il nous intime l'ordre de monter à l'arrière du camion, à même le plateau dépourvu des sièges réservés au transport. Prenez place sur le plateau ! Je n'ai que faire de vous à l'intérieur de la cabine. Nous dit-il et laissant franchement transparaître de l'aversion et de la répugnance. Ne tenant pas compte de son état, nous nous exécutons.
C'était le mois de juillet, et chaque jour annonce une température qui frôle les 50 degrés. tous les trois à bord du camion nous avons emprunté l'unique route qui relie notre village au chef lieu de la Sous Préfecture. A vitesse réduite, nous avons marché cinquante kilomètres, puis nous avons bifurqué au détour d'un chemin de sable pour prendre une piste caillouteuse non aménagée dans une campagne pétréfiée de soleil. La chaleur est agaçante, insupportable.Elle s'engouffre dans mon corps et j'ai l'impression d'étouffer. Sous mes vêtements la sueur envahit toute ma peau brune et forme des petites gouttes qui me gènaient considérablement. A mes côtés, mon ami enveloppé dans un burnous pour se parer du soleil escquissait un sourire triste et son regard exprimait de la détresse. Nous arrivons finalement à destination complétement abasourdis par les effets et les conditions du voyage qui a duré plus de quatre heures. Après s'être reposés quelques instants et mangés un morceau de galette sec. Nous nous sommes mis à charger l'alfa à bord du camion. L'alfa était constitué en masse de forme cubique d'un poids de 50 kilogrammes liés d'une corde. Chaque masse est appelée balle. Ces balles sont disposées en ordre les unes sur les autres jusqu'à hauteur de cinq mètres. L'ensemble est solidement attaché à l'aide d'un câble métallique qui fixe le chargement. .
Sur le chemin du retour et après avoir aménagé un emplacement tout à fait en haut de l'alfa se trouvant sur la remorque , mon camarade et moi avons pris place. Le vieux camion toujours conduit par l'Espagnole Navarro s'est mis en branle et commence à arpenter la route cabosée difficilement carrossable. Il avançe péniblement et le bruit du moteur retentissait à travers la campagne provoquant un énorme bruit. En certains endroits il prenait de la vitesse en faisant des embardées de temps à autres à cause du mauvais état de la piste. Brusquement une forte secousse occasionnée par un impressionnant creux sur la piste et façonné par les déversements des eaux de pluie a fait écarter le camion de la route et a déséquilibré fortement la remorque. Cette secousse et ce déséquilibre de la remorque a favorisé la chute de l'alfa et nous avec.
Violemment j'ai été éjecté de même que mon camarade Berbère. La rencontre avec le sol a été si violente que j'ai perdu connaissance pendant quelques minutes. A mon réveil, j'étais complètement abasourdi et stupéfait. Mon corps était meurtri et j'avais plein de douleurs. J'observais sans force Berbère qui a été éjecté également dix mètres plus loin. Il était allongé sur le sol, les jambes légèrement écartées, bras ouverts et jetés. Il ne bougeait plus. Il semblait sans connaissance car je l'ai hélé mais sans résultat. Il ne répondait pas et paraît être au plus mal. Difficilement je m'efforce de me mouvoir dans sa direction mais sans résultat. A plat ventre je me suis mis à ramper vers lui et dès que je l'ai côtoyé je me suis dressé, je l'ai pris dans mes bras et j'ai essayé de lui parler, de l'encourager, de le ranimer. Mal en point, car ayant reçu un choc au niveau de la colonne vertébrale, il me répondait difficilement. «  C'est fini ! Tu ne peux rien faire pour moi. Je t'en prie ne me laisse pas dans ce désert et si malheur devait m'arriver, prends soin de ma petite fille ». A peine a-t-il terminé cette phrase il rendit l'âme. Seul. En compagnie d’un mort, dans un immense désert constitué de reg et d'une végétation éparse, j'avais l'air égaré. Il n'y avait pas âme qui vive et cela me donnait des frissons. Terrifier, je me suis mis debout. J'observe longuement l'horizon dans toutes les directions avec l'espoir de découvrir une aide et j'aperçois au loin une colonne de chameaux. Je me dirige dans sa direction et après plusieurs heures de marche je suis arrivé à la rejoindre.
Le dernier chameau avait une corde fixée au naseau, attachée à la queue de celui qui le précède et ainsi de suite jusqu'au chameau de tête. Ce dernier est choisi par son propriétaire pour diriger toute la colonne. Il doit être le male le plus beau et le plus fort. Je me contente de détacher le dernier. Je l'enfourche et rapidement l'oblige à trotter en direction du lieu de l'accident. Je suis arrivé vers 17 heures. J'ai fait accroupir la bête en m'aidant du licou. Je charge le cadavre sur le dos du chameau, je monte à mon tour pour le maintenir et la bête se met debout, commence à hâter le pas. Ne sachant pas m'orienter je maintiens la direction vers le nord et laisse la faculté au chameau de suivre son instinct qui le pousse à se rendre au campement de ses propriétaires. En effet, après deux heures de marches nous sommes arrivés à découvrir des tentes de Nomades qui nous accueillent avec tristesse.
Navarro ne s'était probablement douté de rien car fortement éméché suite à la consommation d'une bouteille de vin rouge qu'il avait à ses côtés. Il ne s'est aperçu qu'après avoir été forcé de s'arrêter suite à une crevaison de la roue avant du camion. Seul et sans roue de secours il était contraint d'attendre l'arrivée d'aide. Mais le fait de se trouver dans une région déshéritée et peut fréquentée l'oblige à patienter. Sans nourriture, sans eau et ce climat insupportable et agaçant le trouble. D'autant plus que la nuit est là, qu'il a peur. Il a des visions qui l'irritent et l'accablent. Catholique croyant , il ne cesse pas de se signer et d'implorer Jésus et Marie. Malgré cela la peur ne le quitte pas. Il croit entendre des pas, des murmures, il a des visions et est terrifier. Il tremble de tout son corps et implore Dieu. La nuit est sombre. Il n'y a pas de lune, les étoiles brillent mais n'éclairent pas. Il est déconcerté. Gagné par la fatigue et dans un état de lassitude qu'il n'a jamais eu, il décide de descendre du camion pour prendre de l'air et marcher un peu pour se détendre. A terre, prudemment il s'est mis à faire quelques pas mais il n'aurait pas dû car la région est infestée d'animaux nuisibles. Il a probablement oublié ce fait. Tout à coup, il perçoit un sifflement produit par une vipère qui n'a pas hésitée à se lancer tel un éclair sur lui. Elle a profondément mordu et planté ses dents pointues sur le mollet droit de Navarro lui injectant son venin. Elle n’a lâché prise qu'après que le pauvre homme soit tombé à terre à moitié inconscient. Sans secours, sans aucun soin Navarro a rendu l'âme sur les lieux. Il fut découvert à la levée du jour par les hommes de la Société.
Les deux hommes décédés ont été enterrés les jours suivants. L'un au cimetière Musulman et le second au cimetière Chrétien.
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Teddy Soton · il y a
Très touchant et belle écriture.
Peut être aimeriez vous sombre poupée ?

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Thara · il y a
Une histoire qui nous fait voyager dans une contrée ensoleillée, on découvre vos personnages au fil de la lecture. On s'y attache autant qu'on est touché par celle-ci...
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Jo.L · il y a
merci de ce voyage.
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Hamza DIB · il y a
merci aussi
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Hamza DIB ! Je relis votre nouvelle avec le même plaisir !
Mon Lucky Luke que vous avez apprécié est en finale. Vous pouvez revoter pour lui si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Hamza DIB · il y a
je n'y manquerais pas - merci
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Jade_or · il y a
Un récit touchant. Merci de le partager ici!
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Hamza DIB · il y a
merci pour ce gentil commentaire
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Sylvie Martorell · il y a
Vous êtes un très bon conteur comme l'était mon père. Racontez nous vos belles histoires. Nos enfants ont besoin ,si ce n'est de lire, d'écouter... Bravo!!!
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Hamza DIB · il y a
Merci pour vos encouragement
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Jean Calbrix · il y a
Bravo, Hamza ! Vous avez un talent indéniable de conteur ! On ne lâche pas l'histoire avant d'être au bout ! Vous avez mon vote.
Je suis en compétition "Lucky Luke". J'ai un texte rapide et percutant. Si vous avez une fraction de seconde à m'accorder, c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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SakimaRomane · il y a
C'est très émouvant. Je suis d'accord avec Merise, gardez tous vos écrits , on peut toujours améliorer. Bravo
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Hamza DIB · il y a
merci pour vos encouragements
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Sibipa · il y a
Une histoire triste avec de très beaux personnages. +1
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Hamza DIB · il y a
Merci d'être passée .
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Hamza DIB · il y a
C'est une histoire qui m'a été racontée par mon père lequel a été témoin. Merci pour ce commentaire Sibipa
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Utilisateur désactivé · il y a
Tel est pris qui croyait prendre, merci de nous offrir ce touchant récit et une belle découverte.
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Hamza DIB · il y a
Merci Jack pour ton passage.
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Hamza DIB · il y a
Merci pour ton passage et ta lecture. C'est un encouragement pour moi de continuer à écrire. Merci merci
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