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Une solide détermination

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Sef Myé

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En compétition

Ah enfin, me voilà chez moi. Je suis essoufflé comme c’est pas possible. On dirait que je vais crever. Mon cœur bat si fort qu’il semble sur le point d’éclater. C’est affreux. Tiens, je ne tiens même plus sur mes jambes. Vivement que je m’assoie. Là, le fauteuil. Ah oui, ça fait du bien, j’ai l’impression de revivre.
N’empêche, j’ai beau être assis, mon cœur ne se calme pas. Il cogne toujours aussi fort. Une sale impression je vous jure. À chaque fois que je monte ces saleté d’escaliers, j’ai l’impression de devoir y laisser ma vie. C’est d’ailleurs ce qui va finir par arriver un jour, je le vois bien venir.
Oui, on a beau dire que, de nos jours avec les progrès de la science médicale, l’on vit plus longtemps et mieux, je vois bien que ce ne sont que des balivernes. La vieillesse, c’est bien un naufrage. Un long pourrissement, un déclin de tous les instants, en un mot, une horreur.
C’est sûr qu’il ne faudrait pas que j’habite dans un immeuble aussi vétuste avec l’ascendeur toujours en panne. C’est sûr, cela n’arrange rien. Le problème est que je n’ai pas le moyen de loger ailleurs. Ma retraite ne me permet pas mieux.
Je sais, Madeleine, j’ai toujours manqué d’ambition. Pendant quarante ans, tu n’as pas cessé de me le répéter. Maintenant que tu es partie, j’ai l’impression que tu continues à me faire le même reproche. Dès que je regarde ta photo comme je le fais maintenant, je vois ta gueule réprobatrice. J’entends ta voix qui résonne dans ma tête. C’est sûr, faudrait que je balance ta photo, elle me fait du mal. Mais, je ne peux pas. C’est la seule chose qui me rattache à ma vie d’autrefois, quand j’étais vivant, quand je n’étais pas seul. Les enfants, déjà bien avant ton décès, ne se souciaient plus de nous. Maintenant, je reste seul en ermite dans ce vieil immeuble aussi mal fichu que moi.
Peut-être que je pourrais trouver un logement plus accessible dans un bâtiment moins délabré. Je ne dis pas. Le problème est qu’il faudrait que je débarrasse tout mon fourbi et je n’en ai pas la force. Rien que pour mes bouquins, il faudrait je ne sais pas combien de cartons. Ils couvrent tous les murs. Cela aussi Madeleine n’aimait pas. Elle ne cessait de récriminer dès que je rapportais un nouveau bouquin à la maison. Quelquefois, elle profitait que j’étais au travail pour en jeter quelques uns en douce. Je finissais toujours par m’en rendre compte et à chaque fois éclatait entre nous une nouvelle dispute.
C’est vrai que j’exagérais. Mes livres envahissaient tout. Je n’étais pas raisonnable mais je ne m’en rendais pas compte. La littérature a toujours été mon plus grand plaisir. Lorsque les enfants ont quitté la maison, j’ai pu transformer leurs chambres en bibliothèques, cela a été un soulagement. Madeleine protesta bien au début puis, comme les gosses nous visitaient toujours plus rarement, elle a fini par rendre les armes. Nul besoin de vous préciser que, lorsqu’elle est morte, mes livres ont envahi tout le reste de l’appartement. Même dans la cuisine, j’ai installé quelques rayonnages.
Tiens, je me sens un peu mieux maintenant. Je peux respirer normalement. Enfin presque. Regardons ce fichu courrier. Les éditions du gravier. Bah, je sais déjà que c’est un refus. Enfin, voyons quelle formule ils ont employé pour me signifier l’indigence de ma production. Non, quand même. « Ce manuscrit ne correspond pas aux critères de qualité de notre maison d’édition ». Ah celle-là, elle est forte. En près de cinquante ans d’écriture, on ne s’est jamais permis une telle insolence à mon égard. Certes, j’ai essuyé refus sur refus mais tout de même toujours avec les formes. Mon œuvre ne correspond sûrement pas aux attentes de mon époque, je le conçois, mais tout de même, personne ne peut nier la qualité de mon expression. La technique, je l’ai. Des livres, j’en ai sûrement plus lus à moi seul que l’ensemble de leur comité de lecture. Il faut être un fou doublé d’un inculte pour ne pas me reconnaître mes mérites. Oser prétendre que mes écrits manquent de qualité, c’est une honte véritable. En plus, cet imbécile a le courage de signer son courrier. Cet idiot, ce malade, cet horrible prétentieux.
Bon, il est où mon classeur à refus. Ah, voilà. Tiens, salopiaud, je te glisse dans la pochette en plastique. Voilà. Je te réglerai ton compte en premier quand j’aurai enfin du succès. Parce que cela ne tardera pas. Maintenant que je suis à la retraite, je vais pouvoir peaufiner mes manuscrits. Vous allez voir ce que vous allez voir. Bien sûr, quand je me crevais la santé au travail, je ne pouvais pas donner ma pleine mesure. J’avais la tête encombrée par milles préoccupations. Surtout avec Madeleine qui ne cessait pas de me houspiller dès que je me mettais à ma table de travail. Les écrivains professionnels n’ont pas à subir de tels désagréments. Moi, j’ai fait ce que j’ai pu. Surtout que je n’ai pas eu la chance de poursuivre des études littéraires. Je suis issu d’un milieu très modeste. Mes parents m’ont orienté vers une voie professionnelle qu’il jugeait moins onéreuse et plus rapidement rémunératrice. Ma culture littéraire et mon style j’ai du les acquérir seul. Bien sûr, cela prend beaucoup plus de temps que pour celui qui est bien né.
Mais tout cela c’est du passé. Je vais réussir. Une de mes œuvres finira bien par être éditée. Depuis quelques mois, Je les reprends une à une pour les adapter au goût contemporain. Bientôt, on reconnaîtra mon génie à sa pleine valeur, je le sais.
Quoi ? Qui tape encore à la porte ? Sûrement encore un importun. Le facteur avec son calendrier ou les pompiers. Personne d’autre ne serait assez fou pour monter tous ces escaliers. Les voisins, ils savent bien que je ne réponds jamais. Mais, il insiste cet idiot. C’est pas vrai. Heureusement, j’ai mes boules Quies que je ne quitte jamais. Je peux faire tranquillement le mort.
C’est vrai quoi, je ne vais pas me laisser distraire avec tout le travail qu’il me reste à faire. La bibliothèque en face de moi, qui couvre tout le mur, est pleine des écrits que je dois réviser. Il ne me reste que peu d’années à vivre pour achever la tâche que je me suis fixé. Ma femme ne cessait de me dire que j’étais fou, que je n’avais aucun talent, que je n’arriverai jamais à rien. Je ne l’ai jamais écoutée. Ce n’est pas maintenant que je vais m’arrêter. J’ai une détermination de fer. Je sais que je connaîtrai la gloire. Et alors, je ressortirai toutes mes lettres de refus et j’écrirai un article incendiaire dans le Monde. Et là, ce sera l’apocalypse pour tous ceux qui m’ont refusé. Je les réduirai à rien. Au moins pour ceux qui sont encore vivants, ceux qui ont encore quelque chose à perdre.
Mais pourquoi il s’acharne encore à taper à la porte celui-là ? Je l’entends qui crie quelque chose mais je ne le comprends pas. Une véritable bénédiction que ces petites boules de cire. Ah, il a arrêté. Formidable.
Bon, voyons où j’en étais. Ah oui, cette longue nouvelle écrite il y a plus de vingt ans dont je ne me souvenais même pas. Un grand sujet. Bien sûr, des corrections sont nécessaires. J’ai progressé et vécu depuis l’époque du premier jet. Mais, il ne s’agit que de tels détails, l’essentiel est là. En approfondissant certains aspects, je peux en faire un roman formidable. La référence pour dix ans au moins. Tous les journaux en parleront. Mon nom passera définitivement à la postérité.
Hou là, quelle secousse ! C’est incroyable ça ! Les avions volent de plus en plus bas au mépris des règles de sécurité et du bien-être de la population. Regardez-moi ça, la bibliothèque a bougé. Pour un peu, je la prenais sur la tête.
Ah non, un autre. La secousse est encore plus forte cette fois. Ils sont dingues ou quoi. Mince, cette fois la bibliothèque va me tomber dessus. Ça y est ! Elle m’arrive dessus ! Non !!!

* * *


Dans le journal du lendemain, on put lire :
« Hier matin, vers dix heures, rue G, dans le troisième arrondissement, un immeuble s’est écroulé. Une seule victime est à regretter. Il s’agit d’un sexagénaire qui, pour une raison inconnue, n’a pas évacué l’immeuble à temps. Le reste des habitants, une cinquantaine de personnes, a pu se mettre à l’abri dès les premiers signes d’affaissement de l’édifice.
L’identité de la victime ne nous a pas été communiquée par les services de police. Les survivants que nous avons interrogé n’ont pas pu nous éclairer à son sujet. Une bien triste fin en tout cas pour cet inconnu. »

PRIX

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CLASSEMENT Nouvelles

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De margotin · il y a
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Samia.mbodong · il y a
Le thème de l’écrivain sûr de son génie, en avance sur son temps, passionné par son travail est bien retranscrit ans votre nouvelle.
Le pauvre reste hermétique à tout même aux pompiers. Cela lui sera fatal
Bravo et merci je soutiens.

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Automnale · il y a
Ah, c'est drôle ! Pourtant bien triste, mais drôle !
J'ai aimé le rythme, la façon de raconter... Au fil de ma lecture, je ne me suis pas ennuyée un instant.
5 voix supplémentaires... Les voilà...

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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thierry · il y a
La solitude finit par nous user. Il avait une belle passion "l'écriture" mais ..... triste chute. Mes voix ****
A l'occasion passez sur ma page lire "écriture" vous devriez aimer et les autres aussi bien xûr. Merci

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