Une si petite porte

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Partagée entre le plaisir d'être au chaud avec un bon livre, l'envie de bricoler, d'écrire.... et le besoin de bouger, de marcher, de tirer à l'arc, de nager, de monter à cheval....Je suis un peu  [+]

Image de Printemps 2017
Enfin... Enfin, elle avait signé l’acquisition de cette maison ! Elle en rêvait toutes les nuits depuis que le hasard l’avait entraînée devant cette agence immobilière dont la vitrine était recouverte d’innombrables et improbables annonces. Regarder sans vraiment s’attacher aux photographies de demeures plus ou moins attirantes, plus ou moins récentes... Vestiges du temps qui passe pour certaines, sans valeur ou sans espoir d’une éventuelle restauration ou tout simplement trop grandes, trop chères, voire inaccessibles pour d’autres... Adeline en avait regardé de telles quantités, depuis qu’elle s’était décidée à vendre sa propre maison, qu’elle semblait lassée de cette surenchère d’offres.
C’est alors que son regard s’était posé sur une maison dont la façade ancienne, parcourue par une vigne vierge écarlate – signe d’un bien bel automne –, avait fait battre son cœur.
Cette maison, elle la connaissait ! Des bribes de souvenirs de sa plus tendre enfance lui revinrent d’un coup... Un couloir sombre, sa grand-mère qui se reposait dans son fauteuil Voltaire tout en reprisant son linge, son grand-père qui faisait les quatre cents pas entre la salle à manger et la cuisine... Souvent, il s’installait debout dans cette minuscule pièce au bout du couloir... Son grand corps, usé par le temps et par le dur labeur, le faisait souffrir, l’obligeant à porter un corset qui le gênait quand il restait trop longtemps assis... Alors, il marchait... De la cuisine à la salle à manger... De la salle à manger à la cuisine... Certaines fois, son grand-père disparaissait dans son atelier au fond du jardin. Il aimait taquiner les pièces de bois en sculptant de petits personnages malgré la gêne que lui occasionnait la maladie de Dupuytren qui, petit à petit, contractait ses doigts vers l’intérieur des paumes des mains. Lui-même avait pris le parti de s’en amuser...
— Regarde, disait-il à sa petite fille, elles se transforment en porte-manteaux !
Et il repartait vers la cuisine en trimbalant dans ses crochets occasionnels les vêtements qui traînaient...
Quand la petite fille qu’elle était essayait de le suivre dans son atelier, il lui arrivait de la rabrouer. « Faut pas toucher aux outils ! » lâchait-il d’un ton sec, mais ses yeux bleus et rieurs le trahissaient... Lorsqu’il devenait taquin, il arrivait à faire chanter les feuilles des plantes en les glissant entre ses pouces... Il restait un mystère d’un mètre quatre-vingt-cinq pour une petite fille de huit ans. Sa grand-mère, elle, l’aidait à cueillir les roses de son jardin ou des brins de muguet qu’elle ramènerait chez elle pour offrir à sa maman.

Cette maison, qu’elle avait oubliée depuis des années, surgissait subitement dans sa vie alors qu’elle-même était devenue grand-mère... Elle se sentait si seule depuis le départ de son mari que certains changements lui semblaient salutaires et urgents.

Elle rentra chez elle, ce jour-là, très perturbée par l’afflux des souvenirs qui ne cessaient de venir par vagues successives. C’était comme si, simplement par la magie de l’apparition de cette accroche commerciale, tout ce qu’elle avait enfoui au plus profond de son cerveau réapparaissait : des senteurs, des couleurs, des murmures, des cris... Une période obscure et tourmentée... La guerre s’était installée dans toute l’Europe, la misère se promenait le long des routes, les jours semblaient plus longs et les nuits très sombres. Adeline se souvenait très nettement, encore aujourd’hui, de la terreur qu’elle ressentait lorsque les sirènes se mettaient à hurler. Les courses effrénées pour se mettre aux abris... Le bruit des bombes au loin... Les seuls souvenirs de bonheur restaient justement liés aux visites qu’elle partageait avec sa mère chez ses grands-parents !

Une image revenait plus précisément : le couloir sombre de l’entrée... Le couloir qui menait de l’entrée à la cuisine... Ce couloir obscur avec une petite porte au fond à droite, juste avant l’ouverture de la cuisine... Une petite porte toujours fermée à clef. Cette clef, Adeline la voyait, accrochée au-dessus de la porte, fixée à une pointe en fer rouillé... Elle avait souvent essayé de l’attraper mais son grand-père l’en empêchait !

Une petite porte pour une petite fille...
Une petite porte qui cachait bien des questions...

Quand Adeline disputait avec sa grand-mère des parties endiablées de petits chevaux ou que celle-ci lui donnait des conseils pour améliorer ses points de croix, confortablement installée dans la salle à manger, elle entendait son grand-père qui ouvrait la minuscule porte et disparaissait ainsi quelque temps. Cela restait pour l’enfant un immense mystère d’imaginer un si grand monsieur passer par une porte si étroite !

Que pouvait-il bien cacher dans ce lieu obscur ? Son grand-père refermait toujours consciencieusement derrière lui et aucun des souvenirs d’Adeline ne permettait d’y répondre.

Cela n’avait plus d’importance. Maintenant que cette maison allait redevenir la sienne, elle pourrait tranquillement y vivre de bons instants en se remémorant le passé.

Pourtant, lors de sa première visite avec l’agent immobilier, Adeline avait subi un choc en découvrant toutes les transformations qu’avaient réalisées les trois ou quatre propriétaires successifs. Elle se doutait bien qu’après toutes ces années, la maison ne serait pas restée identique à ses souvenirs d’enfance. Heureusement, les décorations intérieures n’étaient plus celles du dix-neuvième siècle ! Mais quand même... Adeline s’attendait à tout, sauf à entrer dans une vaste pièce dont le couloir froid et sombre avait disparu. L’escalier qui montait à l’étage avait été poncé et repeint de couleur vive, ce qui égayait l’espace. La petite cuisine s’était transformée grâce à une belle véranda ouverte sur le jardin et offrait le confort moderne. Le jardinet, travaillé par des professionnels, invitait aux voyages et au repos... Plus aucun des souvenirs des lieux ne coïncidait avec ce qu’elle observait. De plus, l’agent immobilier l’agaçait en ne cessant de vanter la bonne affaire qu’elle allait faire...

— Qu’est devenue la porte ? demanda-t-elle en se positionnant à l’endroit où celle-ci aurait dû être.
— Une porte ? J’ai toujours connu cette maison ainsi faite... Il y a eu tant de propriétaires et nous-mêmes avons entrepris, comme vous le voyez, de nombreuses transformations...

Adeline ne l’écoutait plus... Elle restait comme hypnotisée par cet espace dans le mur... Cet espace qui n’existait plus mais qu’elle devinait encore là...

Jamais une vente n’avait été réalisée aussi rapidement... Adeline s’étonnait encore d’avoir pu trouver un acquéreur pour sa maison aussi promptement, d’avoir signé l’acte d’achat de celle de ses grands-parents, d’avoir su organiser son déménagement. Le tout, sans aucun regret, sans une larme, sans aucun état d’âme... Elle repartait vers son enfance avec, dans sa main, un énorme trousseau de clefs...

Les premiers jours de son installation, Adeline les occupa à ouvrir des paquets et à se façonner un joli petit nid douillet... Ce qu’elle fit tout en étant continuellement préoccupée par son trousseau de clefs. Six clefs qui correspondaient bien à ouvrir les portes de sa maison : porte d’entrée, porte du jardin, porte de la cuisine, porte du cabanon, portes des chambres... Et... Une clef, minuscule, rouillée qui n’entrait nulle part. Une clef orpheline... Pas de malle, pas de tiroir auquel l’appareiller ! Adeline y pensait sans cesse... Cette clef serait-elle celle qui hantait ses souvenirs ? La clef de la porte perdue ? Cela n’avait aucun sens pour cette femme qui n’avait pas la réputation de vivre avec des chimères et qui restait très lucide pour son âge. Elle cessa donc de vider ses cartons et s’assit, tout simplement, dans son bon vieux fauteuil, face au mur de la salle à manger, mur aveugle et muet complètement dépourvu de décoration. Adeline s’installa, patienta et attendit...

Petit à petit, alors que le soir tombait et que l’obscurité s’introduisait progressivement dans la salle principale, l’empreinte ancienne et complètement effacée de l’encadrement de la porte sembla réapparaître aux yeux d’Adeline. Elle était là cette porte, bien dissimulée derrière la cloison... Inexistante aux yeux de tous, mais bien visible pour la vieille femme. Elle ressentit cette vision comme la confirmation de ce qu’elle avait toujours su : une porte existait et sa clef l’ouvrirait...

Adeline se leva, posa en premier ses mains contre ce mur, puis son corps tout entier. Alors qu’elle collait, comme elle le faisait enfant, son oreille à l’endroit de la porte, elle entendit la voix de son père du fond de ses souvenirs :

« Plus jamais, vous m’entendez, plus jamais nous ne reviendrons ici ! C’est de la folie ! Vous êtes un vieux fou ! Vous nous perdrez tous !... »
En fermant les yeux, Adeline revit sa mère et sa grand-mère pleurer en s’embrassant pour la dernière fois. Son père l’avait arrachée des bras de son grand-père et ils étaient partis sans se retourner !
Elle avait oublié tout cela, elle était si jeune alors ! La guerre s’était achevée depuis si longtemps. Pourquoi n’avait-elle jamais revu ces êtres qui lui étaient si précieux ? Avec ses parents, elle avait parcouru la France entière pour suivre son père dans ses affaires. Aurait-elle pu s’opposer à cette volonté familiale et à ce silence qui s’était installé ? Aujourd’hui, elle comprenait, enfin, que cet achat n’était pas le fruit du hasard.... Ses pas l’avaient entraînée devant cette devanture d’agence immobilière pour comprendre la clef du mystère... Et cette clef, elle l’avait dans sa main !
Combien d’efforts dut-elle accomplir ? Comment réussit-elle à trouver la force nécessaire pour détruire cette cloison à coups de masse ? Nul ne pourra y répondre mais pourtant elle le fit...

Ce ne fut que quelques jours plus tard qu’une amie, inquiète de son silence, donna l’alerte. Adeline gisait au pied de l’escalier complètement vermoulu de la cave, dont une marche avait cédé alors qu’elle s’était décidée à remonter. Etrangement, malgré la violence du choc, elle semblait sourire à la mort. Dans ses mains bien serrées, les pompiers retirèrent délicatement une lettre qu’elle avait visiblement eu le temps de lire... Ainsi que beaucoup d’autres qui jonchaient le sol en terre battue. Des lettres du monde entier...

« Bien cher ami... Nous sommes enfin arrivés en terre promise... »
« Comme vous nous l’aviez dit, la route fut longue, mais grâce à vous nous l’avons faite... »
« Comment vous remerciez, vous et votre femme... Embrassez tendrement votre petite Adeline... »
« Ces quelques jours partagés avec vous en bas dans votre cave ne furent pas les plus roses de notre vie, mais quand on songe à ceux de notre famille qui n’ont pas eu la chance de vous croiser, nous ne souhaitons nous souvenir que de la clarté de vos yeux, de la douceur de Marguerite... »

Des lettres de remerciement qu’Adeline avait trouvées sur l’établi du menuisier, dans un petit coffret en bois dont les parois s’ornaient de délicats motifs ciselés par les doigts de l’artiste qu’était son grand-père. Des fleurs de rosiers et de muguets entrelacés s’épanouissaient sur l’objet si précieux et... une petite fille courait en robe légère dans un jardin tenant dans sa main une gerbe de fleurs.

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Michaël Artvic · il y a
Peut-être n'êtes vous plus sur ce site..
Époustouflant ce texte. Je vous remercie.
Je vous invite si vous passez par là sur une petite poésie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-songe-5
prenez soin de vous
Michaël

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Cétacé · il y a
J'attendais Barbe Bleue... Et c'est un coup au coeur. Cé.
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Nicole Mallassagne · il y a
Qui n’a pas une cave enfouie dans son passé !
Avoir la clé ne suffit pas, encore faut-il trouver la serrure, la porte !
Et quand on a ni la clé, ni la serrure... que peut on chercher :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-mere-quand-le-coeur-a-ses-raisons

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Yann Suerte · il y a
Très beau récit...Bravo. Et si vos pas vous y mènent, je vous laisse ouverte la porte de mon « Atelier , en finale d'automne. Yann
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Kara Lee-Corn Smith · il y a
c'est beau, c'est triste, mais c'est joyeux aussi, un coup de cœur pour ma part. Mon vote vous est attribué avec un plaisir non dissimulé. merci pour ce beau texte!
N'hésitez aps à venir me lire :)

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Claire Dévas · il y a
Voilà une tres belle histoire, tres bien racontée. Merci pour ces jolis instants, décors et souvenirs et personnages. Cette histoire familiale est superbe !
Je vous invite à venir rencontrer mes personnages cherchant à sortir de l'anonymat :-)
Votre visite leur ouvrira la porte de l'espoir :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

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Coco · il y a
Quelle belle histoire ! J'ai beaucoup aimé...
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Agnès Lucas-Fonteneau · il y a
Merci cela faisait longtemps que j'avais eu des commentaires. Merci
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations, Agnès :o)
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Agnès Lucas-Fonteneau · il y a
merci cela fait plaisir!

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