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Une si petite maison

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Léna Bernacez

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Comment je suis arrivée ici, surtout je ne veux plus savoir.

C’est une toute, toute petite maison – plus petite que celles des contes de fée. Juste une pièce assez grande pour dormir avec une jolie fenêtre en vitraux. Il manquait d’ailleurs un morceau que j’ai pu remplacer en traînant au long des trottoirs. C’était un morceau de ciel bleu roi. Celui que j’ai trouvé était un peu trop grand alors j’ai dû le limer avec ce que j’avais sous la main, un morceau de pierre. Vous connaissez peut-être mon penchant pour les temps préhistoriques, en vieillissant cela ne s’arrange pas. J’ai l’espoir de passer pour une vieille folle quand je serai une dame âgée. Le genre de femme que l’on aime bien rencontrer, on lui fourgue un petit gâteau au chocolat, une tasse de thé avec une soucoupe et l’affaire est faite. On lui parle un moment, et en vous racontant sa vie elle vous fait un petit coup de psychanalyse à la bonne franquette, ça évite de débourser des sous pour un psy à la... vous savez quoi...

J’en étais donc à ma petite vie tranquille, comme celle que l’on devrait avoir à la limite de la sagesse. Je vis très entourée de silence, vous savez, celui qu’on écoute en se disant « tu entends ce silence ! », il y a également le silence pesant parfois, surtout en fin de semaine, le silence que l’on voudrait bien ne pas entendre...
Je me lève avec le jour et fais un brin de toilette dans les endroits publics, faute d’argent. Mais ça va plutôt bien ; une épouvantable pharmacienne écoule chez moi son stock de savons en tous genres :
- Ceux pour les enfants dans lesquels on trouve une figurine de lion qui n’a rien à voir avec le savon – Remarquez, ceux-là me permettent de faire un cadeau à un gamin qui passe par là en échange de son goûter. Tant que les mères ne le savent pas, y a rien à craindre.
- Ceux pour peaux fragiles, ceux pour peaux ridées, mais pour ceux-là, elle est moins généreuse Madame Bonconseil, ils doivent lui revenir plus cher alors elle les garde pour elle.

Pour déjeuner j’ai trouvé un filon, un pauv’type un peu comme moi, mais qui ne parle pas, en tous cas ne me parle pas. Il vient avec son casse-croûte, le partage avec moi. Peut-être qu’il a une maison plus grande, lui, parce qu’il vient avec une thermos de vin chaud.
Je n’ai gardé de ma vie antérieure que bien peu de choses. J’ai juste une casserole d’une dernière guerre et une petite bonbonne de gaz (j’aime bien ce mot bonbonne, comme bonbon au féminin). Ça réchauffe ce que je trouve, ça donne de la lumière quand tout le monde a déserté mon coin... Mais ça ne donne pas vraiment chaud la nuit.
La Nuit. Vous ne savez ce que c’est La Nuit. C’est énorme, magique et terrifiant. Quand le savon antirides a mieux marché que d’habitude, je vais vendre ce qui me reste d’anciens charmes à plus pauvre que moi. La misère, vous ne savez peut-être pas ce que c’est que la misère. C’est pire encore quand on a eu une jolie vie, enfin, ce qu’on croyait être une jolie vie. C’est certainement ce que j’ai dû avoir. Mais j’en ai peu de souvenirs. Peut-être une nuit retrouverais-je mon danseur, un bel homme, sans scrupule. Enfin c’est presqu’un rêve. Je ne suis pas certaine qu’il ait été danseur. C’était du temps des caves quand je passais mes moments noctambules à danser au quartier latin. Une autre nuit peut-être retrouverai-je mon pianiste, mystérieux, beau comme j’aime et si tendre.
J’ai imaginé, une nuit dans ma toute-toute petite maison, que je pouvais partir à pieds vers les îles odorantes et ensoleillées... Mais vous avez vu mes pieds ? Cendrillon en aurait froid dans le dos. Ils sont énormes et purulents, ils sont nauséabonds, et passent à travers mes chaussons. Ce n’est pas que je me promène en chaussons chez moi, c’est qu’un passant me les a donné au printemps dernier (j’étais nu-pieds). Alors je les lave en-même temps que moi le matin. Le plus difficile à nettoyer, croyez-moi, c’est la honte. La honte de m’être donnée à un inconnu pour ne pas avoir froid la nuit, pour une place dans un sac de couchage et de devoir rentrer au matin salie d’une odeur inconnue, dormir derrière ma fenêtre de vitraux, la honte d’avoir mimé l’amour qui peut être si beau, la honte d’avoir eu peur d’être battue, bafouée une fois encore. Dans mon silence, j’ai parfois très mal.
Quelques chats me tiennent compagnie. Quand je fais mon jardin de pots, ils rôdent autour de moi et déposent parfois des oignons devant chez moi en guise de souris-cadeaux. Pendant un temps une mère et ses enfants venaient me rendre visite à l’heure du goûter. Ce n’était pas une femme comme les autres. Peut-être une qui finira comme moi, ou « petite sœur des pauvres ». Une, que certaines autres fréquentant les églises qualifieraient de fêlée. Mais comme disait Audiard le cinéaste, « Bien heureux les fêlés parce qu’ils laissent passer la lumière » et celle-là, je vous assure elle l’a laisse passer la lumière et ses enfants également.
Quand elle arrivait après l’école, elle s’asseyait sur un banc avec ses moufflets, leur demandait comment s’était passé leur journée et leur distribuait du pain et du chocolat. L’un d’entre eux était venu me demander ce que je faisais par ici, où j’habitais, si j’avais des garçons comme eux ou des petits enfants comme eux pour leur grand-mère. Bien élevés les gamins, parfois ils me remplissaient des arrosoirs, mais pas trop pour que je puisse les porter. Leur mère avait un sourire triste et une douceur désabusée dans le regard. Sans doute une femme de souffrance. Une femme de malheur. Pour venir ici, il fallait vraiment qu’elle soit respectueuse des choses et des gens. Elle devait enseigner le respect à ses fils, celui de la nature et celui des êtres. Elle leur montrait les fleurs du printemps, les nichées d’oiseaux, les quelques lapins qui traversaient les taillis et les coquelicots entre les pavés, et les traces dans la neige l’hiver venu.
Au début je me suis méfiée d’elle et de ses enfants. Et puis le petit qui venait me voir avait si peu d’a priori que je me suis laissée approchée, conquérir, offrir des douceurs tant pour le gout, que pour l’esprit. Je n’ai pas d’enfants, je n’ai plus d’enfants. J’ai tous les enfants. Tous ceux qui m’approchent sont un peu les miens. Si ma maison était plus grande que toute, toute petite, je pourrais...
Il en passait un pendant un moment... avec un cartable à roulettes. Il est venu tout un automne et cheminait dans les tas de feuilles pour faire râler l’homme qui l’accompagnait. (Encore un qui avait oublié qu’il avait été un enfant). Le petit bonhomme passait sans scrupule dans les amoncellements de feuilles mortes, en entraînant dans son sillage. Il n’allait pas bien loin, mais pour lui c’était une grande distance. Après avoir compté ses pas il soulevait son cartable, déposait son tas de feuilles odorantes et retournait pour recommencer son manège un peu plus loin. Celui-là était vraiment comique. Il aurait très bien pu être un de ces fils à elle, ça ne les auraient sans doute pas dérangés.

Elle laissait des livres sur le banc quand elle les avait terminés. Le Clézio surtout. Ah quel bel homme ! Quel écrivain ! Quelle écriture ! J’ai tant pleuré les premières fois. Et pourtant j’avais déjà tellement pleuré. J’ai tant pleuré de bonheur... J’y trouvais des mots, des sentiments, des paysages et sensations que je pensais miens. Un peu comme s’il avait deviné que tout cela, ses romans, ses nouvelles me toucheraient ; et ses essais et ses pays découverts, ses peuplades, ses regards... Et elle, un peu comme si elle savait que nous pourrions avoir ces écrits en commun. Un de mes rêves ? Celui de rencontrer ce monsieur J-M-G Le Clezio. Depuis toujours je me demande qui est J et qui est G pour que J aime G à ce point !
Dans ma maison je ne peux rien accrocher aux murs, les livres sont parterre. Je ne suis pas vraiment chez moi. Je suis un peu chez chacun de nous, je suis dans l’arbre généalogique de tous, je loge sur une branche de cet arbre ancestral d’une famille inconnue. Nous sommes tous d’un arbre plus ou moins séculaire. Cette femme n’en veut pas, elle ne veut pas connaitre le sien parce qu’une partie en est tronquée. Comme une branche cassée par la tempête. Mais revenons à J-M-G Le Clezio. Je lui écrirais bien si je pouvais. Mais je suis sans papiers, sans encre et sans papier, sans ancre et sans carte d’identité. Et puis il habite si loin, il faudrait tant de timbres, et si je lui écris ce serait pour qu’il me réponde, en aurait-il le temps ? Pour quelle raison me répondrait-il d’ailleurs... Le vrai souci c’est l’adresse pour le retour : Mme X – cimetière de la ville Y – caveau de la famille Z.
Non ce ne serait pas sérieux. Je ne veux pas qu’il sache que j’habite un caveau de famille parce que je ne peux plus vivre ailleurs, même si mes fenêtres sont en vitraux classés monuments historiques bien avant mon arrivée. J’ai peu d’espace, mais j’ai cet espace. Le facteur ne passe pas par ici.

Seulement cette femme et ses trois enfants – c’est là notre secret.

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
Ce texte réserve une belle surprise à la fin et il est très bien écrit. C'est une belle découverte, ce soir : je vote !
Sur ma page: "le coq et l'oie" (poésie-fable). Merci !

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Jean Calbrix · il y a
Un teste regorgeant d'humanité. On suit le parcours de l'héroïne avec beaucoup d'émotion. Et puis vient la chute, quelle chute, madré ! Bravo, Léna. Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié ma "pie", apprécierez-vous mon "carton" tout autant ? http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton

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Denis Lepine · il y a
bien amené, bien conçu, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Martine Edmont Épouse Randriambololona · il y a
J'aime et quelle surprise à la fin !!!...
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Léna Bernacez · il y a
toi qui étais frustrée par les Haïkus !
Bizzz

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Thorigny · il y a
Il y a tellement de vies dans les caveaux...
C'est net! On ne traine pas et on se sent entouré inclus dans votre imaginaire, le temps de la lecture.
A voté.

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Léna Bernacez · il y a
au X de la rue de Thorigny ... pas de caveaux ... que des souvenirs !
Biz

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Keith Simmonds · il y a
Bonjour! Mes trois poèmes sont en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016. UN LINCEUL BLANCHI est le préféré de la plupart des lecteurs. Moi aussi, j’ai une préférence pour lui et c’est pour cette raison que Je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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Eric Chomienne · il y a
Des qualités que quelques plumes de qualité ont su découvrir. Je suis d'accord avec eux: originalité sur le ton et la forme. Mon soutien
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Léna Bernacez · il y a
Merci pour ce gentil message Eric.
A bientôt - Bonne journée - Léna

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Mary Benoist · il y a
J'aime beaucoup cette façon originale de raconter une histoire en suivant les pensées de l'héroïne.
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Léna Bernacez · il y a
C'est gentil, merci Plotine (j'aime bien ce pseudo)
Je vous souhaite une agréable journée - Léna

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Virginie Ronteix · il y a
Originale et touchante cette oeuvre...
Une invitation pour soutenir mon texte en compet : une histoire d'amour aussi... http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/meme-pas-peur-4

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Léna Bernacez · il y a
Merci de votre passage pour lecture Virginie.
Bonne journée à vous - Léna

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Bruno Teyrac · il y a
Un texte d'une grande force, d'une grande humanité et la voix narrative qui interpelle le lecteur (une tristesse sans pathos, tout est bien dosé) m'a beaucoup touché. Il y a de la lumière qui surgit du fond de ce caveau. Très beau. Mon vote.
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Léna Bernacez · il y a
Votre compliment me va droit au Cœur Bruno, je vous remercie ;-)
Bonne journée à Vous - Léna

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