Une Seule Chaussure

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Je me défoule dans les mots ou écris à l'instinct. L'idée c'est de vibrer, de se mettre en fête. "Avancer sur le chemin de la genèse de ses prétentions" Pierre Michon "Aut inveniam viam  [+]

Ce matin-là, tout semblait comme d’habitude. Sept heure, levé du corps, premier café, douche rapide, jogging pour attraper le bus et aller en cours. Et tout ça avec l’habituel brouillard matinal que mes trois heures de littératures comparées ne dissiperaient pas. En arrivant à l’université, juste au cas où, je me suis installé au fond de la salle pour éviter de croiser le regard du prof’. Même de bonne heure, il nous harcelait de questions sur les cours précédents. Il avait jeté son dévolu sur une fille ensuquée au premier rang. J’écoutais pas. J’étais inquiète par la chaise vide à côté de moi. D’ordinaire, mon copain était l’un des premiers déjà là. Le temps de sortir mon téléphone pour lui envoyer un message, quelqu’un toqua à la porte.
C’était lui ! Il entra, s’excusa, me repéra après avoir balayé la pièce du regard, puis se dirigea vers moi avec un sourire bête. On aurait dit qu’il boitait. Les élèves autour se lancèrent des regards interrogateurs et certains pouffèrent de rire. Le prof’ haussa un sourcil, et déclara « Je pensais avoir tout vu dans ma carrière... », alors qu’une je-sais tout avait pris le relais pour les explications. J’ai compris quand il traversa la rangée. Il n’avait qu’une chaussure ! À l’autre pied, il portait une chaussette salie et sombre comme le goudron. Mes nerfs ont lâché ! J’ai eu un fou rire incontrôlable, de ceux qui vous mettent mal à l’aise après, car vous avez livré à tous une part de votre intimité vocale. Mais j’étais pas prête à voir ça de si bon matin. En essayant de faire style de rien, il s’assit à côté de moi, mais le teint de son visage virait au rouge. Voir sa bouille de jeune premier se déconfire m’a donné la patate pour toute la journée !

J’ai passé le cours à le taquiner et à lui réclamer des explications. Avec son naturel sérieux de premier de la classe, il me demanda de me taire et promis qu’il me raconterait tout plus tard.

À la pause, je nous achetai deux cafés et alluma une cigarette en attendant qu’il revienne des toilettes. Il s’avança vers moi, des images plein les yeux et sa chaussure désespérément seul. Je me moquai et, m’impatientant, lui ordonna d’accélérer l'allure. Il se posa à mes côtés, but une lente gorgée exagérée, sachant qu’il me faisait languir. Je lui lâchai une tape sur l’épaule et il me répondit avec un sourire. Il commença son histoire en m’expliquant que dans le tram il avait vu une fille tourmentée par un groupe de quatre gars. 
– « Au début, j’y prêtais pas attention. Elle était assise sur le siège devant le mien, et je ne voyais d’elle que sa chevelure blonde qui gigotait. Je préférais me perdre dans le paysage. Dans le reflet de la vitre, je la voyais se serrer au plus pour mettre de la distance avec le gars à côté d’elle. Un gars avec une iroquoise qui semblait s’acharner à occuper son espace vital. Debout, il y en avait deux autres, style racaille, qui la regardait avec insistance. J’ai senti que quelque chose n’allait pas. »
Il s’arrêta pour boire une gorgée et je le trouvais un peu songeur. Il reprit d’un coup !
– Y’a eu un truc dans ma poitrine ! Comme une sorte de pique. Tu sais, ce genre de moment où tu sens qu’il faut faire un truc, même si en général tu restes planté là ou tu passes ton chemin... T’essaies juste d’ignorer que ça t’affecte.
Il expira. Sorti une cigarette de son paquet et l’alluma avant de poursuivre.
– Bah j’étais là à méditer sur cette contradiction intérieure en balançant des regards tous azimuts pour trouver quelqu’un dans le tram qui semblait affecté comme moi... Et, c'était à la fois une révélation et un choque ! Que de l’indifférence ! Ce n’est pas que les gens n’en avaient rien à faire. C’était qu’il y avait un effort collectif pour mettre à l’écart la situation, comme si elle n’existait pas. J’étais persuadé, à la façon dont tout le monde se recroquevillait sur son centre, ne pas être le seul qui trouvait ça inquiétant.
Il s’arrêta pour tirer deux lattes d’affiler.
–  Cette apathie générale m’a soudain écœuré. J’ai pris conscience que nous étions dans un monde en proie à la passivité. Puis je suis revenu à moi et à mes ressentis. Je me suis rendu compte que moi aussi je jouais aussi au jeu du laisser-faire. Et à ce moment-là, j’ai décidé de cesser d’ignorer.
Il se leva du banc. Je sentais qu’il tenait plus en place et que dans ses explications il allait me mimer une partie de la scène.
–  Je me suis levé d’un bon, sans réfléchir, pour m'approcher. Je les ai salués avant de leur dire calmement pour tromper mon angoisse : « Les gars, je crois que vous l’embêtez, j’aimerais que vous arrêtiez. Il est même pas 8h et vous gênez tout le monde ». Celui qui arborait fièrement son Iroquoise et qui se donnait par sa taille des allures de chef me toisa, puis me dit : « Mais t’es qui ? Tu l’a connais pas, on est ses potes ».Sur l’instant, j’ai failli me sentir con, mais flairant le piège j’ai lancé un regard à la fille qui me répondit avec un sourire crispé. Je restai courtois, mais décidé: « J’ai pas besoin de la connaître pour comprendre qu’elle est mal à l’aise ». « Tu cherches l’embrouille », me rétorqua le chef avec l’iroquoise, avant de s’avancer.
Il finit son café d’une traite lança le gobelet dans la poubelle. « Panier ! » disais-je, avant qu’il revienne pour continuer.
– À sa manière de rouler des mécaniques pour venir me postillonner sur la figure j’ai su qu’il en voulait. C’est à ce moment que j’aurais aimé prendre un joker fuite ! Je respirais lentement pour refouler quelques tremblements et me préparer à la suite.
À partir de là, il m’a tout joué comme s’il le revivait.
– Il m’agrippa par l’encolure de la veste. Elle était neuve, un cadeau, et ça me faisait mal qu’il la sert si fort. J’ai réclamé qu’il me lâche, ce qu’il a fait, pour finalement me prendre la figure. Tu sais, quand t’es face à un type qui te cherche, il y a un niveau de tolérance que t’es préparé à accepter. Par contre, qu’il me chope le visage, je dois avouer que j’ai vrillé. Un truc s'est éteint dans mon cerveau. Je me rappelle plus trop comment, mais je crois lui avoir asséné un coup dans la glotte, car l’instant d’après il était au sol en train de tousser pour reprendre son souffle.
Je le sentais un peu fier de lui et me demandais s’il n’exagérait pas un poil.
– Un de ses potes m’a ceinturé le bassin par derrière et m’a soulevait tandis que les deux autres s’avançaient pour me ruer de coups. J’ai frappé à tout va avec mes pieds. Le plus maigrichon des deux m’a attrapé par les chevilles et dans la frénésie m’a retiré ma chaussure. Quand il a mesuré son geste et découvert ce qu’il tenait dans ses mains, il s’est mis à glousser en agitant son trophée au-dessus de sa tête. L’autre a relevé Iroquoise et ils se sont tous enfuis quand le tram s’est arrêté. J’ai pas compris. Ils sont juste partis. Le tram a redémarré. Je les revois encore me narguer en lançant la chaussure sur la vitre. Je m'attendais pas à ça et je suis resté con. J’ai regardé la fille. Elle m’a rien dit, mais je voyais ses yeux me remercier et désolée de ma mésaventure.
– Et c’est tout ? Lui demandais-je. T’as le sourire parce que tu t’es fait voler ta chaussure ?
– Bah, oui, même si j’ai perdu ma chaussure, cette scène a refait ma journée. Une réflexion que je me suis faite peu après, c’est que des scènes comme ça, tu peux pas les lire dans des livres. Y’a que la vie pour t’offrir des choses aussi saugrenues. Ça aurait pu être totalement différent. Les gars étaient trois, ils auraient pu me passer à tabac, et je t’aurais raconté l’histoire au téléphone depuis l’hôpital sur un autre ton. Donc, oui je suis joyeux, car la réalité nous offre parfois des moments aussi absurdes qu’inattendus.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une anecdote, un fait divers , quelque chose qui aurait sombré dans l'oubli si vous ne l'avez pas sorti de l'ombre ! .
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Kolgard Sino · il y a
un petit moment de quotidien qui n'est pas comme on aurait pu croire qu'il est