Une seconde chance

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Le compteur de ma moto indiquait 250 quand je décidais de repousser encore les limites de la machine. Ivre de puissance et de liberté, grisé, hypnotisé par le défilé schizophrène des arbres, j'étais véritablement invincible. Du moins jusqu'à ce qu'une poussière grippe mon rêve d'éternité.

Il aura suffi d'une fraction de seconde pour que le court du temps se disloque et prenne un tournant que je n'avais pas prédit. En suspension, tout mon être se raidit quand j'aperçus les deux yeux luisant et surpris de la bête innocente qui passait au milieu de la route. Je n'ai pas vu défiler les plus beaux moments de ma vie, j'ai simplement lâché prise, détendu mes muscles, fermé les yeux et me suis livré à l'inévitable, sans résistance. Le combat était perdu d'avance.

Je me souviens de n'avoir rien senti, rien ressenti. Mon corps avait activé le coupe-circuit. J'avais volé avant de m'écraser brutalement dans une onde de violence qui avait déchiré mes entrailles, brisé mes os et éteint ma conscience. Je m'étais réveillé à plusieurs reprises étendu sur le bitume, j'avais entrevu des flashs bleus et rouges, des sons de sirènes et les voix ordonnées des sauveteurs qui dansaient autour de moi. Puis, j'avais fermé les yeux dans un profond sommeil qui dura deux mois.

A mon réveil, les sentences étaient tombées, brutales et douloureuses. Je ne marcherais plus jamais. Le verdict était limpide, impitoyable, définitif. Ma petite amie m'avait quitté. L'attente de mon réveil était trop longue et la vie trop courte pour être partagée avec un infirme.

Je me retrouvais seul avec ce corps que je ne connaissais plus, étranger à moi-même. Mes jambes gisaient inertes au bas de mon lit. Elles étaient en tout point semblables à celles qui m'avaient porté jadis, mais immobiles. C'est étrange, mes guibolles étaient intactes, pas une égratignure, pas une croute ou une éraflure. L'origine du mal se situait, plus haut, dans une lésion de ma moelle épinière, au centre de mon dos. J'éprouvais le sentiment d'un gouffre, d'un trou noir qui dévastait toute énergie, me privait de vie et de jambes.

Les mois suivants passèrent, rythmés par les exercices, les souffrances, les regrets, les fantômes, les yeux dans la nuit. Puis, je fus rendu au monde, amoindri mais libre, et riche d'une seconde chance.

Aujourd'hui, cinq ans ont passé depuis ce nouveau départ. Une période de patience, d'apprentissage, de construction, d'échecs aussi, de doutes et de désillusions. A présent, je ne marche toujours pas, j'ai fait le deuil de mes courses effrénées en moto, de ma carrière de pilote, de mon avenir de star de cinéma ou de sportif de haut niveau.

Pourtant, je ne me suis jamais aussi bien porté depuis que je n'ai plus de jambes. Comme la forêt renait de ces cendres, comme une jeune pousse vert tendre apparait au cœur des anciens brasiers, comme la branche repousse sur le tronc coupé, la nature reprend toujours ses droits. Dans mon dos, le trou noir a vu jaillir la vie, la nature a pointé hors du gouffre. Un don précieux a remplacé mes membres inférieurs, il a poussé en moi, dans les ruines de mon corps, au milieu des gravats. Il aura suffi d'une graine, cultivée avec amour, extirpée de moi pour qu'un nouvel être, si pur, si beau, vienne à la vie. Mon fils.
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Virgo34 · il y a
Une chute inattendue. Un bon moment de lecture.
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Olivier Dieu · il y a
Merci beaucoup pour ce chaleureux commentaire, au plaisir !
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Romane Claren · il y a
Votre histoire, en plus d'être bien écrite, offre une belle leçon de vie. Bravo !
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Olivier Dieu · il y a
Merci Romane, j’apprécie beaucoup votre commentaire. Au plaisir !
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Kruz BATEk Louya · il y a
C'est percutante la chute de ce texte. Bravo !
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Olivier Dieu · il y a
Merci beaucoup, j'aime les fins qu'on ne voit pas forcément venir et qui surprennent :)
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Fab Meiloan · il y a
Très beau, très émouvant, avec beaucoup de sobriété la douleur est évoquée puis le retour à la vie, avec le plus émerveillant: un fils! Mon vote Olivier.
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Olivier Dieu · il y a
Merci Fabienne. La sobriété est un exercice difficile
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Fab Meiloan · il y a
Si je puis me permettre, je vous invite sur Intimité.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une renaissance doublée d'une naissance .
C'est une belle interprétation du thème imagé . La vie à nouveau.

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Olivier Dieu · il y a
Merci. Comme pour l'écriture, on tourne une page et on recommence.
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Patrick Peronne · il y a
Je ne suis jamais monté au-dessus de 220 avec mon VFR 750 Honda... mais c'était il y a trente ans... Depuis que ce Prix a débuté, je m'efforce de lire tous les textes publiés, en amoureux des lettres bien sûr, mais surtout en observateur curieux des interprétations faites par les auteurs de cette "image" d'Egon Swaels. Et il y a déjà de vraies tendances observables : les accidents de la route en sont une, comme tout ce qui a trait à l'univers des fleurs ( mort, résurrection etc...). J'ai aimé la lecture de votre texte. Je vote. Au plaisir :-)
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Olivier Dieu · il y a
Merci Patrick.
Nos sensibilités et cultures communes nous amènent sans doute à d'identiques interprétations de cette image. Ce qui nous différencie, et qui mets le sel à nos productions, c'est le choix des mots, leurs mariages et leurs tempo. Quel plaisir en tout cas de participer à ce prix et de lire ces belles propositions.
Au plaisir, et doucement sur la route !