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Une rentrée pas très classe

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Olivier Vetter

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FINALISTE
Sélection Public

Ce matin, tu te dis que quelque chose a changé. La ville, hier encore déserte, s'est brusquement animée. Un cortège d'irascibles véhicules a envahi les rues. Les premiers klaxons résonnent. Les enfants étrennent leur nouveau cartable, encadrés par leurs parents inquiets.
C'est la rentrée.
La torpeur estivale a cédé la place à une fraîcheur automnale. Comme ça. D'un jour à l'autre. Subitement. Comme si quelqu'un avait appuyé sur un bouton pour signifier la fin des vacances. Le retour à la réalité.
De ton banc, tu observes les trottoirs encombrés. Les bus bondés qui déversent leur flot de passagers pressés. Les grappes de lycéens qui se croisent. Ou ceux qui se croient encore en vacances. Ça chahute. Ça piaille. Ça se jauge. Ça se frôle. Ça rit. Ça s'invective. Ça crie. Ça s'embrasse.
Tu as passé ta première nuit dehors. Dans le parc. Sous un pin. L'humidité t'a empêché de dormir. Tu as juste somnolé, l'oreille aux aguets, la peur au ventre. Le moindre bruit t'effrayait.
Tu t'es levé avec le soleil. Avant l'arrivée des nuages sombres, signes annonciateurs d'une journée difficile.
Tu te souviens. L'année dernière. Même jour. Même heure, à peu de choses près. Une autre ville. Tu accompagnais ton fils pour sa rentrée au CP. Tu le rassurais. Tu lui prodiguais les ultimes conseils. Écoute bien la maîtresse. Ne te laisse pas distraire. Ne t'en fais pas. Tout ira bien.
Où est-il à cette heure ? Sûrement devant la même école avec sa mère. Il traîne peut-être un nouveau sac. A roulettes. Pour ne pas déformer son dos. Quelle activité a-t-il choisi ? Le basket, comme l'année dernière ? L'athlétisme Le judo ? Va-t-il continuer le piano ?
Tu as mal aux pieds. Depuis combien de jours ne t'es-tu pas déchaussé ? Trois ? Quatre ? Peut-être moins. Tu as beau chercher, tu ne sais plus. Tes souvenirs se mêlent. Surtout ceux des dernières semaines. Tout reste confus.
Tes chaussures de randonnée pèsent des tonnes. Celles que tu avais achetées pour marcher le dimanche avec tes amis du club. Vous partiez pour de longues marches sur les chemins de cette campagne vallonnée que tu apprécies tant. Pendant les vacances, vous parcouriez les fameux GR. Sac sur le dos, bâton à la main.
Les passants t'ignorent. Tu es devenu invisible. Mais tu ne leur en veux pas car tu étais comme eux il n'y a pas si longtemps. Tu détournais le regard. Tu pressais le pas. Tu jouais au type occupé qui n'a pas le temps de s'arrêter deux minutes pour explorer son porte-monnaie. Bien sûr tu avais des remords. Tu te promettais de donner une pièce, la prochaine fois. Puis tu t'engouffrais dans ton immeuble en verre. D'importantes tâches t'attendaient. Dans un bureau. Devant un écran. Des chiffres à aligner. Des courriers à envoyer. Des réunions à tenir. Tu te sentais indispensable, irremplaçable...
Tes boyaux grognent. Ton estomac se retourne comme un gant. Tes intestins se nouent. Tu as faim. L'eau que tu as bue à la fontaine du parc n'arrive pas à te remplir.
Tu essaies de penser à autre chose.
A ton fils. Il a dû grandir depuis le temps. Cela fait des mois que tu n'as plus pris de nouvelles. Tu as trop honte. Tu voulais l'épargner, lui éviter le spectacle d'un père qui sombre dans la déchéance. Alors tu as coupé les ponts, préférant passer pour un salaud. Un père salaud, on lui trouve des excuses. Mais pour une loque, on ressent de la pitié.
Plus tard, il comprendra.
Car ta situation actuelle ne peut être que provisoire. Tu traverses une mauvaise passe. Un boulot t'attend sûrement quelque part, avec un logement et tout ce qui permet à un homme de préserver sa dignité. Tu vas t'en sortir. C'est sûr. Tu pourras demander la garde de ton fils. Rattraper le temps perdu.
Mais pour l'instant, tu ne sais pas comment faire. C'est aussi bête que ça. Tu voudrais t'en sortir par toi-même. Par ta seule volonté. Tu as toujours pensé qu'il suffisait de vouloir pour y arriver.
Tu traînes ton orgueil comme un boulet. C'est plus fort que toi. Tu voudrais faire autrement. Avoir la force de reconnaître tes échecs. Demander de l'aide. Oublier ta fierté.
Comme tout le monde, tu as entendu parler des services sociaux, des foyers, des associations, mais tu rechignes à les contacter. Tu n'as jamais eu besoin de personne. Ce n'est pas maintenant que ça va commencer.
De toute façon, ce n'est pas le moment. Tu es trop fatigué. Trop sale, surtout. La crasse s'est incrustée dans les pores de ta peau. Tu sens la charogne. Tu pues.
Jusqu'à hier, tu dormais dans ta voiture, immobilisée, faute d'essence. Ce n'était pas l'idéal, mais tu avais au moins l'impression de rentrer chez toi, le soir, après ta journée d'errance. Mais elle a été embarquée. Sûrement par la fourrière. Quelqu'un avait dû se plaindre de sa présence. Un véhicule qui ne roule pas attire l'attention. Il dérange.
Tu serres ton sac à dos contre toi. Il contient le peu qu'il te reste. Ton duvet. Un rasoir aux lames usées. Du savon. Une bouteille d'eau. Quelques paperasses. Ta carte de crédit qui ne sert plus à rien. Ton chéquier inutilisable. Un livre. Ton téléphone. Et un bric à brac d'objets hétéroclites qui te rattachent au passé.
Tu penses à recharger ton téléphone. Quelqu'un a peut-être laissé un message. Tu peux toujours rêver. Tu veux surtout pouvoir appeler. Au moins en cas d'urgence. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Un regard mal interprété. Une remarque déplacée. Un geste inapproprié. La situation peut rapidement déraper.
Tu pourrais te mettre en quête d'une prise. Chez un commerçant. Dans un bar. Ou ailleurs. Tu aurais au moins l'impression de ne plus être exclu, de faire partie de la société. Ne serait-ce que quelques heures.
Mais tu refuses de quitter ton banc. Ici, tu te sens vivant. Tant que la ville s'agite. Tu appartiens à la foule des citadins. Même si tu restes à la marge.
Le flot des passants s'intensifie. C'est l'heure de pointe. Les bus se croisent. Les retardataires courent. Bientôt chacun occupera la place qui lui a été assignée.
Un balayeur te contourne en râlant. Tu ne comprends pas ce qu'il raconte si ce n'est qu'il semble en vouloir à la terre entière. Une pelle dans une main, un balai dans l'autre, il ramasse les détritus. Jamais auparavant tu ne l'avais remarqué. Il se voit pourtant de loin avec son joli gilet jaune fluo.
Même lui t'évite.
Ton ventre continue à protester. Tu n'as pas réussi à oublier ta faim. Merde.
Tu comptes mentalement les pièces qu'il te reste. A peine quelques centimes. Pas de quoi t'offrir une demi-baguette. Tu rêves d'un croissant, ou d'un pain au chocolat. Avec un café bien chaud. Et du miel. Tu adores le miel doré qui coule sur les tartines. Pas n'importe lequel. Celui que tu achetais chez un ami apiculteur. Un ami ? Non, plutôt une connaissance. Un ami ne vous laisse pas tomber à la première occasion. Il vous soutient. Vous offre le couvert, le gîte. Il ne vous pique pas votre femme.
Tu divagues. Le manque de sommeil commence à se faire ressentir. Tes pensées s'effilochent. Et cette faim qui t'envahit.
Tu n'es pas prêt à tendre la main. Pas encore. Tu sais que le moment viendra où tu n'auras plus le choix. Où tu basculeras définitivement de l'autre côté. Celui des va-nu-pieds. Tu perdras ta fierté, ta dignité. Tu devras te battre pour survivre. Contre les autres. Contre les chiens et les rats. Tu videras les poubelles. Tu picoleras pour te réchauffer. Ta peau recouverte de croûtes te démangera. Ton visage se déformera. Attaqué par la vermine, le gel. Asséché par le vent ou le soleil. Tu interpelleras les passants dans la rue. Tu les insulteras.
Pour l'instant, tu veux profiter du peu d'espoir qu'il te reste. Cette petite flamme que tu t'efforces d'entretenir. Jusqu'à quel point ?
Un vol de pigeons te frôle. Ils sont nombreux dans le coin. Toujours à l'affût d'une miette. Il suffit de voir la couche de fiente qui tapisse le sol pour s'en rendre compte. Ils n'ont pas peur de toi. Tu fais partie du paysage.
Déjà, tu n'oses plus croiser le regard des gens. Tu te contentes de leurs pieds. Ton humanité fout le camp.
C'est alors que deux bottines se plantent devant toi. Tu crois à une erreur. Tu les ignores. Une lycéenne te tend alors un sac en papier qui sort de la boulangerie. Tu hésites à t'en emparer. Elle insiste :
« C'est pour vous. »
Tu prends le sac. Elle tourne les talons.
Le parfum des croissants te retourne les entrailles.
Tu pleures.

PRIX

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Volsi Maredda · il y a
Ton texte est réussi mais il fait un peu mal, petit à petit on les suit ceux qui sauront bientôt qu'ils ne seront plus rien...
Comme un goût de mégots qui trainent et qu'on recycle, une odeur de lendemain de cuite, la crasse dans l'évier de l'abandon et cet ami qui note comme pour croire à des lendemains meilleurs le nombre de verres bus. Pas toujours facile de regarder en face le dégoût qu'on ressent pour ceux qu'on a aimés, pas facile d'aimer encore ceux qui n'ont plus que nous. Mais avec du courage, beaucoup d'abnégation et en renouant pour un temps avec sa candeur de lycéenne... on y arrive, en effet, pour cette fois encore. Ouf !

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Olivier Vetter · il y a
Merci Volsi pour ces longs commentaires
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Moeun Touch · il y a
Magnifiquement écrit!
J'adore votre style, cet enchaînement comme quand les choses et les gens vont trop vite dans toutes les directions. Une histoire triste qui fait réfléchir, c'est vraiment très beau!

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Olivier Vetter · il y a
Merci Moeun
En effet, tout va vite

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Zalma Solange Schneider · il y a
C'est triste et beau... et indéniablement bien écrit.
Mon vote.

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Olivier Vetter · il y a
C'est gentil
Merci Zalma

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Maud · il y a
Je découvre ce texte en finale ! j'aime votre écriture.... dédiée à tous ces oubliés de la vie trépidante des villes... comme ce jeune et son chien samedi à qui j'ai laissé quelques pièces, mais à qui je n'ai pas osé parler !....
J'ai moi aussi un p'tit haïku "touareg" en finale il ne gagnera pas non plus !... tant pis... mais il serait ravi de votre visite :-)

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Olivier Vetter · il y a
Merci Maud,
J'en croise tous les jours des SDF
Je vais lire votre texte
Le mien non plus ne gagnera pas, mais cela n'est pas grave.

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Maud · il y a
si vous souhaitez lire d'autres de mes textes un peu plus longs, car le petit haïku en finale est le seul de ma page, vous y serez le bienvenu :-)
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Sandra Dullin · il y a
Mon deuxième vote pour ce texte poignant.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Sandra
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Bertrand · il y a
un récit très dur
qui ne laisse aucun espoir
à son personnage
un réalisme glaçant qui nous remet les pieds sur terre^^+1

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Olivier Vetter · il y a
Merci Bertrand
Il reste quand même un tout petit espoir d'humanité à la fin

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Pabauf · il y a
Nous aussi on en pleurerait. C'est trop juste, c'est trop vrai.
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Olivier Vetter · il y a
Meri Pabauf
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Lumiyah · il y a
touchant à l'extrême, mon vote bien sûr +1
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Olivier Vetter · il y a
Merci Lumiyah
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Je découvre votre texte émouvant mais digne. On ne peut que se sentir concerné. Je vote.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Patricia
La dignité est importante

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Si d'aventure vous avez une minute "à perdre", un avis sur mon texte est toujours précieux. Merci. Bonne journée.
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/comme-chiens-et-chats-2

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Olivier Vetter · il y a
La minute n'a pas été perdue
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci.
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Charles Duttine · il y a
Récit émouvant ... Et j'aime bien cette écriture par alternance de points de vue. Bonne chance pour cette finale !
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Olivier Vetter · il y a
Merci Charles
J'ai bien peur de ne pas aller bien loin dans cette finale

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