7
min

Une rencontre printanière

Image de Sofia Iziam

Sofia Iziam

0 lecture

0

C’était une douce journée de printemps. Une sortie organisée à la forêt de la Maamora, près de Kénitra, pour les enfants de l’orphelinat.
De nombreuses activités étaient proposées à la trentaine d'enfants par deux enseignantes. Ces enfants avaient tous des histoires vécues plus touchantes les unes que les autres. L'un d'entre eux attira plus particulièrement mon attention.
Il était le premier à participer aux activités avec un enthousiasme et une motivation débordants. Sa voix, très aigüe, très enfantine, très innocente, résonne toujours à mes oreilles, bien que la scène se soit produite il y a deux ans de cela. Constatant le dynamisme de cet enfant, je me demandais qui, parmi les nombreuses femmes veuves présentes, pouvait être sa mère. Mon regard passait de l’une à l’autre, et les questions que je me posais se bousculaient dans mon esprit : « Quelles sont leurs histoires ? », « Comment traversent-elles leur deuil ? », « Et ces enfants, si naïfs, si innocents, comment vivent-ils la perte d’un êtresi cher qu’est le père? ».
Certains de ces enfants, qui avaient moins de cinq ans, jouaient gaiement en cette belle journée de printemps, comme s’il s’agissait de la meilleure évasion qu’ils n’aient jamais eue. D’autres, plus âgés semblaient conserver une sorte de réserve, comme s’ils essayaient de dissimuler leur profonde tristesse ou les blessures du traumatisme qu’ils avaient vécu.

Elle s’appelle Fatna. Elle a cinquante-quatre ans. Elle est mariée, grande de taille, maigrichonne, et mère de trois garçons. Elle n’a pas fait d’études, n’a pas toujours été pauvre, le plus souvent été discrète.
Elle écrit aujourd’hui, afin de raconter une rencontre qui l’a profondément touchée.
C’est pendant une particulière journée de printemps, en pleine forêt, durant une sortie organisée pour des orphelins, parmi une trentaine de personnes, qu’elle a rencontré une femme, Sonia, qui lui inspira particulièrement confiance.
D’ordinaire, Fatna a besoin de connaître intimement la personne avant d'oser lui parler de sa vie ou de ses ressentis, mais ce jour-là, les mots sortirent d’eux-mêmes, se dévoilèrent tout naturellement, comme les feuilles printanières tombantà l'automne, mettant progressivement, à nu, les arbres.
De cette personne se dégageait une aura pleine d’une affection qu’elle n’aurait su expliquer.
C’était une inconnue, mais son visage poussait à la confidence. Elle avait l’air émue, touchée peut-être ? Chagrinée ? Fatna l’ignore. Des larmes brouillaient sa vue. Elle se les essuyait de temps en temps discrètement. Pensant que personne ne les avait vues couler, mais Fatna en était témoin, elle n’avait juste pas le courage de s’approcher d’elle pour lui demander ce qui la tourmentait.

Alors que toutes ces pensées trottaient dans mon esprit, un enfant de trois ans me regardait. Avec un air d’une douceur à en frissonner, il me contemplait comme s’il voulait savoir ce qui me tracassait. Ces grands yeux noirs m’émouvaient. Je le pris dans mes bras, le serrant fort jusqu’à ce que des larmes, que je ne pusretenir, se mettent à couler abondamment, jaillissant de tout mon être compatissant envers ces adorables petits êtres qui m’entouraient.
À ce moment-là, un jeune garçon d’environ quatorze ans s’approcha de moi. Il avait surpris mes larmes que j'avais tant de peine à dissimuler et il me demanda avec une sincère compassion :
«  Malek ? Malek katbeki ? » (Qu’est ce qui t’arrive ? Pourquoi tu pleures ?)
Je ne sus quoi lui répondre. J’étais profondément touchée par la sincérité de sa voix et sa question, puis par sa demande:
« Afak matebkich » (s’il te plaît, ne pleure pas), en réaction face à mon silence à sa première question. Cela acheva de me faire fondre de plus belle.
Je mis quelque temps à me reprendre. Silencieuse, je ressentais le cœur de cet enfant que je tenais entre mes bras. Cet enfant innocent à qui on avait arraché la prunelle des yeux : la personne qui à elle-seule représente sécurité et stabilité.


Le ciel était dégagé, les feuilles sèches étendues sur le sol craquaient sous nos pas. Le chant des oiseaux berçait nos oreilles. La danse des branches, le bruissement des feuillages étaient rythmés par la force du vent. Le pollen flottant dans l’air qui nous entourait en faisait éternuer plus d’un.
Dans ce paysage, d’interminables rangées d’arbres dégageaient un air pur qui ranimait chacun de nous. Plusieurs papillons nous survolaient, et les enfants n’arrivaient pas à les rattraper.
Le fils de Fatna, Khalid, était assis, avec d’autres enfants, non loin de la mère et jouait à je ne sais quel jeu qui semblait le réjouir totalement.
Quand sa mère pense à son état depuis sa naissance, elle remercie le Ciel des améliorations que sa santé a connues.
Il était très difficile pour lui de s’exprimer. Et très difficile pour elle, de communiquer avec lui. C’est l’un de ses plus douloureux souvenirs ressentis. Entendre des cris, ceux de son enfant, sans les comprendre, ni savoir comment les apaiser. Elle le voyait souffrir, et cette souffrance provoquait en elle un déchirement profond et insurmontable.



Mes pensées firent de grands détours pendant que l’enfant que je tenais entre mes bras gesticulait. Il semblait très impatient d’aller jouer à nouveau avec ses amis. Je le déposai donc.
Je m’apprêtais à aller aider les femmes de l’Association à préparer les sandwichs pour le pique-nique. Chaque groupe avait une mission à remplir. Certaines préparaient le thé, d’autres aplatissaient les bouts de viande hachée, d’autres encore allumaient le feu, et cela dans une ambiance conviviale qui réchauffait le cœur.
Pendant ce temps, les enfants continuaient à s’amuser. Certains couraient après un ballon, on pouvait voir sur leurs visages couverts de poussière, des gouttes de sueur ruisseler, essoufflés qu’ils étaient par tant d’efforts. D’autres s’amusaient avec la terre, d’autres encore, plus petits,à peine deux ou trois ans, étaient blottis contre leur mère, ou leur grande sœur, elles-mêmes assises sur un grand tapis.
Je rejoignis un moment ce groupe de femmes assises, aussi solides que les arbres qui les entouraient.
Le feuillage, le son des feuilles mortes sous mes pas, le chant des oiseaux au loin, le crépitement des insectes, me procuraient une forme de sérénité remarquable, tellement ma sensibilité pour la nature est profonde. Mais cette sérénité était malgré tout perturbée.



Chaque être est rongé par une peine qui le tourmente. Et chacun la surmonte à sa manière. Chacun trouve refuge quelque part, ceux qui ne le trouvent nulle part, se créent de petits objectifs atteignables dans la vie afin de pouvoir avancer toujours droit devant, peu importe les embûches. D’autres tentent avec regret de déterrer de vieux souvenirs évanouis, de vieux rêves afin de se rappeler leurs vocationset de revoir leurs chemins initiaux, d’autres encore abandonnent et se donnent alors la mort.
Khalid a trouvé ce refuge, cette force, cette sagesse dans la foi. La sagesse que le ciel lui a donnée est considérable. Je me demande ce que ferait l’Homme s’il vivait dans un monde parfait ? Ce serait un monde bien triste où il n’y aurait ni rêve, ni espoir. C’est assez paradoxal mais on ne peut comprendre la joie sans connaitre la tristesse.
Fatna apprend encore de son fils alors que cela devrait être l’inverse puisqu’elle est mère, mais non, elle apprend encore et toujours, de sa simplicité, de sa générosité, de son amour pour son prochain, sans cesse il lui rappelle certaines valeurs qu’on sous-estime ou qu’on oublie tout simplement à cause de la rudesse de notre quotidien.
Souvent,elle a peur pour lui. Un sentiment qui l’attriste énormément et emplit son cœur d’effroi quand elle pense, ne serait-ce qu’une seule seconde, ce qui adviendrade lui quand elle ne seraplus là. Ce n’est pas exceptionnel qu’une mère se pose ce genre de question et qu’elle en ait le sang glacé.On imagine les pires scénarios possibles surtout par les bruits des histoires tragiques qui se répandent et que l’on entend de plus en plus.
Une seule pensée suffit à la rassurer totalement. La foi de Khalid est des plus fortes, et rien que son évolution est un véritable miracle. Le ciel n’abandonne jamais les gens qui ont le cœur pur.

Mon attention s’arrêta sur cet enfant dont l’apparence lui donnait l’impression d’être beaucoup plus âgé. Je vis comment il était sensible à tous les détails du récit que les enseignantes proposaient. L’une d’elles racontait l’histoire des prophètes et elle offrait des bonbons et biscuits en guise de récompense aux bonnes réponses que les enfants donnaient. Lui, répondait activement et les friandises qu’il recevait le stimulaient encore plus.
Pour intervenir, tout excité, il levait sa main dont les doigts se déformaient. Son sourireangélique ne le quittait pas. Le plus important pour lui était de suivre attentivement ce que l’enseignante racontait. Je l’observais et j’étais bouleversée par ses réponses si précises, mais dont la prononciation ou la mauvaise articulation pouvait rendre inaudible.
Lors d’une courte pause, accordée par les enseignantes, je le vis apporter son petit trésor (bonbons et biscuits) à une femme plutôt âgée et qui lui ressemblait fortement.
Quelque temps plus tard, je m’approchai de cette femme, la saluai en arabe :

« - Salam alikoum, comment ça va ?
- Alhamdllah, ça va très bien, et toi ? me répondit-elle.

- Dieu merci, ça va très bien. En fait, je me demandais si c’est votre enfant ?
Elle me répondit d’un air triste et fier à la fois :
- Oui, oui, c’est mon fils. Il a un cœur en or tu sais. Si tu savais ma fille... »
Je la regardais, et son air nostalgique me donna de longs frissons. Son visage, ridé avant l’âge laissait percevoir le creux de ses pommettes enfoncé par la souffrance, le sentiment d’impuissance, couronné par une forme de patience et de sagesse respectables.
Elle me raconta comment ils vivaient à Fès autrefois, avec son mari artisan. Ils avaient une situation modeste, et elle s’occupait de sa famille sans avoir besoin de travailler. Le revenu de son mari subvenait à leurs besoins. Son fils Khalid avait droit à des aides et pouvait bénéficier d’une formation scolaire spécialisée pour personne en état de handicap.
Le père tomba malheureusement malade, et il ne put donc continuer à exercer son métier. Ils furent ainsi forcés de quitter la ville. Après leur déménagement, la femme, obligée de travailler, cuisinait dans des restaurants, faisait le ménage afin de pouvoir nourrir sa famille.
Le petit Khalid ne trouva aucune école spécialisée. Les écoles traditionnelles le refusaient et même dans les cas où il était accepté, sa gentillesse extrême faisait évaporer chaque jour ses fournitures scolaires. Sa mère finit par être fatiguée de dépenser tous les jours pour racheter les mêmes affaires qu’on volait à son fils. Malgré de nombreuses concessions, l’école finit par le renvoyer.
Sa faculté de penser, son intelligence étaient acérées mais il était difficile pour lui de s’adapter.
Émue par cette histoire, je suis allée marcher pour me dégourdir les jambes après ce long moment passée assise. Quand je revins, elle me dit :
«  Ma fille, tu peux lui demander de prier pour toi. Malgré toutes ses difficultés, Dieu est toujours à l’écoute de ses prières. Il nous apporte une forme de paix dans la famille. Il nous incite toujours à remercier le Tout-puissant. Aujourd’hui, il arrive à faire tout seul sa toilette. Avant, il n’y arrivait pas. C’est moi qui l’accompagnais et il avait honte. Terriblement honte de cela. À l’école, je ne compte pas le nombre de fois qu’il rentrait honteux d’avoir fait ses besoins dans son pantalon. Aujourd’hui, il est très reconnaissant envers Dieu de lui donner cette possibilité de faire les choses par lui-même. Il rencontre toujours certaines difficultés mais il s’en sort mieux. Nettement mieux, Dieu merci. »

Cette rencontre fut indéniablement la plus marquante que j'ai jamais faite, et pleine d’enseignements aussi simples que subtils. Je me suis rappelé des paroles de Fatna quand elle disait que même en étant mère à son âge, elle continuait d’apprendre encore et toujours de cet enfant, et c’est bel et bien vrai. Nous avons presque tous tendance à nous tromper sur les priorités de la vie, que cela soit dans notre vie sociétale ou familiale, les véritables priorités sont souvent juste sous nous yeux mais, avec le temps, on a tendance à les ignorer jusqu’à les oublier totalement.
Cet enfant avait un visage d’où émanait quelque chose de saint, une innocence pure, respectable, honorable.
Quelque temps après cette fabuleuse rencontre, j’ai décidé de reprendre contact et je l’ai appelée pour avoir de leurs nouvelles, sa réaction fut comme si on lui annonçait un gain au loto. Tellement de gratitude, de reconnaissance que j’en étais presque gênée. Elle me répétait tant de prières de miséricorde et de bénédiction que mon visage s’empourpra.
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Le sapin trône au milieu du salon.Majestueux et plus enrubanné encore. Au fil du temps, le souvenir de mon frère s’estompe dans mes neurones, et la vie reprend sa place. Démesurément. Un ...

Du même thème