Une rencontre bien singulière

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

Septembre 1973

Roger Muscardin était agriculteur, fier de ses deux cents hectares de blé, de tournesol, de maïs, de nitrates et de pesticides. Sa silhouette massive, son teint rougeaud, son accent du terroir en faisait la caricature du paysan tel que se l'imagine encore nombre de citadins. Son tempérament entier et tenace était à l'image de son allure, celle d'un bulldog. Il n'était pas du genre à se laisser contrarier par quelqu'un ou quelque chose. Il trouvait vite une solution, quitte à parfois s'en mordre les doigts, à regretter ne pas avoir réfléchi avant d'agir. Mais il était comme ça Roger, sanguin et susceptible, un homme à qui on évitait de chercher querelle. Sa femme qui l'avait très vite compris, était partie refaire sa vie ailleurs quelques mois après leur mariage. Sa consommation excessive de vins de l'Aude y était aussi pour quelque chose. Depuis, sa solitude n'était rompue que par la présence en journée de ses deux ouvriers agricoles et le passage du facteur.

Ce soir-là, au coucher du soleil, il entendit dans la cour son chien aboyer furieusement. Il n'y avait aucune raison pour qu'il s'excite comme ça. Les visites étaient rares, surtout à cette heure tardive. Peut-être un sanglier ou un chevreuil qui passait tout près. Il ouvrit la porte d'entrée et dans la pénombre appela l'animal qui cessa aussitôt d'aboyer et revint vers lui. Il resta au pied de son maitre mais manifestait son humeur par des grognements sourds en direction du champ de maïs situé à moins de cent mètres. Roger le caressa pour le calmer. Il n'aimait pas ça. Pour un sanglier ou un chevreuil son chien aurait déjà laissé tomber. C'était autre chose. Des individus certainement. Il avança vers le champ et mit ses mains en porte-voix :
- Qui est là ? Qu'est-ce vous faites dans mon champ ? Sortez de là !
Sans réponse, il retourna dans la maison, décrocha son fusil, y chargea deux cartouches et en empocha quelques autres. Muni d'une torche électrique il se dirigea vers le champ suivi par son chien deux mètres en retrait. Il s'arrêta dans le chemin qui longeait les épis de maïs et tendit l'oreille. Son chien venu se coller contre sa jambe continuait de grogner. Il ne l'avait jamais vu aussi craintif. Le vent était tombé et les dernières lueurs du soir s'estompaient de l'autre côté du champ. Il balaya les épis avec sa torche et cria de nouveau à l'intrus de se montrer. Il fit quelques pas sur le chemin en direction de la départementale et cria à nouveau.
- Vous êtes qui ? Vous m'entendez ? Montrez-vous où j'tire !
Il posa sa torche au sol, empoigna son fusil à deux mains, la crosse contre la hanche.
Soudain, il entendit une cavalcade entre les épis. A quelques mètres seulement. Ils étaient au moins deux à courir. Les réflexes aiguisés par quarante années de chasse, Roger épaula et tira deux fois au jugé dans la direction. Le bruit des détonations retombé, il entendit encore qu'on courait. Raté. Il rechargea.
A cet instant en plein milieu du champ, une lumière jaune orangé apparut et enfla. Puis elle s'éleva au-dessus des épis. Roger distinguait nettement au centre du halo lumineux un objet circulaire de dix à quinze mètres de diamètre. Sur le coup il fut incapable de bouger tellement la chose le fascinait. Puis il se reprit, épaula et tira à nouveau deux cartouches, sachant très bien qu'à cette distance les plombs avaient peu de chance d'atteindre leur but.
Une série de lumières blanches apparut en périphérie de l'objet. Elles se mirent à tourner autour de plus en plus vite et brusquement le tout monta à la verticale et disparut vers l'ouest à une allure invraisemblable. Roger, bouche bée, serra le fusil contre sa poitrine. Son chien était maintenant allongé à ses pieds, le museau entre les pattes.
- Ben merde alors ! T'as vu ça Pinpin ? C'était quoi ce truc ?
Il faisait nuit noire à présent. Il se pencha et tâtonna au sol à la recherche de sa torche. Sans succès il décida de rentrer. Demain il ferait jour. Chose peu courante, il verrouilla la porte d'entrée et son sommeil fut agité par des rêves étranges. Rêves peuplés d'être invisibles et de vaines courses poursuites.

Réveillé plus tôt qu'à l'accoutumée, il décida, à peine avalé son café, de retourner sur les lieux avec son fusil - on ne sait jamais ! -  et son chien qui pour une fois avait dormi à l'intérieur ce qui était inhabituel. Sur le chemin il retrouva sa torche électrique. Le soleil juste au-dessus de l'horizon éclairait les premières rangées d'épis.
Il estima la direction vers laquelle se situait la chose apparue la veille et attendit que la lumière soit suffisante pour pénétrer entre les épis de maïs. Il ne savait pas ce qu'il pouvait y trouver mais il savait que c'était par là. Au bout de quelques mètres il s'arrêta. Son chien resté sur le chemin faisait des allers et retours en couinant. Roger trouvait son comportement de plus en plus bizarre. Il reprit sa progression et déboucha au bord  d'une zone éclaircie. Devant lui s'étalait un grand cercle où les épis de maïs étaient couchés à terre comme cassés et piétinés. Sa première réaction fut la colère devant un tel carnage puis l'incrédulité. 
Il fit le tour de la zone jusqu'à ce qu'il remarque à sa périphérie une amorce de passage comme celle laissée par un sanglier. Quelqu'un ou quelque chose était forcément passé par là. Les choses qui cavalaient et sur lesquels il avait tiré ?
Il remonta la trace des épis cassés et au bout de quelques dizaines de mètres tomba sur ce qu'il prit d'abord pour un gros sac en plastique vert posé au sol. Il alluma sa torche et de la pointe de son fusil retourna l'objet. Il sursauta. Là s'étalait une espèce de pantin vert de petite taille, deux bras, deux jambes, une tête, entièrement recouverte d'une enveloppe lisse et luisante comme celle d'une grenouille. Aucune aspérité, aucune ouverture sinon à la place des yeux un large trait noir horizontal. Passé le premier moment de stupeur, il fit un pas en avant et du pied poussa la chose. Elle ne semblait pas bien lourde. C'était sur ça qu'il avait tiré la veille ou bien c'était déjà là ? Ca s'embrouillait dans sa tête. Il ne comprenait pas et ça l'agaçait. Il jura tout ce qu'il put en retournant sur le chemin. Il fallait qu'il en parle. Quelqu'un saura bien lui dire ce qu'était ce machin-là et le truc de la veille. Il marcha d'un pas décidé vers sa ferme, son chien courant devant, trop heureux d'avoir retrouvé son maitre. Il raccrocha son fusil, sauta dans sa 4L et prit la direction du village.

L'adjudant-chef Henri Barbaroux, moustache grisonnante, teint couperosé et ventre rebondi, outre ses fonctions assermentées, a pour principale occupation quotidienne la consommation de canons avec ses concitoyens dans l'unique bar du village. Ce fut là que Roger le trouva. Il poussa la porte vitrée, salua les habitués et s'accouda au comptoir près du gendarme.
- Henri, il faut qu'j'te parle.
- C'est à l'homme ou au gendarme que tu veux parler ?
- Au gendarme.
- Allons bon ! Qu'est-ce qu'il t'arrive encore ?
- J't'dirais ça à la gendarmerie. Pas ici.
- C'est si grave ?
- Heu... oui et non, ça dépend.
Barbaroux lui jeta un œil circonspect. Qu'est-ce qu'il allait encore lui raconter comme connerie ?  La dernière fois il était venu se plaindre du vol de sa tronçonneuse, retrouvée deux jours plus tard là où il l'avait laissée. Sans parler des hippies qu'il crut voir camper sur un terrain qui ne lui appartenait même pas. Le gendarme engloutit son ballon de rouge, rajusta son ceinturon et sortit précédent Roger d'un pas qui se voulait martial. Une fois installés dans le bureau principal de la gendarmerie, déserte à cette heure, Roger se lança alors dans le récit alambiqué et gestuel de ce qu'il avait vécu. La cohérence d'un discours n'étant pas son fort, le sous-officier l'arrêta :
- Attend ! Calme-toi et dis-moi les choses dans l'ordre.
- Mais j'viens d'te l'dire ! Il y avait un truc plein d'lumières dans mon champ qui s'est envolé
- Qu'est-ce qui s'est envolé ? Ton champ ?
- Mais non ! Le truc bizarre.
- Quel truc bizarre ?
- Celui avec des lumières. Et à l'endroit tout l'maïs il est écrasé. Et j'te parle pas du bonhomme en plastique.
- Quel bonhomme ?
- Celui qu'j'ai trouvé dans le maïs. J'crois bien qu'c'est lui qu'j'ai abattu hier.
- Te me dis que tu as tiré sur quelqu'un hier ?
- Non, pas sur un homme, ça ressemble à un... un épouvantail en plastique.
- Un épouvantail ?
- Oui, enfin non. Je suis sûr que'ça vient du truc qui s'est envolé. Il faut qu'tu viennes voir ça, bon dieu !
Henri se cala contre le dossier de son siège et se lissa la moustache.
- Une petite question Roger : qu'est-ce que tu as bu hier soir ?
- Comment ça ? Mais rien, rien du tout. Pas plus que d'habitude.
- C'est-à-dire ?
- Pourquoi tu m'demandes ça ? Tu m'crois pas ?
- Si, si, bien sûr
- Alors viens avec moi, on va y voir, dit-il en se levant.
Henri lui fit signe d'attendre.
- Ecoute Roger, je ne peux pas me déplacer. Je suis tout seul à la brigade, les autres sont sur des contrôles routiers. On verra ça plus tard.
- Quand ?
- Quand on aura le temps. Ce soir ou demain matin.
- Alors comme ça, on vient d'saccager mon champ et tu t'en fous ?
- Ecoute Roger. Je ne comprends rien à ton histoire mais je vais être gentil et venir le voir ton champ, mais pas maintenant. D'accord ?
- C'est bien c'que j'dis, tu t'en fous, quoi !
- Mais pas du tout ! Rentre chez toi et je viendrais au plus tard demain avec Pierrot ou Jacky. Je comprendrai mieux sur place ce que tu me racontes.Roger soupira et sorti sans saluer. Il regagna sa voiture sans passer par le bistrot, des fois qu'on l'accuse de trop picoler. Sur le trajet du retour il se dit qu'il n'aurait jamais dû en parler de son histoire. Comme d'habitude personne n'en avait rien à foutre de ses problèmes. Si demain les gendarmes ne viennent pas, il se débarrassera de la chose en plastique parce qu'après demain il commence la récolte et il n'a pas envie de ramasser ce truc avec la moissonneuse.
Ce que fit Roger.

Juin 2019

Le lotissement fraichement terminé comportait une série de maisons presque toutes identiques sur des terrains encore en friche. Charge aux nouveaux propriétaires d'y créer le jardin de leurs rêves.
Aurélie et Yoan, mariage récent et crédit de trente ans, employaient tous leurs weekends à bousculer la terre de remblai au fond du jardin, couverte de plantes pionnières et de gravats laissés là par l'entreprise de construction. Ils avaient décidé de tout nettoyer, maudissant cette entreprise pour les innombrables bouts de parpaing, de bois, de câbles, de plastiques qui polluaient le sol.
A genou, Aurélie grattait la terre autour d'un bout de madrier qu'elle jeta ensuite sur un tas de gravats. Dans l'empreinte laissée dans la terre elle aperçut ce qu'elle prit pour un morceau de plastique. Elle le saisit avec deux doigts et tira. Elle dégagea une sorte de gant vert clair avec trois doigts.
- Yo, viens voir. J'ai trouvé un drôle de truc.
- Quoi donc ? Encore un vieux bout de fer rouillé comme ce matin ? Si tu continues à tout conserver on va finir par ouvrir une brocante.
- Mais non, c'est autre chose de plus gros. Viens voir je te dis.
Yoan se pencha, saisit la chose molle et tira.
- Ça ne sert à rien, j'ai déjà essayé, dit Aurélie. Ça m'a l'air gros, il faut dégager autour.
Plus ils ôtaient de la terre plus la forme se précisait, jusqu'à ce qu'ils l'aient extraite complètement. Une bien curieuse chose qui les laissa interrogatifs. Un genre de bonhomme en plastique d'un peu plus d'un mètre, tout vert et tout lisse, sans une aspérité.
- Alors ça, c'est pas banal, fit Yoan
- C'est quoi ce truc ? Un pantin ? Un mannequin ?
- On dirait un extraterrestre, tu sais les petits bonhommes verts.
- Ouais, mais d'habitude ils ont une grosse tête avec de gros yeux. C'est comme ça qu'on les représente.
- C'est bizarre, on dirait comme une enveloppe en caoutchouc pour homme grenouille. Ca ne pèse pas grand-chose et ça a l'air rempli par quelque chose de mou. Tu vois quand j'appuie sur le corps mes doigts s'enfoncent dedans. On a l'impression que c'est rempli d'air.
- C'est peut-être un jouet ? Ou un objet publicitaire ?
Ils restèrent un moment à observer la chose lorsque soudain :
- Hey ! Regarde Yoan ! Il y a un truc qui s'allume !
Derrière le large trait noir sur la tête, une lumière verticale blanche faisait des allers et retours de plus en plus vite. Le couple se redressa et fit un pas en arrière.
Soudain Aurélie poussa un hurlement de terreur : la créature s'était vivement redressée. Le couple recula.  Yoan saisit le bout de madrier à ses pieds et se plaça entre sa femme et la chose en position de défense.
- Oh, putain c'est quoi ça ? Hein c'est quoi ça ? dit Yoan d'une voix tremblotante
Il hésitait entre s'enfuir à toutes jambes ou attaquer la créature. Aurélie quant à elle n'osait plus faire un geste. Puisqu'elle ne bougeait pas, Yoan s'avança le madrier au-dessus de la tête prêt à frapper. Il n'alla pas plus loin.
La lumière émise par la créature se fit plus intense et le couple se retrouva figé dans une posture grotesque, leur respiration presque bloquée. Conscients, ils ne purent qu'observer une boule lumineuse jaune orangé se poser dans le champ d'en face, la chose marcher rapidement vers elle jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le halo. Des lumières blanches apparurent alors, virevoltèrent autour de la boule lumineuse de plus en plus vite et brusquement le tout s'éleva vers le ciel et disparut. Aurélie et Yoan retombèrent au sol comme deux poupées de chiffons, à la limite de l'évanouissement. Ils mirent de longues minutes à retrouver leur souffle.  Choqués, ils restèrent au sol à trembler de tout leur corps.
Une fois l'apaisement revenu, ils se levèrent et sans échanger une parole, continuèrent ce qu'ils avaient à faire dans le jardin jusqu'à ce que la lumière du soir les enveloppe. Alors, toujours sans un mot, ils rentrèrent dans leur maison, verrouillèrent portes  et fenêtres et firent comme d'habitude. Au moment du repas ils recommencèrent à se parler comme si rien ne s'était passé, comme si tacitement ils avaient décidé de ne jamais évoquer ce qui leur était arrivé. Peut-être avaient-ils déjà oublié ou bien était-ce le meilleur moyen de ne pas devenir fou ?

 L'officier Gorkjavioutyrébodinasol  regardait la terre qui envahissait tout son champ de vision. A cette altitude il l'a trouvait franchement belle avec toutes ses couleurs et ses textures variées. Pas comme son monde perdu uniformément gris et craquelé qu'ils avaient tous quitté il y a cent vingt-trois mille gobolk.
Il se tourna vers ses collègues installés à leur poste dans le caisson central de l'astronef, tous prêts à l'écouter:
- Merci encore les gars de m'avoir récupéré. Je suis très heureux de me retrouver à nouveau parmi vous. Je sais bien que vous ne m'auriez jamais laissé seul sur cette planète mais après six cents gobolk à attendre, je vous avoue que j'ai parfois douté. Heureusement, avec la combinaison cataleptique on ne sent pas le temps passer. Je sais qu'entre-temps vous vous êtes installé ailleurs dans cette galaxie mais ma survie prouve bien que cette planète-ci est digne d'intérêt. Il serait dommage de ne pas l'exploiter. Seul soucis, les créatures qui y pullulent sont très agressives et pas très évoluées. Comme nous le signalent actuellement nos patrouilles sur le terrain et comme je l'ai moi-même expérimenté. Elles ne vivent pas très longtemps mais se reproduisent très vite. Et puis il parait que leurs composés protéiniques sont indigestes. Elles ne nous sont donc utiles à rien et il faudra certainement envisager une éradication définitive. Le haut conseil en décidera mais pour ma part je pense que c'est inéluctable. Merci encore à vous tous. Bon, à part ça qu'est-ce qu'on bouffe ? Parce que je ne vous cache pas qu'après tout ce temps j'ai un peu les crocs, là !

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